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Hommages
Henri Salvador
Fugue en rires, chansons douces et maladie de la jeunesse…
Né le 18 juillet 1917 à Cayenne (Guyane) d’un père mulâtre guadeloupéen et d’une mère amérindienne, Henri Gabriel Salvador est le benjamin d’une fratrie de trois enfants. Il a douze ans lorsqu’il arrive en famille à Paris, où son père Clovis, fonctionnaire des Impôts, vient d’être muté.
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Le jeune Henri passe ses dimanches au cirque Médrano. Sa timidité naturelle disparaît derrière d’immenses éclats de rire communicatifs. L’une des vedettes, le clown Rhum, sympathise avec lui et lui apprend quelques ficelles de son métier.

Le jazz, sa première passion

Henri se met alors à faire le comique devant la terrasse des bistrots, abandonnant précocement ses études au désespoir d’un père qui le voyait pharmacien. Il a désormais le temps de s’immerger dans la musique et de perfectionner son jeu de guitare, d’autant qu’il vient de découvrir le jazz de Duke Ellington et Louis Armstrong. Dix, quinze heures par jour, pendant la nuit…

Possédé par sa six cordes, Henri devient en à peine trois ans un excellent instrumentiste. Avec son frère aîné André, il se produit dans des cabarets parisiens et, pas encore majeur, signe un contrat de musicien résident au Jimmy’s Bar, un temple des nuits parisiennes. Django Reinhardt le repère et l’engage pour l’accompagner. Toutefois, le service militaire qui sonne à sa porte à la fin de l’été 1937 l’oblige à mettre cette prometteuse carrière entre parenthèses.

Tout va très bien, Madame la marquise

Une désertion, la paille humide du cachot, quelques jours au front et l’armistice… On le retrouve en 1941 sur la Côte d’Azur, où il a rejoint André et l’orchestre de Bernard Hilda. Ray Ventura tombe sous son charme et l’intègre à ses Collégiens.

Fuyant les discriminations envers les Juifs légitimées par le régime de Vichy, la formation s’embarque pour une longue tournée en Amérique du Sud. Hélas, sur place, les subtiles chansons à sketches comme « Tout va très bien, Madame la marquise » ou « Ça vaut mieux que d’attraper la scarlatine » se heurtent au problème de la langue.

Devant l’incompréhension du public lusophone, le premier concert dans un casino de Rio de Janeiro est un four… avant qu’Henri ne vienne dans la lumière rattraper la situation à coups de grimaces et d’une imitation de Popeye irrésistibles. Le jeune homme enchaîne avec la biguine « Maladie d’amour » issue du folklore créole (et popularisée en France par sa tante Léona Gabriel dix ans plus tôt). La salle lui fait un triomphe. Grâce à sa présence providentielle, la suite de la tournée de Ray Ventura et ses Collégiens est sauvée !

Revenu dans l’Hexagone, Henri décide de se lancer en solo. A l’automne 1947, il convainc le patron de Bobino de le prendre en tête d’affiche, et séduit le public par ses chansons exotiques, « Maladie d’amour » en tête. Le disque l’impose peu à peu comme un artiste extrêmement populaire, grâce à des titres rigolos que les enfants et leurs parents retiennent rapidement et sur lesquels sa virtuosité comique donne vie à des personnages désopilants : « Blouse du dentiste » (1958), « Faut rigoler » (1960), « Minnie petite souris » et « Tout ça, c’est pas grave » (1963), « Zorro est arrivé » (1964), « Le Travail, c’est la santé » (1965), « Juanita Banana » (1966) ou « Qu’est-ce qu’on est bien dans son bain » (1971).

A ce répertoire à l’efficacité immédiate viennent s’adjoindre des titres plus poétiques, raffinés mélodiquement et suaves vocalement, tels « Clopin-Clopant » (1948), « Le Loup, la biche et le chevalier » (1955), « Dans mon Île » (1958), « Maman, la plus belle du monde » (1959), « Le Lion est mort ce soir » (1962) ou « Syracuse » (1964).

Un véritable show-man

Se partageant entre adaptations et créations, Salvador s’appuie sur quatre collaborateurs fidèles : Bernard Michel, Michel Pon, Bernard Dimey et Boris Vian. Associé à sa femme Jacqueline, il devient son propre éditeur puis son propre producteur, une pression l’incitant à sortir des titres commerciaux à une cadence effrénée.
La télévision exploite son talent de showman, tout en lui assurant une vaste promotion. D’abord aux USA, où Ed Sullivan l’invite en 1956, puis en Italie, où il amuse le « Giardino d’inverno » en 1961. Dans l’Hexagone, il est l’un des invités favoris des Carpentier, et produit ses « Salves d’or » de 1968 à 1969, mais également « Dimanche Salvador » à la fin de l’année 1973.

En 1976, le décès de Jacqueline le laisse désemparé. Petit à petit, il se détache du show-business, préférant se consacrer à la pétanque.

On retrouve toutefois son timbre chaleureux en 1990 dans La Petite Sirène. Salvador, qui a déjà chanté le répertoire Disney Les Aristochats (1971), Blanche-Neige et les 7 Nains (1973), Robin des Bois (1974), ou encore Pinocchio (1975), et interprété le conteur dans Emilie Jolie (1979), prête sa voix au crabe Sébastien, qui chante « Sous l’Océan » ainsi qu’«Embrasse-la ».

Chambre avec vue, le dernier album

Il faut attendre le dernier automne du XXème siècle pour que la merveilleuse douceur contemplative de l’album « Chambre avec vue » rappelle l’artiste sur le devant de la scène.

Sur des œuvres taillées sur mesure par de jeunes auteurs-compositeurs de talent (Benjamin Biolay, Keren Ann, Art Mengo, Thomas Dutronc…), Salvador croone sa sagesse encore rêveuse. Vendu à plus d’un million d’exemplaires, l’opus certifie en diamant ses noces avec le public. L’Olympia, le Printemps de Bourges, les Vieilles Charrues, les Francofolies de La Rochelle, celles de Montréal, le Paléo Festival de Nyon, New-York, Tokyo, la Martinique, la Guadeloupe, et pour la première fois sa terre natale, la Guyane : Henri Salvador enchante des spectateurs dont une bonne partie le découvre !

A 90 ans, le 21 décembre 2007, il donne son dernier concert au Palais des Congrès…et s’éteint moins de deux mois après, le 13 février 2008.

Vincent Dégremont

L'auteur

Vincent Dégremont

Journaliste Sport & Musique.
Ecoute avec un égal bonheur « L’Apprenti sorcier » et « La Maladie d’amour ».
Préoccupé par le dérèglement climatique et les fake news.
Considère la cuisine comme un art majeur.

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