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Hommage
Jean Guidoni
L'oeuvre au noir

« Le chanteur trop maquillé » comme il s'amusait à se décrire lui même, s'est éteint soudainement le 21 novembre 2025, à l'âge de 74 ans.

Quel peut bien être le rapport entre Jack L’Éventreur et Jacques Prévert, Émile Zola et Judy Garland, Roland Petit et les Chœurs de l'Armée Rouge, le cinéaste Rainer Werner Fassbinder et le peintre Edvard Munch ? Un homme, un seul. Un artiste unique et anticonformiste qui, durant un demi-siècle entreprit un parcours singulier, entre rimes passionnelles et vertiges de la mort, cabaret transformiste et réaliste. Jean Guidoni, chanteur pas comme les autres, écorché vif, marginal et théâtral, laisse une œuvre aussi sombre que flamboyante, aussi tourmentée qu'imposante.

Né à Toulon en 1951, Jean Guidoni devient coiffeur à Marseille avant de gagner la capitale et d'enregistrer un premier disque éponyme, grâce, entre autres, à l'entremise de Michel Legrand qui le découvre via une maquette de ses chansons. Dès le deuxième album, en 1978, s'esquisse l’originalité de celui qui n'est encore qu'interprète, notamment avec des titres comme « Nana » de Claude Lemesle, qui aborde le thème de la prostitution. Sa rencontre avec le producteur Marcel Rothel, puis en 1980, avec le parolier Pierre Philippe affine un répertoire atypique, impudique et cru, qui égratigne les canons de la chanson traditionnelle. Il affiche à cette époque une personnalité transgenre, se produisant parfois sur scène en talons aiguilles et bas résille.

Musicalement, il collabore avec de nombreux compositeurs comme Michel Cywie (Je marche dans les villes, 1980), Thierry Matioszek (Putains..., 1985), Bernard Estardy (Aux tourniquets des grands cafés, 1990), et retrouve Michel Legrand en 1995 pour l'album Vertigo. En compagnie du bandonéiste et compositeur argentin Astor Piazzola, il enregistre l'un de ses albums emblématiques, Crime Passionnel, en 1982, qu'il qualifie d'« opéra pour homme seul », avec la complicité de l'accordéoniste Roland Romanelli. La suite le voit travailler avec une multitude d'auteurs et compositeurs, de Marie Nimier à Edith Fambuena, de Daniel Lavoie à Dominique A, en passant par Allain Leprest et Romain Didier, Arnaud Bousquet et Didier Pascalis. Il signe néanmoins tous les textes de l'album Légendes Urbaines en 2017.

Son disque de reprises de Prévert, en 2008, lui inspire le spectacle Étranges Étrangers. Car Jean Guidoni le conteur des nuits glauques est aussi un exceptionnel homme de scène, en atteste sa demi-douzaine de lives enregistrés, entre Olympia et Cirque d'Hiver. Une scène qu'il a encore foulée en juin 2025, au Café de la Danse parisien.

Deux mois auparavant, avait paru son dix-septième et dernier album studio, Eldorado(s), du nom d’un célèbre cabaret berlinois. L'ultime salut d’un baladin singulier et histrion expressionniste à l'univers noir et poétique. Dans son autobiographie, Chanter n’est pas jouer, parue en 2003, il définit ainsi son art : « Chanter, c’est être au fond de soi ce qu’on a peur d’offrir à quelqu’un qui refuserait le cadeau. Je chante comme si c’était la dernière fois. Chaque fois c’est un déchirement... »

« Jean Guidoni, icône radicale de la chanson, incarnait une poésie sombre et libre : sur scène, il transformait chaque texte en théâtre vivant. Hyper sensible et provocateur, il offrait toujours une part de lui-même, avec une intensité fragile et courageuse qui nous touchait profondément. » Patrick Sigwalt, compositeur, Président du Conseil d’administration de la Sacem.

Publié le 24 novembre 2025 - (c) Lecoeuvre/Christophel