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Allain Leprest
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Evoquer le nom d'Allain Leprest dans notre société revient à se poser l’éternelle question « Où finit la poésie et où commence la chanson ? », on serait tenté de répondre par une autre question : « Comment vivre de sa poésie aujourd’hui ? ». Et de conclure : « En chantant ! ». Leprest, lui, a choisi de vivre pour écrire, plus que l’inverse, et sait le poids des mots quand il faut les nourrir d’humanité.

Entre Ferré et Léotard, le « plus célèbre des artistes maudits » pour Libération, et « Rimbaud du XXème siècle » selon Jean d’Ormesson, maître du « ciné-mot » (cf. Claude Nougaro), est surtout un de ces « cœurs purs » chers à Caussimon, un écrivain de chansons reconnu, c'est-à-dire chanté par ses pairs.

C’est par un recueil de poèmes « Tralahurlette », préfacé par Henri Tachan, qu’il entre dans la carrière en 1981, avant de se frotter aux cabarets de la Rive Gauche (Caveau de la Bolée, Chez Georges), 20 ans après la grande époque. Dès le début, ce normand de Mont-Saint Aignan, fils d’artisan menuisier et artisan des mots lui-même, sera décalé par rapport au « métier », et fera un plus de cette différence.

« Le mien, de père, il était menuisier. Il sifflait dans le sellier, cils, sourcils et cheveux couverts de sciure, au milieu des odeurs de colle, entre les gouges, les râpes, les rabots, les équerres, le crayon sur l’oreille. Et ça tournait, le bois ! Et ça tournait, la musique ! En bref, ça chan- tournait. J’ai eu vite le sentiment de recoller à la patte paternelle en me frottant aux mots, et naturellement, les chansons devinrent de ces objets aboutis à force de tenons, de mortaises, de colle, de clous-bijoux et de ponçage. Limes... rimes..., papiers de verre... papiers de vers... Ce travail qu’il faut accomplir pour en effacer toutes traces ! Comme si la chaise était l’enfant de l’arbre, et la chanson, celle de l’air du temps. » - Allain Leprest – Préface du livre « L’art d’écrire une chanson » de Claude Lemesle.

Authentique brouillon du texte "Les femmes sont courbes", paroles d’Allain Leprest, musique de Richard Bauduin © Collection privée de Claude Lemesle/don de Richard Bauduin
Dès 1983, il est chanté par d’autres, s’impose « à l’ancienne » : Juliette Gréco (« Le pull-over », écrit avec Jean Ferrat), Isabelle Aubret, Karim Kacel. Mais ce sont les Tremplins du Printemps de Bourges qui le révèlent, en 1985 : en une demi-heure, il sort de l’anonymat. Deux albums suivront, avec Romain Didier, chez l’ami Gérard Meys : « Mec » en 1986 (contenant « La retraite »), et « Ton cul est rond » en 1988, révélant un univers entre Duvivier et Doisneau qui fera merveille au Théâtre de la Ville. Le troisième, « Voce a mano », conçu avec Richard Galliano (Saravah 1992), lui vaut l’incontournable Grand Prix de l’Académie Charles Cros et lui ouvre les portes du Dejazet, du festival « Alors chante ! » et des Francofolies. Et surtout de l’Olympia, le 20 février 1995 (« Il pleut sur la mer »), dans la foulée d’un disque pour Francesca Solleville, « Al Dente », et d’un nouvel opus personnel.

« J'ai souvent dit, lorsqu'il était encore de ce monde, qu'Allain Leprest était le plus grand poète français vivant. Et je n'étais pas le seul à le penser. J'en veux pour preuve cette phrase de Claude Nougaro à la compagne d'Allain lors de leur première rencontre : «Si j'avais su un jour écrire un seul vers comme Allain, je serais le plus heureux des hommes!». Et je peux vous jurer que, dans la bouche du grand toulousain, ce n'était pas de la fausse modestie. C'était un cri de l'âme sincère, un hommage vrai au meilleur d'entre nous. » - Claude Lemesle, Président d’honneur de la Sacem.

L’album suivant, « Nu », composé par Yves Duteil, Kent, Jacques Higelin, Gilbert Laffaille, Philippe-Gérard et le fidèle Romain Didier, réalisé par Sylvain Lebel, sort trois ans après et s’accompagne d’un passage aux Francofolies - dont le créateur, Jean-Louis Foulquier, a enregistré en 1993 un album entier sur des textes d’Allain - et d’une semaine mémorable à l’Européen.

A mille lieues des modes et des playlists, Leprest vit l’écriture, ou écrit sa vie, en dents de scie comme il se doit. Et continue de travailler pour d’autres : Gréco, Aubret, Enzo Enzo, Yves Duteil puis Jehan, Daniel Lavoie, Christophe Bonzon, et son « clavier » de toujours, Romain Didier, avec lequel il fera un spectacle musical pour enfants donné à l’Olympia et « récité » par Jean-Louis Trintignant, « Pantin Pantine ».

En 2004, après de multiples festivals, il célèbre ses 25 ans de carrière à l’Européen, sortant dans la foulée un live, « Je viens vous voir », et un album studio, « Donne-moi de mes nouvelles », où l’on retrouve, outre l’indéfectible Romain, Olivia Ruiz et Philippe Torreton (Spectacle au Carré Sylvia Montfort). Suivront « Quand auront fondu les banquises » en 2008 et « Parol’ de manchot » cette année avec François Lemonnier.
Enfin, suprême consécration, un cd-hommage - « Chez Leprest volume 1» - lui est consacré en 2007, par le producteur Didier Pascalis, avec la participation de Jacques Higelin, Michel Fugain, Nilda Fernandez, Olivia Ruiz, San Severino, Hervé Vilard, Jean Guidoni, Daniel Lavoie (Bataclan 2008). Le volume 2 est interprété par Anne Sylvestre, Francesca Solleville, Olivia Ruiz, Clarika, Amélie-les-crayons, Adamo, Kent, Alexis HK, Gilbert Laffaille, Jean-Louis Foulquier et bien d’autres.

En 2009, à la hauteur de cet auteur hors-pair, le Grand Prix in honorem de l’Académie Charles Cros, lui est décerné pour l’ensemble de son œuvre ainsi que le Grand Prix Sacem des Poètes.

Il disparaît le 15 août 2011.
« Comme disait le grand Jacques... "Et que c'est pas fini !". La gloire posthume est une demoiselle farouche mais qui, une fois conquise, est d'une inaltérable fidélité. » – Claude Lemesle, Président d’honneur de la Sacem.

Discographie sélective :
« Mec » (Disques Gérard Meys-1986)
« Ton cul est rond » (1988/id)
« Voce a mano » (Saravah-1992)
« Il pleut sur la mer » (Olympia 95/Night and day)
« Nu » (1998/id)
« Donne-moi de mes nouvelles » (TACET/2005)
« Chez Leprest (Ils chantent Allain Leprest-volume 1) » (Tacet/2007-volume 2 à paraître le 7/12/2009)
« Quand auront fondu les banquises » (Tacet-2008)
« Parol’ de Manchot » (Leprest-Lemonnier-Tacet 2009)

Crédit photo : Allain Leprest, Grand Prix Sacem des poètes (Théâtre du Rond-Point, 2009) (c) Thomas Bartel.

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