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Exposition
Vline Buggy et Julien Lepers
Pour le plaisir
Ils ont écrit une cinquantaine de chansons ensemble, la plupart pour Herbert Léonard, quelques-unes pour Nathalie Lhermitte, deux artistes que Vline Buggy produit.

L’AVANT TANDEM

Vline Buggy, née Liliane Konyn le 2 mai 1929 à Paris, est la fille cadette d’un des grands auteurs des années 30, Géo Koger, complice de Vincent Scotto. Dès 1947, avec sa sœur aînée, Evelyne Yvonne - dite Vline -, Liliane - dite Buggy -, écrit des textes de chansons pour de nombreux artistes dont Montand ou Mariano.
C’est alors qu’elles connaissent un premier succès en 1961, avec « C’est pas sérieux » par les Chats Sauvages (chanté aussi par Orlando), qu’Evelyne disparaît. Liliane décide alors de prendre comme pseudo la réunion de leurs deux surnoms : Vline Buggy. Le succès ne se fait pas attendre, fin 1962, son « Belles, belles, belles » par un inconnu du nom de Claude François fait un tube. Elle écrira plus de 70 chansons pour Cloclo, surtout des adaptations durant les sixties. Elle en donnera aussi aux rivaux de l’idole : Frank Alamo (« Biche oh ma biche », « File, file, file »), Lucky Blondo, Jacques Guérini. Sans oublier les rockeurs Dick Rivers et ses Chats, Danyel Gérard…
En parallèle, Vline Buggy écrit pendant des années pour Hugues Aufray (« Céline », « Adieu Monsieur le professeur », « Hasta luego »…) et avec ce dernier pour Johnny Hallyday (« Le pénitencier »). Pour l’idole des jeunes, il y aura quelques autres chansons (« La bagarre ») et « Si je chante » pour son épouse Sylvie Vartan.
On la retrouve aussi sur quelques 45 tours de France Gall, Michèle Torr, Dalida, Nancy Holloway, Sophie Darel, Les Surfs, Les Gam’s, Les Missiles, et même, « Rive-gauche », sur les disques de Catherine Ribeiro, Les Troubadours, Les Sunlights… Après les années yéyé, elle collabore avec Gilles Dreu, Gilles Marchal, Nana Mouskouri, Nicoletta, Nicole Croisille, Georgette Plana, Michel Polnareff et Alain Baschung.

A la charnière des années 60 et 70, elle écrit les paroles des premiers succès de Michel Sardou avec lui (« Les bals populaires », « Et mourir de plaisir », « J’habite en France »), les premiers d’Alain Chamfort (« Dans les ruisseaux ») et de Ringo Willy-Cat. Elle parole aussi ceux du renouveau de Monty, d’Hervé Vilard et de Sheila. On la retrouve aussi sur les pochettes de 45 tours de Michel Fugain, Dani, John William, Patrick Topaloff, Pierre Groscolas, Marcel Amont, Georges Guétary, Les Compagnons, Guy Mardel, Mireille Mathieu, Vicky Léandros, Régine et même Eddy Mitchell… En 1973, elle remporte l’eurovision pour le Luxembourg avec « Tu te reconnaitras » chanté par Anne-Marie David, succès européen en plusieurs langues.
Au milieu des années 70, elle signe des titres pour Laurent Rossi (« Jolie Baby Blue »), son papa : le grand Tino (elle leur offre même un duo !), Franck Olivier, Marie Laforêt, Enrico Macias, Daniel Guichard… Elle collabore aussi aux retours de Christian Delagrange et de Sacha Distel, ainsi qu’au premier 45 tours de Carène Chéryl, à l’adaptation en français du succès de l’Eurovision Italie chanté par Romina Power et Al Bano et à un disque de Michèle Morgan. Sans oublier Ringo et, un peu, Sheila. Cloclo lui redemande même des chansons après s’en être passé durant un septennat. En 1978, elle découvre Linda de Suza, la produit, et écrit tous ses succès. Alors qu’en 1979, elle collabore avec l’Argentin Jaïro, Dalida ose lui chanter un texte d’avant-garde (« Depuis qu’il vient chez nous »), pendant que Régine fait un carton avec l’adaptation disco « Je survivrai » (« I Will Survive »). Durant cette carrière exceptionnelle, Vline Buggy aura aussi placé un titre à Colette Renard et un autre à la Muse de St-Germain des Près, Juliette Gréco.

