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Exposition
Mai 68
De la révolte à la légende
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Début d'une nouvelle ère ou fin d'un vieux monde ? Révolution culturelle ou révolte politique ? Ivresse passagère ou fracture historique ? Mai 68 ne marque pas seulement une date majeure de la France contemporaine : c'est aussi un bouquet de débats pour les historiens, les sociologues, les politiciens... et tous les citoyens de ce pays, qu'ils aient ou non l'âge d’avoir été témoins ou acteurs du grand tourbillon de ce printemps-là.

Mai 68 est peut-être, après la Fronde, la Révolution et la Première Guerre mondiale, un des quelques événements de notre histoire dont la trace impacte autant la chanson – celle des rues et celle des transistors, celle qui réagit immédiatement et celle qui explore la mémoire. Explorons ce patrimoine à travers les archives de la Sacem, de la Sorbonne occupée à la nostalgie d’un mois révolutionnaire.

Bertrand Dicale

Visuel © Sipa Press

La bande-son de Mai

Les ondes de 1968 ne sont pas libres. À Paris, les transistors ne captent que des radios plus ou moins directement contrôlées par l’État.

Quand la grève paralysera l’ORTF, réduite à des programmes musicaux presque ininterrompus, la musique elle-même restera sous contrôle.

Et, sur les radios périphériques – Europe 1 et RTL –, les tensions avec le ministère de l’Intérieur sont suffisamment attisées par la couverture des événements et de la violence de la répression policière pour que les chansons ne soufflent pas sur les braises. Aussi, la bande-son de Mai 68 est-elle plutôt pop et lègère…

Les inconnus de Mai

Comme d’habitude, en ce mois de mai, des artistes font leurs débuts – des débuts contrariés ou, au contraire, magnifiés par les événements.

Dans un pays qui tangue, quelques premières notes se font entendre qui, malgré les circonstances, vont marquer les mémoires.

Ainsi, Julien Clerc et Gérard Manset vivent un envol hors norme. Venu de Grèce, le trio Aphrodite’s Child enregistre in extremis "Rain and Tears", qui sera une sorte d’hymne de l’après-Mai, dans un son ouaté et rêveur qui poursuit l’enchantement suscité par "The Days of Pearly Spencer" de David McWilliams.

Sous les pavés, un singulier répertoire de jeunesse et de nouveauté…

Chansons et disques de la Sorbonne

Ce n’est pas seulement une formule de journaliste ou un slogan gauchiste : Mai 68 fait descendre la parole dans la rue. Dans un Quartier Latin aux chaussées dépavées, mais aussi partout en France dans les cours d’usine, dans les amphithéâtres d’université, sous les préaux de lycées, dans les jardins publics envahis par les grévistes, les mots, les phrases, les discours jaillissent, et ils ne sont pas toujours construits par des orateurs officiels de formations syndicales ou politiques.

Au contraire, c’est une soupape qui s’ouvre et libère tout ce qui ne s’entendait pas jusqu’alors sur les canaux officiels d’une république plus gaulliste que gaullienne, ni dans la logomachie de la gauche « bureaucratique » – c'est-à-dire le Parti communiste et la CGT. Alors on parle, on crie, on chante…

Dominique Grange et d'autres enragés

Venue de la variété, la chanteuse Dominique Grange prend fait et cause pour les occupants de la Sorbonne et abandonne une carrière bien tracée pour devenir la voix de la révolte, avec des chansons enregistrées quelques mois après les événements puis dans une vie d’« engagée à perpétuité », selon sa propre expression.

Ses combats et ses chansons vont contribuer à la légende future de Mai 68, comme une curieuse aventure musicale et militante née dans les parages de l’Internationale situationniste.

Une révolution chez les artistes ?

Le festival de Cannes a été interrompu par les cinéastes révoltés avant que la grève ne soit votée sur tous les tournages de films en cours, l’Opéra de Paris est occupé par ses artistes et ses travailleurs…

Mais si la quasi-totalité de l’activité des salles de spectacles de Paris et de province est suspendue, c’est plus par sécurité ou par impossibilité pratique d’ouvrir les portes. Il est vrai que le monde des variétés n’est guère syndicalisé et a toujours été rétif à l’action politique collective.

Alors, en Mai 68, chanteurs et musiciens se posent des questions… mais seulement du bout des lèvres.

Des voix dans le tourbillon

Faire la grève ? Ce n’est pas naturel pour beaucoup d’artistes, qui préfèrent s’engager et chanter pour d’autres raisons que le cachet et la gloire.

De la Sorbonne aux usines en grève, de l’Odéon arraché à la « culture bourgeoise » aux music-halls parisiens occupés, ils sont quelques-uns à plonger dans le grand vacarme fécond de Mai 68. Une expérience étourdissante mais parfois, également, l’élément déclencheur d’une rupture.

La métamorphose de Léo Ferré

Des années après "Paris canaille" ou "Thank You Satan", chansons révoltées et censurées à la radio, Léo Ferré trouve dans l’insurrection du Quartier Latin une inspiration et un nouvel élan, alors qu’il traverse lui-même une grave crise personnelle.

Ayant composé plusieurs chansons qui célèbrent et prolongent Mai 68, il noue une relation singulière avec un public militant, ce qui ne va pas sans malentendus çà et là.

Les chansons d’après

En France, tout finit par des chansons, dit un vieil adage. En l’occurrence, après un événement aussi colossal, les plumes courent sur le papier et les artistes entrent en studio : entre enthousiasme et circonspection, entre agacement maquillé et ivresse partagée, la chanson française commente immédiatement Mai 68.

Dès l’été, des 45 tours font écho aux événements historiques qui viennent de se dérouler. Si certains sont en pleine lumière par leur succès ou par leur sens évident, d’autres, semant çà et là des réflexions acides ou exaltées, demandent à être décryptés.

La nouvelle saison du rock

Après Mai, c’est l’été et un curieux frémissement sur les hit parades : la musique anglo-saxonne déferle et, entre grands groupes historiques et one hit wonders, la France jeune semble prolonger l’ivresse sur les tourne-disques. Il ne s’agit pas seulement de changer le monde mais aussi de le vivre – et même de le jouir – différemment.

Au bout du compte, une révolution sensible aux multiples couleurs, soulignée par quelques tubes d’une saison enchantée.

Le mythe

Entre nostalgie et reconstructions de Mai 68.Comme chacun des grands événements de notre histoire, Mai 68 est soumis à des dévaluations et des réévaluations constantes.

Acteurs, témoins, observateurs relisent ou réécrivent ce qui est advenu au cours de ces semaines, notre culture populaire apportant également son regard critique. Car les artistes décrivent des causalités ou résument un esprit en une chanson, transcrivent un parfum, un écho, un signe...

Pour les uns, Mai 68 est le commencement d’un certain « plus jamais comme avant », pour d’autres, il s’agit d’un recommencement que pourraient expliquer à eux seuls l’âge des artères et la fraîcheur des hormones ; pour les uns, il s’agit d’un instant de leurs plus belles années et, pour les autres, d’un épisode que l’on essaie d’habiter par la force de l’imagination. De chanson en chanson, Mai 68 continue.

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