X
interstitiel
Hommages
Gérard Oury
1919 - 2006
« J’ai découvert la volupté de rire. Pas le mien, celui des autres : rester immobile, tassé au milieu d’une salle secouée par le rire, des centaines de personnes aux rates dilatées, démarrant au quart de tour à l’endroit prévu » Et pourtant, il ne se destinait pas à réaliser Le Corniaud, La Grande Vadrouille ou Rabbi Jacob...
Découvrir la chronique

Elevé par une mère qui a inventé la publicité déguisée dans la presse, le jeune homme désire d’abord devenir acteur et suit à 17 ans les cours de René Simon, puis, lauréat d’un concours très sélectif (5 élus pour 400 postulants, parmi lesquels se trouvèrent également Bernard Blier et François Périer), entre au Conservatoire en 1938. L’année suivante, la Comédie-Française lui ouvre ses portes pour jouer dans Britannicus en remplacement d’un comédien mobilisé.

Néanmoins, de confession juive, il doit bientôt fuir avec sa mère, sa grand-mère et sa compagne Jacqueline Roman la zone occupée pour Marseille, où il intègre la revue C’est tout le Midi avec Raimu, Rellys et Alibert.
Quand Jacqueline accouche d’une petite Danièle (future Thompson, qui écrira des dialogues avec lui et deviendra réalisatrice), on conseille au papa de ne pas la reconnaître afin d’éviter au bébé d’être considéré comme juif. Après un exil à Monaco puis en Suisse, la fin de la guerre permet à Gérard Oury de revenir à Paris.

Des débuts d'acteur et de metteur en scène confidentiels

Second couteau sur le plateau d’Antoine et Antoinette (1947), il sympathise avec un acteur qui a un plus petit rôle que lui, un certain Louis De Funès. Dans La Belle que voilà (1949), son personnage de la Brute doit embrasser brutalement Michèle Morgan. En 1951, dans Garou-Garou, le passe-muraille, il donne la réplique à Bourvil.
Si Gérard Oury a aussi partagé l’affiche avec des acteurs et des actrices aussi réputés que Gérard Philippe (La Meilleure Part), Alec Guinness (Father Brown), Paul Newman (The Prize), Sophia Loren (La Fille du fleuve), Danielle Darrieux (Le Septième Ciel) ou encore Jeanne Moreau (Le Dos au mur), ces trois rencontres seront plus déterminantes que les autres…

A 38 ans, ayant le sentiment que sa carrière d’acteur n’a jamais vraiment décollé, il coécrit le scénario du Miroir à deux faces avec son réalisateur André Cayatte.
Pour incarner les deux personnages principaux, Oury choisit Bourvil et Michèle Morgan. Apparaissant lui aussi au casting, il tombe sous le charme des plus beaux yeux du cinéma, un amour qui tardera à devenir réciproque mais durera jusqu’à la fin de sa vie. Continuant à collaborer à l’écriture de scénarios, comme ceux de Babette s’en va-t-en guerre ou Voulez-vous danser avec moi ?, il passe bientôt derrière la caméra pour La Main chaude, qui ne convainc pas le public. Le Figaro prophétise même « Ceci est le premier film de Monsieur Oury, et assurément son dernier ».

En 1960, la Comédie-Française le sollicite à nouveau pour incarner Don Salluste dans Ruy Blas. Sur les planches, il imagine l’adaptation de la pièce d’Hugo en comédie, avec son copain Louis De Funès pour reprendre son rôle.

La révélation : un auteur réalisateur de comédie

L’année suivante, durant le tournage du Crime ne paie pas – sa première réalisation à succès – il a une révélation pendant la pause-repas, partagée avec le comédien qu’il apprécie tant. Après l’avoir fait pleurer de rire durant ses prises de la matinée, De Funès lui affirme qu’il n’est pas fait pour mettre en scène des drames… parce qu’il est un auteur comique qui s’ignore ! Oury comprend alors qu’incapable de faire rire comme acteur, il s’est rabattu sur des personnages sombres… et que De Funès a entièrement raison !

Les succès populaires s'enchainent : Le Corniaud, La grande vadrouille, Le cerveau

Convaincu de tenir une idée qu’il qualifie de « formidable » après avoir rêvé de l’affaire Angelvin (un présentateur télé français arrêté à New-York après avoir tenté de faire passer de l’héroïne dans sa voiture), Gérard Oury met en branle Le Corniaud, songeant à Bourvil et De Funès pour incarner le benêt et la fripouille.
Si le premier est l’une des vedettes du cinéma hexagonal, ce n’est pas encore le cas du second, alors en train de tourner un film à petit budget, Le Gendarme de Saint-Tropez. Malgré son manque d’expérience dans le comique, Oury obtient de sa production un budget conséquent, qui lui permettra de filmer ce road movie avec vraisemblance et dans de superbes décors.
Le tournage débute septembre 1964 et s’achève à la fin décembre 1964 par la scène culte de la 2 CV tombant en morceaux. Le réalisateur se rend incognito dans les salles obscures et découvre « la volupté du rire » en écoutant les spectateurs. Pour un coup d’essai, c’est un coup de maître : Le Corniaud finit en tête du box-office français de 1965 avec près de 12 millions d’entrée !

