X
interstitiel
Hommage
Michel Petrucciani
Pianiste d'exception

Pianiste d’exception, Michel Petrucciani a bâti des ponts entre le jazz américain et le jazz européen. Virtuose, décédé à l’âge de trente-six ans, il fut « le pianiste de jazz le plus vu à la télévision ».

Le 27 mars 1980, un jeune pianiste au nom hérité d’un père d’ascendance napolitaine dépose une demande d’adhésion à la Sacem.
Il a dix-huit ans et déjà une carrière. Il est pressé. La mèche rebelle, de larges lunettes cerclées lui mangeant le visage, col en V, il est tout en charme. Doté d'un prodigieux talent musical, il a une particularité : il est petit, il mesure 99 centimètres. Tony, le père, guitariste de jazz, conscient du don de son fils, a inventé un système pour surélever tabouret et pédales, afin que Michel, atteint d’ostéogenèse imparfaite, la maladie des os de verre, puisse satisfaire sa passion première : la musique, sa liberté, sa puissance, sa capacité à briser les cages.

Né le 28 décembre 1962 à Orange (Var), Michel Petrucciani a porté le fardeau d’un lourd handicap qui entrava sa croissance et lui imposa un corps déformé. Il en conclut que la vie devait se vivre dans la joie, servie par une inventivité exceptionnelle au piano, servi par sa capacité de dissocier la main gauche de la main droite.

Quand il publie sur le label américain Blue Note Michel Plays Petrucciani en 1987, où figurent ses compositions telles Sahara et Brazilian suite, le prodige français a déjà bâti une exceptionnelle carrière. À trois ans, il chante les classiques du jazz, à sept ans, il domine le piano, à douze ans, il se produit en trio avec son père à la guitare et l’un de ses frères à la contrebasse. L’année suivante, il est sur scène avec le tromboniste Kenny Clarke, qui l’a repéré chez Bernard Lubat. À quinze ans, il accompagne le trompettiste américain Clark Terry, stupéfait, qui se souvient de lui en ces termes : « Il jouait comme un vieux Noir désabusé, perdu dans un piano-bar quelque part à Mexico ».

Tout au long d’une carrière intense au succès fulgurant, Michel Petrucciani séduit les meilleurs instrumentistes du jazz moderne, américains comme européens, de Lee Konitz à Wayne Shorter, de Stéphane Grappelli à Didier Lockwood. Il les habille de son goût précieux, savant, passant d’un toucher délicat à une force de frappe étonnante qui fait oublier ce corps si singulier. Dans le long texte, où il s'est raconté peu avant de mourir à New York à l’âge de trente-six ans, Michel Petrucciani se présentait ainsi : « Je crois […] que le seul don que j’ai, c’est d’aimer éperdument la musique et le piano. ». Raconteur de blagues, gourmand, séducteur, charmeur, il a brûlé la vie par les deux bouts, jouant jusqu’à s’en briser les doigts, enchaînant des concerts dans les petits clubs de jazz et, dans les salles prestigieuses, tels le Carnegie Hall de New-York, le festival de jazz de Montreux, le Théâtre des Champs- Élysées… Michel Petrucciani a publié une trentaine d’albums.

En 1980, il rencontre le batteur Aldo Romano, avec qui il enregistre Flash (Bingow Records), où figurent ses premières compositions. Première image : un colosse moustachu porte dans ses bras un petit être souriant tendrement, ému comme un enfant avant de retrouver son Stenway. De leur complicité, naissent cinq albums, enregistrés entre 1981 et 1985. En 1981, Michel Petrucciani Trio, produit par Jacques Puissiau sur Owl Records, contient une superbe composition Hommage à Enelram Atsenig. Jean-François Jenny-Clark est à la contrebasse. Michel a dix-neuf ans.
Bientôt Petrucciani s’envole vers la Californie et y rencontre Charles Lloyd. Célèbre dans les années 1960, notamment pour avoir formé un quartet avec Keith Jarrett et Jack DeJohnette, le saxophoniste a abandonné le champ de la musique pour celui des affaires. Avec Petrucciani, Lloyd reprend du service. Ensemble, ils font le tour du monde.

La consécration sera new-yorkaise, scellée par des concerts au Village Vanguard en 1985 et la signature dans la foulée d'un contrat avec Blue Note, le saint des saints du label de jazz, où Petrucciani restera jusqu’en 1993. Puis, désormais installé à New York, le pianiste intègre le label parisien de Francis Dreyfus. Publié de manière inaugurale, l’album Marvellous rassemble le contrebassiste Dave Holland, le batteur Tony Williams et un quartet à cordes. Ici, comme toujours, le succès fut au rendez-vous, récompensé par un Grand Prix du jazz, cinq victoires du jazz, dont l’une gagnée en 1995 pour l’album Conférence de presse avec Eddy Louiss.

Parce qu’il avait l’humour, la gouaille, l’appétit de la vie, il fut le pianiste le plus « vu à la télé » du jazz français, mais ne fut jamais renié par les aficionados du jazz. « Plus on grandit musicalement, plus on a de responsabilité par rapport à soi-même, écrivait-il. Une erreur de tempo, cela n'est pas grave, nous sommes humains : ce qui est grave, c'est de faire une faute profonde dans le choix des couleurs. »

Michel Petrucciani a aussi bâti un pont entre l’Europe et les Etats-Unis – son dernier studio publié en 1997 s’intitule Both Worlds. Au cours de sa dernière tournée, son concert en solo au Carnegie Hall a reçu le prix de la Meilleure Performance de l'année décerné par les critiques américains. Le 19 décembre 1998, trois semaines avant sa mort, il avait joué au Vatican, en présence du pape Jean-Paul II.

Véronique Mortaigne

Consultez les archives Sacem de Michel Petrucciani