Le 11 novembre 1918 met un terme à la Première Guerre mondiale, conflit sans précédent qui, avec son cortège d'horreurs industrielles, fait entrer le monde dans le XXe siècle.
Pendant quatre ans, des milliers de chansons sont écrites pour dire cette guerre. Les Français chantent avec enthousiasme, avec désespoir, avec haine, avec pitié, avec humour, avec patience... Il faut mobiliser contre l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie, donner courage aux Poilus, consoler veuves et orphelins, justifier les sacrifices énormes de la nation, mais aussi critiquer les profiteurs de l’arrière, amuser les permissionnaires, faire rêver les soldats, soulager les endeuillés...
Des caf’ conc’ bruyants aux temples de la musique classique, des casernes aux hôpitaux, des écoles primaires aux trains de permissionnaires, des ouvroirs des dames de charité aux salons des maisons closes, on a chanté la guerre de manière obsessionnelle.
Si Quand Madelon ou La Chanson de Craonne sont passées à la postérité, la majeure partie de ce riche patrimoine musical a été oublié, remisé avec casques et uniformes dans les greniers.
À travers de nombreuses archives inédites (partitions, bulletins de déclaration, petits formats, affiches, catalogues, lettres de poilus...), la Sacem plonge dans le quotidien du conflit, de l'élan patriotique chanté à l'engagement de créateurs comme Vincent Scotto et Henri Christiné, des chants de poilus aux compositions classiques, de la place des femmes à la voix des enfants. Une rencontre avec la culture de guerre d'un peuple confronté à une épreuve unique dans son Histoire.
Par Bertrand Dicale - 2018.
Au pays où l'on chante
Cela fait quelques siècles que l’on dit couramment qu’« en France, tout finit par des chansons ».
Mais les Français ne les consomment pas seulement comme spectateurs des cafés concerts ou comme auditeurs de disques : ils chantent.
Cette passion se manifeste par la consommation massive de « petits formats », les partitions à bon marché vendues en quantités industrielles, mais aussi par les carnets de chants que des millions de soldats mobilisés vont glisser dans leurs paquetages. Et, depuis la défaite de 1871, la chanson patriotique est en haut de l’affiche…

Une chanson, ça se chante
Les chansons appartiennent au quotidien de la France de 1914. Et si notre langue appelle ces objets culturels des chansons, c’est parce qu’on les chante. Elles existent peu sous forme enregistrée. Le disque n’est guère répandu et son tirage moyen ne dépasse guère quelques centaines d'exemplaires. Et encore les standards discographiques sont-ils concurrents d'une maison à l'autre : 60, 70, 78, 80, 82, 90, 100 tours par minute, lecture du centre vers l'extérieur du disque ou de l’extérieur vers le centre... Et on continue à produire des cylindres de cire, « vieux » procédé de la seconde moitié des années 1890.
Pour une majorité écrasante de Français, la chanson est un loisir actif : ils chantent. De la prime enfance à la vieillesse, à l'école, entre adolescents et au régiment, à l'atelier et dans les banquets de famille, au salon entre « gens bien » ou à l’office entre domestiques, dans les meetings politiques ou dans les soirées de patronage… On rencontre partout, des soirées élégantes de la bourgeoisie aux tavernes poisseuses des faubourgs, de belles voix d'amateurs qui savent par cœur des centaines de chansons et entraînent tout le monde au refrain.
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Petits formats et coins de rues
Pour cette France qui chante, sont imprimées des millions de partitions à bon marché qui s'entassent sur les pianos des familles ou des cafés, sur les guéridons des ateliers de modistes ou de couturières, dans les paquetages des conscrits pour tuer le temps à la caserne…Ces partitions, ce sont les « petits formats ». Concrètement, c’est une feuille de papier d’un format intermédiaire entre l’A3 et l’A4, pliée en deux dans le sens de la largeur. On trouve, sur la double page centrale, la partition pour piano et voix de la chanson. En première page, le titre de la chanson est souvent illustré par des artistes célèbres comme Toulouse-Lautrec, Chéret ou Steinlein.
Les chanteurs des rues pullulent et, après avoir poussé la chansonnette, vendent des petits formats au coin de la rue. On trouve aussi les chansons dans tous les magasins d’instruments de musique, dans les kiosques à journaux, sur les marchés…
À côté des grands succès vendus à cinquante centimes ou un franc sur du bon papier, certains éditeurs de chansons proposent des réactions immédiates à l'actualité, vendues la sous forme de petites feuilles à cinq ou dix centimes, qui n'ont d'autre ambition que d'être chantées pendant quelques jours ou quelques semaines.
