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Chronique
Happy sixties : le cha-cha des indépendances

En 1960, la plupart des colonies françaises d’Afrique accèdent à l’indépendance. L’époque est pleine d’espoirs, de rêves et souvent d’insouciance. Les musiques qui accompagnent ce souffle de liberté en témoignent. En Guinée comme au Mali, on se réapproprie le patrimoine traditionnel pour le moderniser avec force guitares électriques et autres rutilantes sections de cuivres. Le jazz et les musiques cubaines ont une influence majeure. Et si certains pays rompent drastiquement avec l’influence française, d’autres s’émancipent tout en gardant de puissants liens politiques et culturels avec l’ancienne métropole. Les Yéyés français font aussi un tabac dans les surprise parties de Bamako ou d’Abidjan. Là-bas aussi, entre Johnny et Antoine, il faut choisir son camp.

Les Jeunes de Beguen, Tchade et De Piano (circa 1960)
Tenue par les frères Jéronimidis, des commerçants grecs qui vendaient aussi bien de la lessive que de la quincaillerie, la maison Ngoma a son propre orchestre qui, s’il donne déjà dans la rumba sauce congolaise, n’hésite pas à interpréter des danses de salon comme le tango, en français dans le texte. Mais ici, le violon est remplacé par la guitare électrique, qui sera la reine de la rumba congolaise : un son spécifique, nourri aux mamelles de la musique cubaine, elle-même pétrie de racines africaines. Toute l’Afrique est prête à succomber. L’année où Fernandel enregistrait Dans la Brousse, les studio Ngoma enregistrait à Léopoldville (capitale du Congo Belge, aujourd’hui Kinshasa) le premier tube de rumba congolaise, Marie-Louise (Wendo Kolosoy).
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El Manisero (The Peanut Vendor) / Rumba d’Amour
Manu Dibango, du haut de son trois-quarts de siècle, racontait que c’était LE morceau que l'on jouait pour auditionner les nouveaux musiciens dans les orchestres africains.

À Paris, c’est la chanteuse cubaine Rita Montaner qui le popularise lors de ses tournées. Mistinguett, accompagnée par le Rico’s Creole Band, la reprend en 1931 sous le titre Rumba d’amour (avec des paroles adapatées par H. Varna, L. Lelièvre et L. De Lima). La chanson, connue sous le titre The Peanut Vendor chez les Anglo-saxons, compte des centaines de reprises, sur trois continents. Mais si la vogue cubaine eut du succès, en France notamment, nulle part elle n’eut le même impact qu’en Afrique.
La fameuse chanson El Manisero du Havanais Moisés Simons, écrite dans les années vingt, figure justement sur les premiers disques de la série GV arrivés en Afrique.
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"Oui ou Non", chanson de propagande pour un referendum (1958)
En Afrique, voter oui signifie marcher vers l’indépendance tout en conservant d’étroites relations avec la France qui continuera de gérer le commerce extérieur, la défense, les affaires étrangères et les finances… autant dire, pour parler comme le reggaeman ivoirien Tiken Jah Fakoly, une photocopie de l’indépendance, pas l’original. Un mois avant l’échéance, de Gaulle entame une tournée africaine en faveur du OUI. Pour faire passer le message, les radios coloniales diffusent à tour de bras une chanson en faveur du OUI, sur un air de highlife ghanéen. « Dis moi oui / Dis moi oui ou non / Si c’est oui, c’est vraiment très bon». Le 28 septembre 1958, seule la Guinée votera massivement NON. En 1958, le Général de Gaulle prend l’initiative d’un referendum portant sur l’adoption d’une nouvelle constitution, celle de la cinquième république. Les citoyens de l’Union Française (ceux de la France et de ses colonies) sont appelés à se prononcer. 
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Independance Cha-Cha (1960)
Quand, début 1960, s’ouvre à Bruxelles la « conférence de la table ronde » où les leaders politiques congolais négocient les conditions de leur indépendance, ces derniers emmènent dans leur délégation l’orchestre numéro un de l’époque, l’African Jazz, mené par Joseph Kabasele, augmenté de quelques-uns des meilleurs musiciens congolais. Le 20 janvier 1960, ils interprètent l’Indépendance Cha-Cha à l’ouverture des négociations.
Indépendance cha-cha nous y sommes arrivés,
Nous voici enfin libres

À la table ronde, nous avons gagné
Vive l’indépendance, nous y sommes arrivés
(paroles traduites du lingala)
 
Le titre est enregistré les jours suivants dans la capitale belge. Il devient non seulement l’hymne populaire de l’indépendance congolaise (30 juin 1960), mais aussi de tous les pays d’Afrique francophone, qui la même année lui emboîtent le pas.
C’est encore un cha-cha-cha, décidément en vogue, qui va servir de bande son à l’indépendance du Congo belge.
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États-Unis / Europe / Afrique : quand le film est triste
Leurs chansons, leur look et attitudes sont imités par toute une génération d’Africains qui, enfants, écoutaient déjà Tino Rossi, Patrice et Mario ou les Compagnons de la Chanson à la radio coloniale, et suivent désormais sur leur radio nationale ces petits jeunes dans le vent. 
 
Le magazine Salut les Copains est même distribué en Afrique francophone. Dans ce triangle États-Unis-France-Afrique, voilà comment la chanson Sad Movie (écrite par John D. Loudermilk), interprétée en 1961 par l’Américaine Sue Thompson, est aussitôt reprise en français par Sylvie Vartan, et se retrouve quelques temps plus tard, mais aux couleurs d’un boléro, dans la bouche de Vicky Longomba accompagnée par l’orchestre OK Jazz de Léopoldville (aujourd’hui Kinshasa).
En ce début des années 60, les Yéyés ont le vent en poupe. Johnny, Sylvie, Les Chats Sauvages, Frank Alamo et les autres reprennent les tubes de rock et de twist américains et les adaptent en français… et font des émules en Afrique.
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Bembeya Jazz, regard sur le passé
Les grands orchestres africains ont beau s’appeler « Jazz » (devenu synonyme d’ « orchestre moderne »), ils se réapproprient les musiques traditionnelles pour les moderniser, les cuivrer, les électriser. Une sorte de décolonisation musicale, en somme. Nulle part autant qu’en Guinée ce ne fut aussi vrai. Le seul pays qui vexa de Gaulle en disant « non » à son referendum choisit de soutenir massivement la culture pour édifier une conscience nationale commune, débarrassée des influences étrangères. À la radio, les chansons françaises sont bannies, pour laisser place aux chansons guinéennes, dont le disque Regard sur le Passé, est un sommet. Le Bembeya Jazz, l’un des orchestres nationaux, y conte l’histoire de Samory Touré, dernier grand résistant à la colonisation française. Si les influences du jazz, du calypso et des musiques cubaines se propagent en Europe et plus sûrement encore en Afrique, les années 60 sont aussi – et surtout- celles d’une renaissance culturelle afrocentrée.
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