Julien Lepers, de son vrai nom Ronan Gerval Lepers, est né le 13 août 1949 à Paris. Il est le fils de l’architecte, mais aussi musicien, Raymond Lepers, et de la chanteuse Maria Rémusat. Après une enfance à Antibes, il poursuit sa scolarité dans le Tarn puis les Vosges, avant d’étudier le droit à Nice et d’obtenir une licence.
Passionné de musique, il se présente en 1973 à un des concours d’animateurs de RMC où Jean-Pierre Foucault le remarque. Il y sera animateur jusqu’en 1978, présentant entre autres le « Hit-Parade », ce qui lui permet de participer plusieurs fois au « Ring Parade » de Guy Lux dès février 1975. C’est aussi en 1978 qu’il publie son premier 45 tours de compositeur-chanteur avec deux textes de Didier Barbelivien. Le second et dernier, en 1979, il le signe paroles et musiques. S’il quitte RMC, c’est pour rejoindre RTL où il va rester 20 ans, animant, entre autres, « Challenger », ou les célèbres « Studio 22 » ou « Stop ou encore ».

La rencontre

C’est à la fin des années 70 que Vline décide de prendre en mains Herbert Léonard qui traverse le désert depuis une dizaine d’années au point d’être devenu journaliste aéronautique. Elle le connaît depuis ses débuts et a même écrit plusieurs textes pour lui et sa future femme, Cléo, en 1967 et 1968. La parolière l’a même hébergé dans sa maison de campagne durant les événements de Mai 68, avant qu’il ne rechante ses textes en 1976 et 1977.
Il faut dire que la parolière adore la voix d’Herbert et que, non seulement elle est sûre de son artiste, mais elle est sûre de la chanson qu’elle a signée, pour le texte, avec Claude Carmone (alias Arlette Tabart, programmatrice à Europe Un depuis les années Salut les Copains) et dont la musique est du jeune animateur de radio Julien Lepers que lui a présenté la directrice des programmes de RTL, Monique Le Marcis. Surtout que ce « Pour le plaisir » est une chanson écrite sur mesure pour Herbert, ce chanteur à la voix puissante et sensuelle qui pourrait s’imposer face à la nouvelle génération des Cabrel, Souchon et Voulzy… Pour Vline, il y a toujours un public pour cette variété « traditionnelle ».

Lassée de voir son projet refusé par les maisons de disques, et encouragée par le succès de Linda de Suza, dont elle est à 100% à l’origine, Vline va puiser dans ses économies pour produire le titre. Il y a 40 ans, c’était cher, car non seulement il fallait s’offrir : un vrai studio (les home studios n’existaient pas), des vrais musiciens (les synthétiseurs ne les avaient pas encore totalement remplacés) et un bon réalisateur…
Pour Vline, c’est un peu plus simple car elle connaît celui qui, depuis dix ans, est l’ingénieur du son N°1 de la variété dans son propre studio du 95 de la rue Championnet à Paris : CBE. Son nom est Bernard Estardy, mais tout le « Métier » l’appelle « le géant ». Pour l’enregistrement de « Pour le plaisir », il va l’être une fois de plus. D’autant plus que, s’il fait appel à ses copains musiciens - des pointures -, il va devoir se passer des habituels « orchestrateurs » (on dirait aujourd’hui « arrangeurs ») à cause du manque de budget. Il y gagnera ses galons d’Arrangeur.
Produit donc par Vline avec sa société d’éditions, Céline Music (du nom de la chanson qu’elle avait écrite à Hugues Aufray), et distribué par Polydor qui a quand même accepté de mettre le disque en magasins, « Pour le plaisir » va être un énorme succès de 1981, sortant même en version originale en Allemagne, Italie, Espagne, Québec…
Le succès de cette face A de 45 tours va même entrainer celui de la face B, « Petite Nathalie », également de Vline et Julien avec des cordes arrangées par le grand Christian Chevallier, l’ex-mari de la productrice. Autant le premier titre est tout en puissance, autant le second est tout en douceur. Le ton est donné : Herbert alternera ces deux styles.
Dès 1981, Vline va même faire adapter ces titres en italien (« Mi piaci tu » et « Mia piccola Natalie ») et en allemand (« Einfach nur so » et « Petite Nathalie »). Et Herbert ne se contentera pas de mettre en boite ces versions, il gravera aussi « Pour le plaisir » en espagnol en 1983 (« Puro placer »), échappant de peu à la version néerlandaise que Jimmy Frey lui ravit en 1982 (« Met wat geluk »). A ce palmarès, on doit aussi rajouter tous les enregistrements des grands orchestres comme ceux de Paul Mauriat, Caravelli qui vivent les dernières années de leur âge d’or.