Le producteur Robert Dorfmann, mais aussi Bourvil et De Funès ayant très envie de remettre le couvert, Oury se rappelle un scénario prometteur laissé dans un tiroir : un bombardier anglais abattu au-dessus de Paris pendant l’occupation, et la vadrouille jusqu’à la zone libre de son équipage.
Les deux personnages principaux sont des sœurs, une bigote et une prostituée qui emmènent les aviateurs de Paris à Marseille. Pour le tandem du Corniaud, Oury les transforme en hommes : elles deviennent un grand chef d’orchestre et un peintre en bâtiment.
Emballés, De Funès et Bourvil soumettent des gags, souvent acceptés par le réalisateur. Tournée de mai à octobre 1966, La Grande Vadrouille sort en décembre et, avec plus de 17 millions de tickets vendus, restera le film français comptabilisant le plus grand nombre d’entrées jusqu’en 2008 et Bienvenue chez les Ch’tis !

Toujours inspiré par les faits divers, en l’occurrence le braquage du train postal Glasgow Londres en 1963, le cinéaste présente en 1969 Le Cerveau avec Bourvil et Belmondo, dans lequel il s’est permis le luxe de réquisitionner le France. Troisième ras de marée populaire avec plus de 5 millions de spectateurs !

Prévoyant ensuite de réunir Bourvil et De Funès à travers La Folie des grandeurs, son adaptation comique de Ruy Blas, il doit remplacer le Normand – brusquement emporté par un cancer – par Yves Montand. Sur une musique signée Michel Polnareff, le beau Yves séduit Doña Juana, la duègne incarnée par Alice Sapritch. Quatrième succès consécutif avec près de 6 millions d’entrées.

Préparant Les Aventures de Rabbi Jacob, Gérard Oury observe que le sujet fait tiquer les producteurs. Qu’à cela ne tienne, il ne bradera pas son exigeante intrigue par des compromis.
Sorti au moment de la guerre du Kippour, le film déplace plus de 7 millions de Français dans les salles obscures. Situations inattendues, dialogues léchés, gags irrésistibles adoucissent un contexte international pesant.

Le cinéaste projette ensuite une satire de la politique, intitulée Le Crocodile, dans laquelle De Funès doit interpréter un dictateur roublard. Mais la crise cardiaque dont l’acteur est victime et sa santé désormais fragile lui interdisent les mouvements fatigants. Le Crocodile tombe à l’eau.

La décennie s’achève avec La Carapate, dans laquelle Pierre Richard et Victor Lanoux incarnent un avocat gauchiste et un condamné fasciste en mai 68, et le Coup de parapluie, toujours avec le « Grand Blond ».
En 1982, Oury retrouve Jean-Paul Belmondo dans L’As des as, choisissant pour la deuxième fois de traiter un sujet douloureux et personnel (la montée du nazisme en Allemagne, qui s’accompagne de la discrimination envers les Juifs) dans une comédie. Comme un symbole, c’est Rachid Ferrache qui interprète Simon Rosenblum, le petit protégé de Bébel. Léni Riefenstahl permet au réalisateur de réutiliser le 100 mètres de Jesse Owens des Dieux du stade. L’As des as approche les 5,5 millions d’entrées.

Deux ans plus tard, Gérard Oury dirige la nouvelle star Coluche dans La Vengeance du serpent à plumes, puis Anconina et Boujenah dans Levy et Goliath (1987), Arditi et Azéma dans Vanille fraise (1989), Christian Clavier dans La Soif de l’or (1993), Gérard Jugnot et Philippe Noiret dans Fantôme avec chauffeur (1995), bouclant la boucle de sa carrière à 80 ans en rendant hommage à Marcel Pagnol par une nouvelle version du Schpountz.

La télévision retransmet souvent ses chefs d’œuvres qui n’ont pas pris une ride et nous font encore mourir d’Ouryre !

Par Vincent Dégremont
© Studio Lipnitzki / Roger-Viollet

Découvrez l'intégralité des archives Sacem liées à Gérard Oury

L'auteur

Vincent Dégremont

Journaliste Sport & Musique.
Ecoute avec un égal bonheur « L’Apprenti sorcier » et « La Maladie d’amour ».
Préoccupé par le dérèglement climatique et les fake news.
Considère la cuisine comme un art majeur.

Vous souhaitez nous signaler un problème sur une archive, demander sa dépublication ? Nous contacter