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Une filière prospère
Dopée par les ressources des ventes de petits formats et sécurisée par un système de perception des droits d’auteurs sur lequel veille la Sacem – qui est amplement sexagénaire –, la filière de la musique populaire tourne à plein régime. On crée 12 000 chansons nouvelles en 1913, ce qui est l’équivalent de 800 à 1000 albums d’aujourd’hui. Si les goûts majoritaires de la Belle époque vont plutôt à la chanson sentimentale et le comique, les Français ne détestent pas la gravité. Ils consomment même beaucoup de chansons évoquant les sujets chauds de l'heure, des grands faits divers aux événements diplomatiques. C'est d'ailleurs une constante de la culture française que de mettre l'air du temps en chansons, des mazarinades sous la Fronde aux chansons de la Révolution, de la frénésie d'écriture populaire des goguettes du XIXe siècle à la logorrhée des multiples sensibilités politiques qui, à l'extrême-gauche, préparent les lendemains qui chantent – justement !
Dans chaque spectacle de caf' conc', on entend un ou plusieurs chansonniers qui commentent sur des airs connus la querelle de l'impôt sur le revenu ou la question de la Bosnie-Herzégovine, mais aussi glissent discrètement le nom d'une potion amaigrissante ou d'une marque de bicyclette dans une chanson. La seule sanction est la réaction du public. S'il applaudit, on conserve la chanson dans son numéro… et les ventes de petits formats suivent.
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L’obsession de la Revanche
Depuis la défaite de 1871, la France prépare sa Revanche – avec une majuscule ! Toutes ses passions politiques ramènent à ce seul but : reprendre l’Alsace et la Lorraine. Qu’il étende toujours plus son empire colonial ou qu’il se déchire avec l’affaire Dreyfus, c’est la pensée qui ne quitte jamais le pays, et qui marque au fer rouge la chanson populaire. Sur les scènes des cafés concerts, dans les salons de sous-préfecture ou dans les fêtes de fin d’année à l’école, on chante la mélancolie des provinces perdues avec C’est un oiseau venu de France, Le Maître d’école alsacien, Le Fils de l’Allemand ou Le Violon brisé…
Chaque Français connaît les grands hymnes guerriers qui exaltent autant l’urgence de la Revanche que l’héroïsme de nos soldats. Créé en 1872, Les Cuirassiers de Reichshoffen s’inspire des dernières charges de l’histoire de la cavalerie française, le 6 août 1870. Une boucherie militairement absurde mais tellement belle à raconter…
La même année, Paul Déroulède, ancien combattant de 70, brillant propagandiste du nationalisme et futur député, publie Le Clairon, poème qui sera mis en musique trois ans plus tard. En huit couplets sans refrain, cet énorme classique de la chanson patriotique évoque l’héroïsme d’un zouave qui, blessé à mort, continue de sonner la charge jusqu’à son dernier souffle : « Puis, dans la forêt pressée / Voyant la charge lancée / Et les zouaves bondir / Alors le clairon s’arrête / Sa dernière tâche est faite / Il achève de mourir ».
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Dès l’enfance, l’obligation de chanter
À l’école, les enfants calligraphient dans un cahier spécial les chansons hautement morales et patriotiques que leur apprennent les « hussards noirs de la République » – c'est-à-dire cette génération d’instituteurs qui va faire que la France de 1914 comptera une moindre proportion d’illettrés que celle de 2018. Ce sont eux qui font apprendre à des millions d’enfants En passant par la Lorraine, une « chanson traditionnelle de nos belles provinces » qui date… de 1885. Car il faut unifier la France des patois et des terroirs sous le seul drapeau de la République une et indivisible. Alors on impose aux gosses du primaire de ne chanter qu’en français, et si possible dans le sens de l’exaltation de la France de toujours – c’est-à-dire d’avant le désastre de 1871 et l’annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Allemagne.
Les instituteurs bannissent des cours de récréation les comptines, les chansons, les devinettes et les historiettes en langues régionales, remplacées par un répertoire unique de Dunkerque à Perpignan, comme justement En passant par la Lorraine bricolé à partir de fragments épars du XVIe siècle.
