
Son nom d’artiste sonnait comme une déclaration d’amour au rock’n’roll. Figure majeure du twist et du yé-yé, Frankie Jordan s’est éteint mardi 3 juin à l’âge de 86 ans, des suites d’un cancer.
De son vrai nom Claude Benzaquen, il naît le 19 juillet 1938 à Oran, en Algérie, puis grandit à Casablanca, au Maroc. Durant sa jeunesse, il découvre le jazz, le blues et le rock’n’roll, devient fan de Gilbert Bécaud et Charles Aznavour. Inspiré par Fats Domino, il se met au piano avec un jeu aussi exubérant qu’imprévisible : il joue debout, parfois avec les pieds, et captive les soirées entre amis. Suivant des études de dentiste, il se produit en parallèle dans des bals et en première partie de Jacques Brel en 1958 à Rabat.
Repéré par le musicien Eddie Vartan, il prend la voie de la musique en décrochant fin 1960 un contrat avec la maison de disques Decca Records à Paris. Le directeur artistique, Daniel Filipacchi – futur pape du yé-yé –, l’inscrit sans hésiter au tout premier festival international de rock, organisé au Palais des Sports le 24 février 1961. Calé entre les Chaussettes Noires et Johnny Hallyday, il livre une prestation endiablée sur Wondrous Place et Odile, la presse le comparant à Jerry Lee Lewis et le rendant injustement responsable des bagarres dans la salle !
Le mois suivant, le public français le découvre avec son premier 45 tours, Tu parles trop, adaptation d’une chanson américaine que viennent aussi de reprendre Richard Anthony, Johnny Hallyday et les Chaussettes Noires. Il excelle dans cet exercice, enchaînant avec Vingt-quatre mille baisers (adaptée du hit italien d’Adriano Celentano 24.000 baci) et Dieu merci elle m'aime aussi de Ray Charles. Il monte alors régulièrement sur scène, accompagné d’un quatuor vocal féminin nommé les Jordanettes et de l'orchestre d'Eddie Vartan.
C’est encore Eddie Vartan, à la suite du désistement de la chanteuse Gillian Hills, qui lui présente sa sœur Sylvie. Coup de génie : ils enregistrent en duo les chansons Panne d’essence et J’aime ta façon de faire ça. Hit de l’été 1961, Panne d’essence, marque le point de départ de la carrière de Sylvie Vartan.
En 1962, il sort plusieurs titres avec les Jordanettes ainsi qu’un 45 tours de quatre morceaux adaptés de Fats Domino. Le 22 juin 1963, il est au programme de la Nuit de la Nation, un spectacle qui attire 150.000 spectateurs sur la place parisienne avec Johnny Hallyday en vedette.
Mais l’histoire prend un nouveau tournant aussi vite qu’elle a commencé. Diplômé de ses études de dentiste en juillet 1962, Frankie Jordan met fin à sa carrière musicale l’année suivante, après un dernier concert durant l’été. Il se consacre alors pleinement à son métier de dentiste et à l’enseignement, laissant la scène sans fracas ni regret.
Pour autant, il ne tourne jamais tout à fait le dos à la musique – et la musique, elle, ne l’oublie pas. Même en blouse blanche, il continue de faire quelques apparitions, notamment en 1966, lorsqu’il figure sur la célèbre « photo du siècle » publiée par Salut les copains, aux côtés de 45 autres icônes du yé-yé, puis en 2010, lors du jubilé du rock’n’roll au Petit Journal Montparnasse. Discret mais fidèle, il est resté, à sa manière, un témoin vivant d’une époque et d’un style qui ont marqué des générations.
Frankie Jordan laisse le souvenir d’un showman joyeux, audacieux, et d’un pionnier discret mais décisif de l’histoire du rock à la française.
« Bien qu'ayant en définitive exercé un autre métier, Frankie Jordan a toujours eu la musique « chevillée au cœur » et n'hésitait pas à « faire le bœuf » avec ses vieux potes du rock et du jazz comme celui, mémorable, auquel il avait participé au Cabaret sauvage, le 8 février 2002 pour les 60 ans de notre cher Max Amphoux. Dentiste le jour, artiste toujours... ». Claude Lemesle, auteur, président d'honneur du Conseil d'administration de la Sacem.