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Hommages
Henri Salvador
1917-2008
Nous avons tous une chanson douce à l'oreille de cet artiste amusé et amusant. De Zorro à son jardin d'hiver, entre rires et mélancolie, Henri Salvador a su communiquer son sourire durant de nombreuses décennies.
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La musique en France aurait pu être différente, sans le rock’n’roll ni aucune de ses suites. Car il est un moment où le jazz triomphe dans la nuit parisienne comme dans le show business. De nouvelles maisons de disque et de nouvelles salles de spectacles sont tenues par des passionnés de cette musique américaine… Ils mettent la même gourmandise à des formes connexes comme le calypso, la biguine, la musique brésilienne. À jamais, on en conservera un joyau de 1958, Blouse du dentiste, composé et interprété par Henri Salvador, écrit par Boris Vian et orchestré par Quincy Jones. Un apogée de musicalité, de drôlerie, de feeling, d’élégance.

Henri Salvador est l’homme idéal de cette chanson française nourrie de jazz et de tropiques. Guadeloupéen né en Guyane en 1917 et élevé à Paris, il mènera une aventure artistique d’une fascinante longévité, puisqu’il a seize ans quand il fait la manche aux terrasses des bistrots avec des sketchs débités à toute allure ou comme éphémère batteur de l’orchestre d’un restaurant chinois du Quartier Latin. Une carrière née pendant ces Années folles éprises de liberté et de virtuosité.

Guitariste de jazz et déjà fantaisiste, les circonstances le conduisent avec Ray Ventura au Brésil, fin 1941. En orchestre puis en solo, il découvre à la fois une musique, l’ivresse des applaudissements destinés à lui seul mais aussi toute la dureté du métier – les contrats léonins, la brusquerie de la gloire et de l’insuccès, la distance entre la pénombre des coulisses et la pleine lumière de la scène… Sur cet élan, à son retour en France, il trouve le succès avec Maladie d’amour, une chanson antillaise qui va faire le tour du monde…

Il s’installe dans une certaine prospérité. Mais à l’aube des années 60, la France bifurque vers le yé-yé. Salvador déteste le rock’n’roll, qu’il a « mis en boîte » en 1956 avec les parodies signées Henri Cording, en complicité avec Boris Vian et Michel Legrand. Réaliste, Henri Salvador va suicider le jazzman en lui. Zorro est arrivé, chanson qu’il n’aime pas, triomphe en 1964 et lui assure une popularité énorme. Ses belles chansons seront invariablement en face B et la facilité en face A…

Il plaque sur son visage un masque clownesque et laisse dans l’ombre sa personnalité de mélodiste mélancolique. Mais ses shows télévisés, sa production joyeuse, ses albums pour Walt Disney font de lui un des personnages les plus populaires des années 60-70. Restent dans l’ombre des aventures hors norme comme La Crucifixion, enregistrement du récit de la mort du Christ écrit par Bernard Dimey. Salvador se réduit à un rire.

Des drames personnels, une certaine lassitude mais aussi l’épuisement d’une formule mènent en 1994 à Monsieur Henri, « dernier » album et prélude à ses adieux. Henri Salvador prend sa retraite sous l’œil attendri du troisième âge et dans l’indifférence des jeunes générations. Il est décoré, affiche sa passion pour la pétanque, assure à peine la promotion de compilations quasi-nécrologiques…
L’album Chambre avec vue est d’autant plus une surprise. En 2000, ce sont les retrouvailles avec le Salvador que l’on avait manqué. La voix du crooner, les rythmiques brésiliennes, l’art de la nuance, de la précision et du romantisme. Énorme succès mais surtout raz-de-marée de la reconnaissance : des magazines branchés au sommet de l’État, des réseaux FM aux Victoires de la musique, c’est comme un nouveau début à quatre-vingt-trois ans.

Cette seconde carrière corrige l’image du rigolo du Travail c’est la santé. On découvre rétrospectivement des joyaux oubliés et une personnalité solaire. Salvador dévore ce supplément de vie avec passion. Le 21 décembre 2007, au Palais des Congrès, il donne un dernier concert devant une salle extatique et émue aux larmes. Il s’éteint quelques semaines plus tard, le 13 février 2008.

Par Bertrand Dicale
Crédit photo : Birraux / Dalle

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