On ne change pas une équipe qui gagne. Avec Julien Lepers à la composition et Bernard Estardy à la réalisation, Vline va passer des années, faisant d’Herbert Léonard une vedette de variété alors que ce genre bat de l’aile dans ces années Mitterrand dominées par la chanson engagée de Renaud, la pop de Daho, sans oublier le rock FM de Goldman. Suite à ce premier succès d’Herbert, Vline prépare rapidement un album pour fin 1981 avec dix chansons toutes signées avec Julien Lepers.
Comme aucune chanson n’émerge de ce 30 cm, Vline va rapidement passer à autre chose avant que le soufflet ne retombe. Dès 1982, elle écrit avec Julien Lepers, et quelques autres, un nouveau 33 tours pour Herbert : « Ça donne envie d’aimer », du titre du premier extrait à succès, une fois de plus adapté en allemand, cette langue étrangère étant la plus proche de l’Alsacien Herbert. Quant aux « autres complices », il s’agit de Jeff Barnel qui ramène l’idée de « Je mettrai le temps qu’il faudra », adapté aussi en allemand et celle de « Pour ne plus revenir ». Egalement de Claude Carmone qui, elle, participe au texte de « Ça pleure pas un homme », l’autre succès 45 tours de l’album qui sort aussi en Espagne et au Québec, un pays où Herbert continuera à publier tous ses albums avec succès.

Claude Carrère qui travaille toujours avec Vline sur Linda de Suza ne va pas tarder à récupérer « l’Affaire Herbert Léonard ». En effet, en 1983, il demande à « sa » chanteuse Julie (future Julie Pietri) d’enregistrer un duo de Vline et Julien avec Herbert. Le disque sort évidemment chez lui et non pas Polydor. « Amoureux fous » est un des tubes de l’été 1983. Torride. Il faut dire qu’il est porté par deux grandes voix, parfaites pour faire grimper les taux de testostérone sur les plages.

1984 sera une quatrième année de succès pour le Tandem Buggy-Lepers avec un nouvel album d’Herbert chez Carrère : « Commencez sans moi » dont le texte est cosigné par Jeff Barnel qui a l’idée de deux autres chansons dont l’émouvante « J’ai peur pour elle », sur les mamans qui vieillissent.

Après une compilation en 1985 (avec « Puissance et gloire », le générique de « Châteauvalllon » composé par Vladimir Cosma) et un N°1 au Québec (« Flagrant délit »), la même année, Vline et Julien concoctent un nouvel album. Ce sera « Laissez-nous rêver » en 1987, porté par la chanson éponyme au « sexe-texte » : « Ils font sauter tous nos fusibles ces magazines qu’on lit d’une main »... Herbert va composer plusieurs titres de l’opus, notamment l’autre tube : « Quand tu m’aimes » qui comprend quelques vers à nouveau torrides où on évoque : les « délicieux va et vient », « la voie sacrée », la « gorge étincelante » … sans oublier « le triangle d’or » en chute de refrain ! Le titre sera repris en allemand (« Unsere Liebe »), mais sans toutes ces images…
Quant à Julien, les touches de son piano lui inspirent « Sur des musiques érotiques », un troisième succès « charnel » au texte de Vline. Thalia reprendra d’ailleurs ce titre en 1995 (« Me erotizas »), en conservant cette fois l’esprit.

Si tous ces succès permettent à Herbert de faire un Olympia triomphal en 1988, la suite sera moins facile. Les années 80 touchent à leur fin et la musique évolue. La variété traditionnelle perd de plus en plus de terrain face au rap, à la pop et au rock.

En 1989 sort l’album « Je suis un grand sentimental » qui marque un retour à des textes plus sages. Il était difficile d’aller plus loin, me direz-vous…. La chanson éponyme est à nouveau signée du Tandem avec Jeff Barnel, qui participe à d’autres titres, notamment « (Je suis) jaloux de vous » (adapté en anglais en « Don’t Break My Heart In Two »). Claude Carmone fait également un come-back pour un titre en trio. Si Herbert cosigne à nouveau quelques chansons, il en arrange et réalise aussi, se partageant ce travail avec Bernard Estardy et des musiciens.
C’est à la fin de ces années 80 que Julien Lepers va achever sa collaboration avec Vline Buggy.

