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Hommages
Claude Debussy
1862-1918
De la *Mer* au *Clair de lune*, la musique de ce compositeur français est emprunte de poésie, mais une poésie d'avant-garde, nourrie de toutes les formes d'art ainsi que de l'esthétique symboliste.
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Le XXe siècle commence peut-être par trois mesures de flûte solo en mi majeur. Lors de la création du Prélude à l’après-midi d’un faune par l’orchestre de la Société nationale de musique à Paris, le 22 décembre 1894, on ne sonne pourtant pas les trois coups d’une nouvelle ère. Le compositeur Claude Debussy a dépassé les trente ans mais le flûtiste, Georges Barrère, en a dix-huit. Cette première est un succès, mais elle s’inscrit dans un courant de modernité et d’énergie. L’on ne réalise pas qu’un événement de l’actualité musicale parisienne marque le premier acte d’une révolution.

Debussy s’est inspiré, pour les 110 mesures de son Prélude, des 110 alexandrins de L’Après-midi d’un faune, publié en 1876 par Stéphane Mallarmé. De vingt ans son cadet, le compositeur a fréquenté le salon du poète lors de ses années de bohème, après son retour de l’Académie de France à Rome – une œuvre qu’il avait envoyé de là-bas au Conservatoire avait été jugée « bizarre, incompréhensible et impossible à exécuter ». Mais comment ne pas voir les bornes de l’effondrement de l’ordre classique et néo-classiques entre la publication du poème illustré par Édouard Manet et la chorégraphie du Prélude par Vaslav Njjinski en 1912 ?

La masse de l’orchestre romantique est émondée radicalement, la musique n’avance plus par blocs majestueux mais se lève, ploie et plane comme des dentelles de songe. Comme les coups de boutoir que l’impressionnisme et le symbolisme infligent à la peinture académique, la musique de Debussy attaque de toutes parts l’ordre musical établi. Il observe le gamelan indonésien pour y puiser des enseignements et non pour se convaincre de la supériorité européenne ; il s’intéresse aux nouvelles d’Edgar Allan Poe pour en tirer un opéra ; il suit les voies ouvertes par Gabriel Fauré tout en se débarbouillant de son souci de joliesse…

Et, pendant des années, ses compositions suscitent l’incompréhension voire l’hostilité de la critique avant de convaincre le public, y compris l’unique opéra qu’il achèvera, Pelléas et Mélisande, créé en 1902. Son singulier mélange de poésie et de musique, son refus des grands airs tout en majuscules, la lenteur de la musique et son caractère « antilyrique » (le mot est de Debussy), rien n’est simple à admettre pour les tenants d’un classicisme confortablement sûr de ses évidences.

Or Claude Debussy semble ne chercher qu’une musique des sens, plus portée à explorer l’intimité de l’auditeur qu’à faire frémir à l’unisson une grande salle. En ce sens, il est parent de Paul Verlaine (dont, par un hasard étonnant, la belle-mère a été sa professeure de piano quand il avait neuf ans), dont la poésie convoque le frisson, le contretemps émotionnel, la rêverie égoïste, la libre association des images mentales…

Toute son œuvre va explorer l’intériorité, les méandres de la conscience, d’infinies nuances parfois extrêmement complexes. Qu’il soit méditatif devant La Mer, qu’il trace prestement ses Estampes ou colore de surprises ses Images pour orchestre, Debussy fait entendre une sensibilité perpétuellement anticonformiste, même quand il devient un compositeur respecté, sinon en vogue.

Il doit quand même écrire des critiques de musique, sous le pseudonyme de Monsieur Croche, pour améliorer ses revenus. Sa mort, passée presque inaperçue dans le tumulte des bombardements de Paris en mars 1918, prend des allures de métaphore : pas de grand hommage ni de cérémonie pour un musicien impeccablement rétif à tout esprit de système, et qui va devenir immensément influent. Ce n’est pas un hasard s’il correspond beaucoup avec le jeune Igor Stravinsky : Claude Debussy incarne ce qui sera un des apports majeurs du XXe siècle, la liberté d’être soi-même, sans devoir se plier aux usages ni aux normes.

Par Bertrand Dicale
Crédit photo : Arena / Dalle

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