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Exposition
Trop fou pour toi
50 ans de Hard rock, heavy metal, metal français
Honni par la majorité, qui le trouve horrible, nuisible, ridicule ou insignifiant, le metal est vénéré par une minorité, pour qui il a changé la vie. Et ça dure depuis plusieurs décennies !
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Les premiers groupes de hard rock et de heavy metal sont anglais et américains, mais ce mode d’expression s’est ensuite propagé internationalement. En France, des musiciens en activité dès les années 1970 se sont réclamés de cette musique, ou ont été reconnus par la communauté metal.

À partir de nombreuses archives inédites, la Sacem, qui enregistre, répertorie les auteurs, les compositeurs et les œuvres et rémunèrent ceux qui les déposent, s’intéresse à quelques-uns des musiciens de son catalogue appartenant au monde du metal, ou plébisicités par celui-ci.

Plongée dans un monde « trop fou pour toi », comme le titre du deuxième album du groupe Satan Jokers sorti chez Phonogram en 1984.

Par Gérôme Guibert

“France might be famous for its cuisine, fine wines and inventing a type of kissing, but that's nothing compared to their kickass metal scene!”
“10 of the best metal bands from France” By Tom O'Boyle (Metal Hammer) September 12, 2016

La naissance du hard rock français

On peut associer les débuts du Hard rock en France à la découverte du British blues boom. La progression de l’amplification et le temps passé à interpréter des riffs rageurs en tournée, font que Les Variations ont un son que l’on rapproche bientôt de Led Zeppelin sur leurs deux premiers albums, publiés en 1969 et 1973.

D’autres groupes français, davantage influencés par la contre-culture américaine, privilégient une atmosphère dystopique et noire, à l’instar de Magma (dès 1969). Sans qu’ils soient associés au Heavy metal émergent à l’époque, leurs constructions musicales aventureuses (inspirées du jazz ou du classique wagnérien), comme leur logo, seront plus tard revendiqués par de nombreux musiciens.

De Status Quo à AC/DC

L'impact des tournées des groupes étrangers en France. Au cours des années 1970, les médias parlent peu de Hard rock et de Heavy metal en France, c’est pourquoi ce sont les tournées de groupes étrangers qui marquent les esprits, surtout lorsqu’elles sillonnent la province.

Une première vague de concerts au son Hard rock irrigue le pays dès le début des années 1970. C’est le cas, dès 1974, de Status Quo et son « brutal rock », ou de Rory Gallagher.

Dans la seconde partie de la décennie, dès 1976, l’impact d’AC/DC est également très important dans l’émergence d’une communauté metal en France.

Trust, pionniers révoltés

Trust est le premier groupe français a obtenir un impact international dans le monde du Hard rock / Heavy metal. Ils ouvrent pour AC/DC en décembre 1978 à Paris et sortent leur premier album en 1979. Celui-ci contient leur premier tube, L’Élite, mais aussi le morceau Préfabriqués, qui figure en 1981 sur la BO du film Métal Hurlant (Heavy Metal pour le marché anglophone). Le groupe se fait remarquer par sa musique heavy, alliée aux textes politiques très critiques de Bernie Bonvoisin, influencé par les Sex Pistols. Une posture originale et percutante dans la France de l’époque.

La scène française du milieu des années 80

Le début des années 1980 voit le heavy metal s'affirmer en France. Cette dynamique irrigue le pays, où une véritable scène explose. Les nouveaux groupes chantent quasi exclusivement en français et flirtent avec les thématiques de l’heroic fantasy. Sur les traces de Trust, le premier groupe signé en major est sans doute Warning (1981), suivi par Satan Jokers (1983). À partir de 1983, une presse spécialisée Heavy metal voit le jour un peu partout en Europe (En France, on peut citer Enfer magazine et Metal Attak, puis en 1984 Hard rock Magazine, bientôt suivi par Hard Force et la version française de Metal Hammer). Elle accompagne l’émergence de nombreux groupes principalement signés sur des labels indépendants français et étrangers : Vulcain, Sortilège, ADX, Killers, Demon Eyes, Nightmare ou Squealer.

Thrash Death à la française

La fin des années 1980 voit s’affirmer une scène thrash très technique qui a intégré les codes du DIY (do it yourself). Elle signe sur des labels indépendants, joue dans des petites salles et construit sa notoriété via le tape trading (vente et échange de cassettes et de disques via des listes de distribution expédiées par courrier entre les fans). Le Nord et l’Est de la France sont particulièrement dynamiques. Les groupes jouent à plusieurs dans les clubs, les centres sociaux ou les petits festivals lors de soirées où se succèdent les musiciens.

