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Pépites
Jean-Paul Sartre et la rue des Blanc manteaux
La chanson du philosophe
Jean-Paul Sartre écrit des pièces de théâtre et il est tout naturellement membre de la SACD, l'aînée des sociétés d'auteurs françaises, fondée par Beaumarchais en 1777. S'il devient sociétaire de la Sacem, c'est parce que ses créations lui échappent un peu. En effet, sa gloire romanesque et théâtrale a des conséquences inattendues sur les scènes des cabarets.
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Sa demande d’adhésion…

Le 17 octobre 1952, il devient sociétaire de la Sacem et ses deux premières œuvres ne sont pas musicales. Son statut est celui d’une « grande personnalité littéraire », comme il est porté le 6 février 1952 sur sa demande d’admission sans examen transmise au conseil d’administration. Quelques jours plus tôt, en présentant formellement sa candidature, il a indiqué la demander pour deux films, Les jeux sont faits et Les Mains sales.

Le roman Les jeux sont faits est paru en 1947, peu avant la sortie du long métrage de Jean Delannoy qui en est tiré. Dès octobre 1948, pour permettre à un comédien de reprendre en sketch une scène du film, celle-ci a été déposée à la Sacem. Intitulée L’Arrière-boutique de la mort, elle montre le héros face à une vieille dame tenant un registre, qui lui annonce qu’il est mort assassiné le matin même à 10h35.

Il en est de même avec un extrait des Mains sales, sa pièce créée sur scène en 1948 dans une mise en scène de Jean Valde et Jean Cocteau, porté à l’écran par Fernand Rivers et Simone Berriau en 1951. Et les cabarets payent les droits des sketchs à la Sacem…

La musique ? La fiche professionnelle de Jean-Paul Sartre, signée le 17 octobre 1952, énumère ses « principales œuvres ». Il classe par genre : romans, pièces, films, philosophie, critique… De La Nausée à Saint Genet, comédien et martyr, l’essentiel est là, mais il a omis la chanson.

Sartre et la chanson : naissance de "Rue des Blancs manteaux"

Quelques années plus tôt, Sartre y a fait incursion de manière subreptice. La première fois, c’est à l'automne 1946. Albert Camus s’intéresse à une jeune chanteuse et, à sa demande, Sartre commence une chanson qui dit, selon le souvenir de Simone de Beauvoir : « C'est en enfer que j'ai mes habitudes ». Mais l'affaire ne va pas plus loin.

Puis, un soir du printemps 1949, dînant avec quelques-uns des libres jeunes gens « existentialistes » de Saint-Germain-des-Prés, il apprend que la plus belle et la plus singulière d'entre eux doit se lancer dans la chanson.
Ainsi Juliette Gréco – vingt et un ans – se voit convoquée le lendemain chez Jean-Paul Sartre, au 42, rue Bonaparte. Il a préparé une pile de recueils de poésie, avec des bandes de papier blanc pour signaler les textes qui lui paraissent intéressants.
Elle choisit deux textes de Raymond Queneau et Jules Laforgue, qui deviendront deux classiques de la chanson, Si tu t’imagines et L’Éternel féminin. Et Sartre lui annonce qu’il lui offre une troisième chanson, La Rue des Blancs-Manteaux, que psalmodiait le personnage d’Inès dans sa pièce Huis Clos, créée en mai 1944. Un texte sardonique et sinistre qui fait entendre toute la rigueur d’une terreur révolutionnaire : « Dans la rue des Blancs-Manteaux / Ils ont élevé des tréteaux / Et mis du son dans un seau / Et c'était un échafaud / Dans la rue des Blancs-Manteaux ».

Comme il faut que ces trois chansons aient une musique, Sartre lui dit d’aller voir de sa part le compositeur Joseph Kosma, qui habite tout près. Le 21 juin, tard dans la soirée, elle chante pour la première fois sur la scène du Bœuf sur le Toit. Et Rue des Blancs-Manteaux comptera aussi parmi les trois premières chansons qu’elle enregistrera, le 30 juin 1950, avant que les Frères Jacques ne la mettent à leur tour à leur répertoire en 1965. Une œuvre unique dans le catalogue de Jean-Paul Sartre à la Sacem.

Par Bertrand Dicale

Demande d'adhésion de Jean-Paul Sartre en qualité d'auteur
Deux titres de films présentés : 
- "Les jeux sont faits"
- "Les mains sales"
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