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Chronique
Quand l’Afrique s’installe à Paris

Dès la fin des années 70, des artistes d’Afrique francophone tentent l’aventure parisienne. Ils espèrent trouver un contexte plus favorable au développement de leur carrière. Ils n’ont à l’époque pas de problèmes de papiers pour travailler, et trouvent souvent dans les communautés immigrées leur premier public. D’autres, au succès déjà solidement établi en Afrique, n’habitent pas à Paris mais y font de fréquentes escales. La capitale s’impose comme une plaque tournante, et l’arrivée de la gauche au pouvoir comme la libération des ondes offrent aux musiques du continent une place inédite.

Ray Lema, le savanturier musical 
Formé aux rigueurs classiques de Bach au petit séminaire, fondateur d’un groupe de rock au pays de l’omnipotente rumba congolaise, directeur du premier Ballet National du Zaïre… Ray Lema a aussi vécu à Washington, au pays du jazz, où il enregistre avec Stuart Copland, le batteur de The Police. Le pianiste s’installe ensuite à Bruxelles, avant que Jean-François Bizot, patron d’Actuel et de Radio Nova, ne l'invite à Paris.
Paris doit beaucoup à l’inventeur du terme « sono mondiale » qui a fait connaître, via les ondes et les soirées, les musiques d’Afrique. Il invite Lema à Paris, l’héberge et l’aide à produire un album : Kinshasa-Washington D.C.- Paris. Dès lors, l’auteur et compositeur sera de toutes les aventures, croisant savamment les rythmes de son pays natal avec le jazz, le reggae, les chœurs bulgares, les orchestres classiques, l’électronique ou la chanson française.
Quand Raymond Lema A’nsi Nzinga débarque à Paris, au tout début des années 80, il a déjà un sacré bagage derrière lui.
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Ray Lema, quand les noires et les blanches font de la couleur
Armé de sa double culture, occidentale (du classique au rock) et africaine (traditionnelle et moderne), auxquelles il faut ajouter celle du métissage (avec le jazz pour étendard), le compositeur a soif de rencontres et l’envie de proposer une synthèse originale.
Il enregistre Médecine avec Martin Meissonier, signe des bandes originales de films comme Black Mic Mac (Thomas Gillou, 1986) et fonde en 1988 le Bwana Zulu Gang qui réunit Jacques Higelin, Manu Dibango, Alain Bashung, Charlélie Couture, Lokua Kanza... et comme compositeur et chef d’orchestre, Ray Lema. C’est le répertoire du Congolais devenu français que choisit d’interpréter l’orchestre symphonique de jazz de Rio lors de l’année de la France au Brésil (2005). Avec orchestre, en solo ou en duo (notamment avec Laurent de Wilde), Ray Lema poursuit ses aventures faites de noires, de blanches, et de couleurs.
Pour Claude Nougaro, qui chantait Armstrong, Ray Lema écrit la musique d’Une Garonne.
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Salif Keita, la voix du prince
Du moins, selon les codes de la société malienne, qui a longtemps estimé que le chant était réservé aux griots, censés justement chanter les louanges des nobles. Mais le jeune homme, albinos, n’a pas peur de la marginalité.
Repéré par le célèbre orchestre du Rail Band qui ambiance les voyageurs attendant le train au buffet hôtel de la gare de Bamako (à l’époque, on savait vivre), Salif Keita impose très vite sa voix unique. Il rejoint bientôt l’orchestre rival, les Ambassadeurs, avant que le groupe, en 1978, ne plie bagage pour Abidjan, alors tremplin des musiques d’Afrique francophone vers le reste du continent, avant l’escale de Paris et son ticket pour un rayonnement occidental.
C’est le chemin qu’il suit, en s’installant en 1984 à Paris, jouant d’abord pour le public malien avant d’enregistrer chez Syllart un disque de toute beauté, Soro (1986). La carrière mondiale de la « voix d’or du Mali » était lancée.
Descendant de l’empereur Soundiata Keita, dont la lignée s’est perpétuée depuis le XIIIe siècle jusqu’à nos jours, Salif Keita n’aurait jamais dû chanter...
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Mory Kanté, le griot électrique
Il faut mettre au crédit de son esprit aventureux, de son désir de renouveler et faire briller de manière moderne les traditions, le tour que prend sa carrière.
Recruté dans le Rail Band de Bamako, Mory Kanté y apporte ses qualités de balafoniste, de koraïste, de guitariste et bien sûr de parolier, car l’art des griots est d’abord celui de la parole. Après le départ de Salif Keita, c’est lui qui le remplace au chant lead. Chacun des deux aura d’ailleurs enregistré une partie de l’épopée mandingue, qui raconte l’avènement de Soundiata et la fondation de l’empire du Mali. Si Salif descend de l’empereur, Mory par son père, descend de celui qui fut son rival, Soumangourou Kanté. Sa version de Soundiata est un classique mandingue magnifiquement modernisé.
Né en 1950 en Guinée, noble par son père et griot par sa mère, Mory Kanté va signer le premier tube africain en Europe. Son adolescence au Mali, dédiée à l’apprentissage des codes et traditions des djeli (griots), ne l’y avait pas préparé.
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Mory Kanté, l’homme de Yeke Yeke
Repéré par un producteur noir-américain venu en Afrique chercher ses racines, il enregistre un premier disque en 1982 à Los Angeles. Mais c’est bien à Paris que son destin va se jouer.
Deux ans plus tard, il y enregistre Mory Kanté à Paris, où figure une première version du titre Yeke Yeke. Sur la scène de la Mutualité, il est découvert par Philippe Constantin, le patron de Barclay. C’est sous sa houlette que Yeke Yeke connaît une nouvelle naissance, dopé aux synthés et programmations, sur l’album Akwaba Beach (1987). En quelques mois, le titre se hisse au sommet de tous les charts européens, offrant au « griot électrique » et à sa kora une renommée mondiale. En 2017, Il reçoit le Grand Prix Sacem des Musiques du Monde, trois ans avant de s’éteindre, le 22 mai 2020.
Comme Salif Keita, il quitte le Mali pour Abidjan à la fin des années 70, et revient aux instruments traditionnels avec lesquels il s’attaque à tous les répertoires : jazz, funk, rock, sans oublier ses propres classiques.
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Alpha Blondy, le rasta de Cocody à Paris
Le « rastafoulosophe » autoproclamé n’a pas seulement remis le reggae sur la carte de l’Afrique, d’où le genre tire ses racines et ses références, Alpha Blondy fait aussi partie des stars africaines auxquelles Paris, en ces années 80, sert de tremplin. Il signe en1984 avec EMI-Pathé Marconi et posera quelques années durant ses bagages dans la capitale. Avant cela, le chanteur aux textes aussi incisifs qu’imagés remplissait déjà les stades dans toute l’Afrique de l’ouest.
Sa chanson Brigadier Sabary (brigadier, pitié) l’avait même précédé, reprise en chœur par les étudiants qui s’opposaient aux réformes du ministre de l’éducation (brigadier « Savary ») ! Alpha Blondy y raconte en fait son passage à tabac par les forces de l’ordre de son pays. En Afrique de l’ouest, la chanson devient un hymne contre les violences policières.
Alpha Blondy (Seydou Koné à l’état civil) aime Paris, une ville qu’il chante en 1987 sur son album Jerusalem, enregistré en Jamaïque.
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