Black Metal, authentique et secret

Comme le Thrash, le Black metal utilise les codes DIY hérités du punk : labels indés (Osmose, Holy Records), fanzines photocopiés, tape trading. Il valorise une culture du secret qui se retrouve dans le graphisme élaboré et difficilement déchiffrable des noms de groupes. Il est fasciné par le côté noir de l’heroic fantasy, la spiritualité, la transcendance, mais aussi les religions alternatives, l’occultisme, la sorcellerie. La première génération (années 1980 et 1990) se met en scène et joue avec les codes du satanisme. Contre «le death metal en jogging» des groupes ultra techniques qui valorisent leur condition de musiciens hors-pairs et se font sponsoriser par des marques d’instrument de musique, la scène black metal revendique un son sale, «pourri», une esthétique lo-fi considérée comme authentique (True en anglais).

Du crossover au Neo metal

Les années 1990 remettent en cause le rock tel qu’il s’est imposé depuis ses débuts dans les 50s, avec l’affirmation des musiques électroniques (beats machiniques) mais aussi du hip-hop (flow rap et platine du DJ). Des groupes tentent d’associer ces nouvelles manières de voir la musique avec les fondements du metal : riffs de guitares saturées, blast beats ou voix hurlées, notamment gutturales inspirées du death metal. Depuis la déferlante grunge, le heavy metal semble en bout de course. Au milieu des 90s, le qualificatif « metal » devient générique, au moins en France. Rage Against the Machine, qui associe guitare metal, groove rythmique et chant rappé fait un carton. On parle de crossover, avant le déferlement de groupes qualifiés de Nü metal.

Explosion d’identités diverses

Au milieu des années 2000, pour la presse spécialisée et les programmateurs de concert, l’avenir est au Neo metal. Pourtant, de multiples directions émergent. Les courants extrêmes (death et black) amènent sur le devant de la scène des groupes qui collaborent parfois avec la scène crossover/neo metal. D'autres, au son plus classique, subsistent ou se reforment. Certains musiciens circulent entre les mondes du jazz, de l'electro, des comédies musicales ou de la variété. D'autres s’expriment dans des styles qui peuvent être réintégrés « à la grande famille du metal » : dark ambient, shoegaze black metal... Le Hardcore, notamment dans son pendant new-yorkais, traverse aussi le mouvement metal et on trouve même des groupes parodiques, inspirés autant par une tradition populaire (parfois populiste) centenaire que par la dérision grindcore.

Doom, stoner et post metal

La diversité des expressions musicales du metal l’a amené plus récemment à jeter un coup d’œil dans le rétro, pour explorer le répertoire de la fin 60s/début 70s (psychedelic et acid rock) : ambiance sonore, ralentissement du tempo, comme à l’époque des premiers albums de Black Sabbath, morceaux s’étalant sur une face entière de vinyle. Ce revival vintage, qui se retrouve jusque dans les amplis, les barbes et les vestes en peau de mouton, est complété et concurrencé par la conceptualisation et les productions lourdes et noires des groupes de post metal (cousin metallisé de la vague post rock de la fin du siècle dernier). À l’extrême, le metal se rapproche, par exemple via le crippling doom du drone, de l’ambient, de la noise ou même de la musique classique répétitive américaine.

Gojira, french superstar

En six albums studios, Gojira a acquis une notoriété internationale jamais atteinte par aucun groupe de metal français, nominé deux fois aux Grammy Awards en 2017 ou plébiscité par Metallica qui l’intègre en première partie de nombre de ses concerts (notamment sa tournée américaine 2009, après la sortie de leur quatrième album The Way of All Flesh). Mais ce qui caractérise aussi Gojira, c’est le passage par tous les stades de développement, commençant «en bas de l’échelle» et gravissant progressivement les marches de la notoriété, jouant en début de carrière dans des lieux de proximité comme le Florida (Agen) ou la Rock School Barbey (Bordeaux). Parfois qualifié d’intelligent death metal, porté par un jeu de batterie impressionnant et des registres vocaux pluriels, Gojira se démarque par ses thématiques écologistes.

L'auteur

Gérôme Guibert

Gérôme Guibert est maître de conférences en sociologie à l'université Paris 3 Sorbonne Nouvelle, au département "institut de la communication et des médias", et chercheur à l'Irmeccen.
Membre de l'ISMMS (International Society for Metal Music Studies) et du comité scientifique de la revue MMS (Metal Music Studies) chez Intellect Books, il est l'organisateur de la conférence biennale Internationale en metal music studies en juin 2019 à Nantes.
Il a codirigé avec son collègue Fabien Hein, en 2006, la revue de recherche « Volume! » intitulé « Les scènes metal. Sciences sociales et pratiques culturelles radicales » et il dirige en 2019 le nouveau numéro de cette revue consacré au metal, "Paradoxal metal". Il a aussi publié sur le Hellfest, notamment un article en 2011 avec Jedediah Sklower dans la vie des idées.
Outre la sociologie du metal, il oriente ses recherches vers les scènes musicales locales, le tournant numérique de la musique live, et la question de la patrimonialisation et des expositions consacrées aux musiques populaires.

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