
Carrure imposante, chemise bariolée, visage enfoui sous une chevelure abondante et une somptueuse barbe blanche, le Brésilien Hermeto Pascoal savoure son surnom, « o bruxo » (« le sorcier »), en clignant de ses yeux ardents mais presque aveugles. Albinos tropical, photosensible, c’est un virtuose dans le pillage sonore des objets assoupis : bouilloire, poêle à frire, sac de haricots noirs, tubes en PVC… Enfant de la campagne nordestine, il joue du fifre, de l’accordéon, du piano. Pour le reste, il se sert dans la nature.
Un documentaire fameux, Sinfonia do Alto Ribeira (1985), le montre avec son groupe jouant de la stalactite dans une grotte, battant l’eau dans une cascade, soufflant des bulles et remplissant des bouteilles. À la fin de l’expérience, Hermeto s’amuse : « Dépenser de l'argent pour des synthétiseurs, c'est tout simplement absurde. » Fils et petit-fils de forgeron, il dit avoir découvert la puissance du son en frappant des bouts de fer ramassés dans la cour familiale. Tout lui est bon pour créer ce jazz libre – free, bruitiste, dansant, bigarré. Pour Miles Davis, il joue du « sifflement ».
De son Nordeste natal, celui du forró, de l’accordéon et des bals de la Saint-Jean, Hermeto retient le métissage : indigène, européen, africain.
Accordéoniste précoce, il débute à la Radio Jornal do Commercio de Recife et fonde un trio, O mundo Pegando Fogo (« le monde prenant feu »), avec le virtuose Sivuca. En 1954, il épouse Ilza da Silva. Elle décède en 2000, mais en 2024, c’est à elle qu’il dédie son ultime album, Pra Você, Ilza.
À la fin des années 1950, le couple suit le chemin des migrants nordestins venus construire les villes du sud. Après un passage à Rio, il se fixe en 1961 à São Paulo. Hermeto y rencontre Edu Lobo, rejoint le groupe Quarteto Novo, dont le percussionniste Airto Moreira et son épouse, la chanteuse Flora Purim désirent rejoindre les États-Unis, et y entraînent Hermeto. Il y rencontre Miles Davis. Avec Ron Carter, il enregistre Hermeto (1970), qu’il retrouve au milieu de stars du jazz sur Live-Evil de Miles Davis (1971).
À la parution en 1977 de Slaves Mass, la réputation d’Hermeto Pascoal a gagné en importance. Il tourne en Europe, aux États-Unis, ses albums sont publiés par des compagnies américaines réputées, Warner ou Atlantic. En 1979, son passage à Montreux l’installe dans la cour des grands (Ao Vivo Montreux Jazz Festival).
Il multiplie les métamorphoses, de Eu e Eles, en solo (1999), à Natureza Universal, porté par le big band codirigé avec son fils Fabio (2017). Le 7 août 2025 Hermeto Pascoal e Grupo sont invités à Jazz In Marciac – son dernier concert en France, un pays qu’il aimait et qui l’avait accueilli très souvent. Réagissant à l’annonce de sa disparition, Caetano Veloso a salué la carrière d’un musicien à nul autre semblable : « L’un des points culminants de l’histoire de la musique au Brésil. »
« Virtuose du possible, Hermeto Pascoal ne s’est jamais contenté des normes, jouant des sons de la nature, comme de l'improvisation radicale ou de la fusion des traditions brésiliennes et du jazz. Aujourd’hui, alors que son monde s’éteint, son souffle créatif continue de vibrer, de forêt en rivage, d’ombre en lumière. »
Patrick Sigwalt, président du Conseil d'administration de la Sacem.
(©MEPHISTO/DALLE)