En parallèle aux chansons pour Herbert, le Tandem a aussi beaucoup signé pour une autre production de la parolière avec Carrère : la chanteuse Nathalie L(h)ermitte, notamment « Tendrement » en duo avec Herbert en 1983 et « Tu es tout ce que j’aime » la même année.
Petite anecdote, le Tandem signe aussi au début des années 80 et avec Thierry Le Luron le générique des « Lurons » d’Europe Un, co-édité par Céline Music.

L’APRES TANDEM

Si le Tandem se sépare, Vline ne lâche pas Herbert Léonard pour autant. En 1991, elle produit un nouvel album avec la complicité d’un certain Eric Mouquet à la production et même à la composition. Sans succès. Après deux autres albums, en 1993 et 1998, sans plus d’écho, les routes de Vline et Herbert se sépareront.
En revanche, Mouquet, ce musicien que Vline édite chez Céline Music lance le groupe de pop « globale » Deep Forest, qui sort son premier album en 1992 et va marcher jusqu’aux USA et donc sur toute la planète. L’aventure Deep Forest durera dix ans, Vline éditant une cinquantaine de titres de Mouquet dont le standard « Sweet Lullaby ».
Avant ça, celle que tout le métier appelle désormais Buggy produit et/ou édite pas mal d’artistes dans les années 80, notamment Carole Arnaud qui écrit elle-même beaucoup de ses chansons (« C’est pas facile »). Egalement Philippe Cataldo, notamment pour des génériques radio (RTL 2).
A partir des années 90, la parolière s’éloigne de la chanson, pour des problèmes personnels. Une fois ces derniers passés, on la verra beaucoup dans les évènements d’hommage à Claude François, dont les chansons sont réenregistrées avec succès par Début de soirée puis Mat Pokora. En 1998, Larusso reprend aussi son « Je survivrai ».
En 2017, elle reçoit l’insigne de Chevalier des Arts et lettres.

Au début des années 80, Julien Lepers, déjà vedette de RTL, fait ses débuts d’animateur TV sur la TSR, en Suisse, avec « A tout cœur ». Dans la deuxième moitié des années 80, il anime « La nouvelle affiche » de FR3 coproduite avec RTL. Cependant, c’est surtout quand FR3 lui demande, en 1988, de présenter « Questions pour un champion », qu’il va s’imposer en télé. Il animera ce jeu jusqu’en 2016. En parallèle, il compose quelques chansons pour Sylvie Vartan, Michel Delpech ou encore Sheila dans les années 80, mais a de moins en moins le temps et voit aussi que les vents tournent.
Après des années 90 et 2000, à participer à d’autres jeux tv, à tourner quelques téléfilms ou épisodes de séries, à suivre Herbert sur les tournées « Age tendre », et même à refaire un album de chanteur, il a diversifié ses activités : galas, livres, pubs, théâtre… et même un opéra rock en Belgique où il chante.


L'auteur

Jean-Pierre Pasqualini

Animateur sur Melody, la chaine vintage de divertissement musical depuis 2003, JPP en dirige les programmes depuis 2013.

Cet ex-pionnier de la radio FM (entre 1982 et 1985) et rédacteur en chef de Platine Magazine durant 25 ans (de 1992 à 2017), membre de l’Académie Charles Cros et du Collège des Victoires de la Musique, est aussi sollicité régulièrement par de nombreux médias (M6, W9, C8…). Ces derniers mois, il a participé à de nombreux documentaires sur la chanson patrimoniale (Hallyday, Sardou, Pagny, Renaud…), comme contemporaine (Stromae, Christophe Mae…).

JPP intervient également sur les chaines et dans les émissions de News (BFM, LCI, C News, « Morandini », « C’est à vous »…) et les radios (Sud Radio, Europe Un, RMC Info Sport, France Inter…) pour des événements liés à la chanson (Eurovision, Disparitions de France Gall, Charles Aznavour, Dick Rivers…). Il a même commenté en direct les obsèques de Johnny Hallyday sur France 2 avec Julien Bugier.

Coté chansons, JPP a participé, depuis presque 30 ans, à de nombreux tremplins, du Pic d’or de Tarbes au Festival de Granby au Québec en passant par le tremplin du Chorus des Hauts de Seine.
Enfin, JPP a produit des artistes comme Vincent Niclo, en manage d’autres comme Thierry de Cara (qui a réalisé le premier album des Fréro Delavega)…
JPP a signé quelques ouvrages sur la musique et écrit des textes de chansons. Il a même déjà travaillé sur un album certifié disque de platine (Lilian Renaud).