
« Le monde a perdu un géant. Un colosse de la musique africaine. » Le message a été publié par le fils d’Ebo Taylor pour annoncer le décès du plus célèbre musicien ghanéen, le 7 février, un mois après qu’il eut atteint 90 ans et au lendemain de l’ouverture, à Accra, du festival portant son nom. Il s’est aussi éteint quelques semaines après que le highlife, dont il est le grand modernisateur, a été inscrit par l’UNESCO sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Comme si Ebo Taylor avait attendu cette consécration pour partir avec le sentiment du devoir accompli.
Grandi en Côte-de-l’Or sous domination britannique, Ebo Taylor a débuté le piano à 6 ans, bien avant de devenir un formidable guitariste. Il a entamé sa carrière en plein avènement du highlife, une mixtion de rythmes ancestraux et de chants d’église, créolisée par l’intégration de musiques exogènes comme le swing et le calypso dans la première moitié du XXe siècle, jusqu’à devenir la bande-son du Ghana indépendant en 1957.
Membre de plusieurs orchestres d’Accra, Ebo Taylor a rejoint Londres en 1962 et la prestigieuse école de musique Eric Gilder, pour parfaire son jeu, influencé par Wes Montgomery et George Benson, et pour ajouter la sophistication d’un Antonín Dvořák à sa panoplie de compositeur. Il y rencontra un jeune musicien nigérian, Fela Anikulapo-Kuti, qui le questionna : « Pourquoi nous, les Africains, jouons toujours du jazz ? », en suggérant qu’ils devraient tracer leur propre voie.
L’afrobeat de Fela doit beaucoup au highlife de celui qui devint son ami. Leurs caractères étaient pourtant bien différents, le Ghanéen ne possédant pas la fougue rebelle du « Black President », de deux ans son cadet. Mais l’un et l’autre électrifièrent leurs formations au contact du jazz, de la soul et du funk, déclenchant la propagation planétaire des musiques ouest-africaines à partir des années 1970. Interviewé sur la BBC en 2014, Ebo Taylor racontait : « L'arrivée de James Brown et du funk a ouvert la voie au développement du highlife. Fela a beaucoup œuvré pour intégrer le funk à la musique yoruba, et j'ai fait un travail similaire au Ghana. »
Rentré au pays pour y multiplier les collaborations, avec le chanteur Pat Thomas notamment, Ebo Taylor a publié plusieurs disques pour le marché national. Depuis le succès de son premier album « international », Love and Death (2010, Strut Records), tous ont été réédités ou compilés sur Life Stories (Highlife & Afrobeat Classics 1973/1980). Enfin acclamé sur les grandes scènes du monde entier, samplé par Usher ou les Black Eyed Peas, Ebo Taylor avait intégré la Sacem comme auteur en 2011 et il était devenu sociétaire définitif en tant que compositeur en 2023.
« Ebo Taylor n’a pas seulement modernisé le highlife, il lui a rendu sa pleine souveraineté. En décidant de ne pas se contenter du modèle du jazz, il a puisé dans ses racines pour ouvrir la voie à toute une génération d’artistes africains. Il aura eu la joie rare de voir, de son vivant, cette œuvre vibrante et libre enfin saluée à travers le monde. » Patrick Sigwalt, compositeur, Président du Conseil d’administration de la Sacem.