Dans les carnets de chant…
Non seulement les Français de 1914 achètent des chansons mais, également, ils les recopient. Après tout, c’est le mode de reproduction le plus simple, surtout depuis que l’instruction est devenue totalement gratuite et obligatoire, au début de la IIIe République. Aussi, des millions d'hommes mobilisés glissent des millions de carnets de chant dans des millions de sacs à dos. Ils les sortent pendant les soirées au casernement ou en deuxième ligne, pendant les longs voyages en train ou les journées interminables à l'hôpital.
Chacun écrit les chansons qu’il préfère, mais aussi celles qu’il découvre sous l’uniforme, comme l’hymne de son régiment ou les parodies écrites sur place pour « mettre en boîte » quelques sous-officiers de son unité et agonir d’injures l’Empereur d’Allemagne, le Kronprinz et « les boches » en général. Certaines de ces chansons, comme Sambre-et-Meuse, Les Cuirassiers de Reichshoffen et Le Clairon, exaltent comme vertu martiale majestueuse le simple fait de se faire trouer la peau pour le drapeau – ce qui est une des explications des tactiques particulièrement meurtrières de l’armée française au début d’une guerre qui, après longtemps d’attente, commence enfin...
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La voix des Poilus
L’exploration des carnets de chants des soldats de la Première Guerre mondiale n’a pas encore été abordée de manière systématique mais elle est particulièrement révélatrice à quiconque – dans un grenier familial ou dans la vitrine d’un musée d’intérêt local – se penche sur cet objet familier et même intime d’un combattant d’il y a un siècle. Dans ces pages, on entend la voix des Poilus. On y devine souvent toute l’ambivalence de leurs sentiments. On y trouve les airs patriotiques qu’il fait bon chanter en chœur entre soldats – y compris les productions les plus récentes de l’industrie parisienne de la chanson – mais aussi des textes plus ambigus comme l'idéal humaniste de Francœur, caporal des zouaves, chanson populaire du Second Empire, qui rappelle qu'un Prussien reste un humain, et que l'on trouve dans beaucoup de carnets de chants.
On trouvera ainsi des versions variées de Chanson de Craonne, tout au long de son abondante histoire, dans des carnets contenant aussi des chansons férocement patriotiques voire bellicistes. Car même s’il est convaincu que la guerre de la France est juste, le soldat rêve toujours de la paix, qu’elle soit celle d’une bluette romantique et civile, ou celle d'une auberge où une Madelon pas farouche sert du vin aux pioupious…
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La chanson en guerre
La course à la guerre a été irrésistible depuis l’assassinat à Sarajevo de l’archiduc François-Ferdinand, le 28 juin 1914. L’Autriche-Hongrie entre en guerre contre la Serbie le 28 juillet, l’Allemagne décrète la mobilisation générale le 1er août et la France, le lendemain. Le 3 août, l’Allemagne déclare la guerre à la France et à la Belgique.
Après plusieurs décennies à rêver de la Revanche, la guerre surprend quand même les Français, décidés avec plus ou moins d’enthousiasme à accomplir leur devoir. Comme les millions de conscrits se rendant dans leur unité d’affectation, les artistes de la musique populaire mettent volontiers leur talent au service de leur patrie. Il va en résulter une production énorme de chansons de guerre.
Enfin, la Revanche…
Dès lors, pourquoi les auteurs de chansons ne clameraient-ils pas leur jubilation d’en découdre enfin avec l’ennemi allemand ? Cette énergie meurtrière – et on l’oublie facilement un siècle plus tard – est décuplée par les nouvelles effrayantes des débuts de la guerre : attaque de la Belgique malgré sa neutralité proclamée, nombreuses exactions contre les civils ou contre des édifices religieux, nouvelle technologie guerrière qui inflige des pertes jusqu’alors inimaginables aux troupes françaises…
La chanson prend alors une tonalité singulière : sans qu’il soit besoin que l’État ou l’armée le demande ou le dirige, une énorme production d’œuvres nouvelles martèle de manière obsessionnelle les buts de guerre de la France contre les barbares – car, pour les Français, il s’agit d’un choc de civilisations et non du prolongement de frictions diplomatiques sur le champ de bataille.
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Des milliers de chansons
Sur les scènes des caf' conc' ou dans les banquets, des voix mâles chantent à la première personne du singulier la fièvre du combat, le mépris bravache du danger, l'absolue certitude de tenir la victoire au bout d'une baïonnette de fantassin, la fierté d'offrir sa vie à la France... Ce répertoire spectaculaire va vite exaspérer beaucoup de soldats, mais ceux-là aussi hurleront La Marseillaise avant l’assaut ou l’hymne de leur régiment en rentrant au casernement.
