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Hommages
Michel Legrand
1932-2019
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Texte lu par Stéphane Lerouge, concepteur des rééditions discographiques de Michel Legrand et co-auteur de ses livres de souvenirs.

Ce qui fait la grandeur et la modernité de Michel Legrand, c’est d’avoir, très jeune, fait un choix, celui de ne pas choisir. Ne pas choisir entre la musique symphonique, le jazz (ou plutôt les jazz), la chanson, la pop music, les musiques du monde, notamment d’Amérique du Sud. Mais d’amalgamer toutes ces cultures en une seule voie, la sienne. Pour lui, la musique n’existait qu’au pluriel, sans hiérarchie. Il répétait souvent cette phrase : « A mes yeux, une très belle bossa nova a plus d’importance que certaines oeuvres de Wagner. » Aujourd’hui, cette position fait de lui le chaînon manquant entre Bach et Michael Jackson, entre Ravel et Miles Davis. Quand vous lui parliez de Stravinski, il vous répondait sur Oum le dauphin, quand vous le branchiez sur Stan Getz, il vous parlait de son émotion face à Juliette Armanet s’appropriant Les Moulins de mon coeur, à l’ouverture du dernier Festival de Cannes.

Michel et moi nous sommes rencontrés en 1994, j’étais venu lui proposer spontanément de rééditer ses bandes originales de films iconiques, introuvables depuis des années. C’était encore le début du CD, un monde était à reconstruire. Michel m’a accueilli avec bienveillance mais rien n’était gagné car il préférait demain à hier. Il voulait rêver en avant, se noyer dans une frénésie de projets, d’albums, de spectacles, de films. Néanmoins, on a noué un rapport de confiance et, pendant vingt-cinq ans, il m’a laissé m’immerger dans son passé. J’ai passé des heures infinies à traquer ses enregistrements, les numériser, les restaurer, les rendre accessibles, notamment aux nouvelles générations, grâce au soutien permanent d’Universal Music France. Ça a été une longue quête de tous les Graals composés par Michel. Je n’oublierai jamais le jour où l’on a écouté ensemble les séances de travail des Demoiselles de Rochefort, retrouvées miraculeusement grâce et chez Agnès Varda. En 1966, Demy avait posé un magnétophone à cassette sur le piano. Michel faisait quarante propositions par texte de chanson, ils dialoguaient ensemble, procédaient par élimination… avant de s’acheminer vers ce que nous savions être le point d’arrivée. Quarante ans plus tard, Michel avait oublié ses propositions alternatives sur la Chanson de Maxence, Toujours jamais ou la Chanson des jumelles. Il était là, à côté de moi, il réécoutait ce passé au présent, les yeux fermés. Ce jour-là, pour la première fois, je l’ai vu pleurer.

Au fil des années, j’ai appris à connaître le caractère de Michel, sa part solaire, sa part d’ombre aussi, son goût pour le paradoxe et la contradiction. On dit qu’il ne faut pas confondre l’homme qui a écrit l’oeuvre avec l’homme imaginaire auquel l’oeuvre fait penser. Michel, lui, avait des jaillissements d’enthousiasme, d’euphorie, d’émotion et puis, parfois, des cris sans chuchotements, des implosions, des accès d’impatience proches de l’enfance. Nous sommes nombreux à avoir assisté à des éruptions du volcan Legrand, à faire passer de Funès pour Droopy. Mais, en toutes circonstances, Michel a été un homme digne, frontal, un bâtisseur d’une folle ambition, généreux, sans filtre, hors proportion, un homme debout.

Entre nous, l’aventure s’est prolongée quand Michel m’a proposé qu’on élabore ensemble, à quatre mains, ses livres de souvenirs, dont le tout dernier, le plus complet, sorti à l’automne chez Fayard, J’ai le regret de vous dire oui. On a passé des centaines d’heures à explorer les multiples vies de sa vie, à évoquer sa famille de coeur (la constellation d’artistes avec lesquels il avait travaillé), mais aussi sa famille de sang (ses quatre enfants, sa soeur Christiane, ses demi-frères). Il s’est livré avec franchise, sans casser gratuitement des vitrines, sans non plus passer ses souvenirs au pistolet à miel. Michel a parlé les livres, je les ai écrits ; il en assuré le fond, moi la forme.

Ce dernier livre m’a fait comprendre une idée essentielle. Depuis quelques années, comme conscient du syndrome du sablier, Michel avait décidé de boucler des boucles, d’achever des travaux en cours, de donner à ses ultimes rêves une existence concrète, un futur. Ça a été notamment la création de ses deux concertos, pour piano et violoncelle, la finalisation avec Natalie Dessay de son oratorio Between yesterday and tomorrow, l’adaptation scénique du Peau d’âne de Demy au Théâtre Marigny, grâce à l’amitié de Jean-Luc Choplin…. ou encore la mise en musique du film-testament d’Orson Welles, The Other side of the Wind, tourné entre 1970 et 1976 et achevé en 2018. Enfin, ça été évidemment, cinquante ans après leur coup de foudre fondateur, les retrouvailles avec Macha Méril, leur mariage en 2014. Comme une péripétie romanesque qui les transforme en personnages de Balzac ou de Demy.

En conclusion, je voudrais juste dire qu’il y a un mot d’auteur, un aphorisme qui mettait en Michel en joie, je dirais même en lévitation. C’est un mot d’une renversante ambiguïté, signé Mark Twain. Interrogé sur la disparition d’un confrère écrivain auquel tout l’opposait, Twain avait répondu : « Je n’ai pas pu venir à ses funérailles mais j’ai envoyé une lettre pour dire que j’étais d’accord. » En contenant nos larmes, nous pouvons dire qu’aujourd’hui, c’est exactement le contraire : Michel, nous t’aimons, nous sommes tous venus mais nous ne sommes pas d’accord.

Stéphane Lerouge
© Patrice Terraz / Divergence

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