Les parents, les épouses, les enfants des soldats découvrent et chantent eux-mêmes des textes qui parlent de leur guerre, car l'attente, l'angoisse, les bouleversements du quotidien, le deuil, tous les sentiments de l'arrière sont dans les chansons que l'on entend sur les scènes des caf' conc' ou qu'enseignent les instituteurs. À mesure que, par le courrier et la presse, les civils découvrent les souffrances des poilus, ils apprennent des chansons qui leur donnent le sentiment de communier avec eux dans l'énergie combattante comme dans la rage contre l'ennemi.
Et cela fait des milliers de chansons, parmi lesquelles des chefs d’œuvres populaires ou plus élitaires, des redites de clichés rapidement usés ou des intuitions géniales, du tout-venant médiocre ou des manifestations éclatantes du talent de grands artistes.
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« Français debout contre ces traîtres »
Inlassablement, on chante l’enthousiasme guerrier de chaque régiment, l’union avec les Alliés, la nécessité du sacrifice, l’abnégation de « l’arrière »… Symétriquement, la traîtrise et la lâcheté des Allemands animent un répertoire tantôt tragique, tantôt grand-guignolesque. Et l’invention dans la hargne germanophobe n’a d’équivalent que la capacité à répéter en formules toujours nouvelles que la France triomphera car sa cause est juste.
C’est la culture de guerre, dans laquelle une phraséologie martiale envahit tout le discours et le clairon sonne dans tous les refrains. Il ne s’agit pas de propagande au sens propre, puisque l’armée et le gouvernement ne passent pas commande ni ne diffusent ces chansons liées à l’actualité.
Ainsi, dès les premiers jours de la guerre, le chansonnier Phylo écrit dans sa Marseillaise des Alliés : « Allons enfants de la Patrie / Le jour de vaincre est arrivé / De l’Allemagne à jamais flétrie / L’étendard sanglant est levé (bis) / Français debout contre ces traîtres / Bandits qui, avides de sang / Se croient forts en assassinant / Les enfants, les femmes et les prêtres ».
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Les refrains d’une guerre juste
La culture de guerre de la France s’inscrit d’emblée dans le droit fil de la culture germanophobe et républicaine qui, depuis la défaite de 1871, est un socle mental et culturel commun à l’immense majorité des Français. Peu importe, après tout, que la guerre perdue ait débarrassé la France de la dictature impériale et que l’Allemagne du Kaiser soit une démocratie représentative dans laquelle le poids de la gauche socialiste est encore plus fort qu’en France (presque 35% aux législatives allemandes de 1912, 21% aux législatives françaises de 1914). Peu importe, donc : la chanson ne raconte rien de moins qu’un affrontement entre la civilisation et la barbarie.
En attaquant la Belgique qui avait proclamé sa neutralité, l’Allemagne aurait pu gagner rapidement la guerre. Mais la France résiste et bascule dans une culture de guerre sans nuance. Des centaines, des milliers de chansons vont, pendant quatre ans, répéter pourquoi la France se bat. Comme le dit, dans Vous ne passerez pas, le chansonnier Le Bruyant Alexandre : « Sous les obus s’amoncellent les ruines / Croulent les murs et les toits embrasés / Mais nos poilus de leurs larges poitrines / Font un rempart que rien ne peut briser ! » D’abord les ruines, ensuite la résistance de la France... La guerre est donc juste…
Après les atrocités allemandes
Voici quel est le ton de La Réplique du poilu, chanson de Fernand Bernard éditée en février 1915. Cette chanson n’est pas tendre pour les Allemands, mais guère plus pour les Français qui invitent à la modération : « Ben mon vieux, je crois qu’elle est verte / La rengaine que tu nous sors / Pas crever tous les boches ! alors ? (…) C’est-y Guillaume ou ses cochons / Qu’ont zigouillé nos pauvres femmes / Qu’ont frotté leurs mufles infâmes / Sur nos filles ? Nous les aurons / Ces chiens enragés, ces vampires / Jusqu’à pu soif nous les tuerons / En carré, en zig-zag, en long / Mes copains c’est fini de rire ».
Ce cri de haine se veut une réplique à ce que les Français désignent sous le terme générique d’« atrocités allemandes ». Car les troupes impériales ont effectivement commis nombre de crimes de guerre incontestables dans les premières semaines du conflit : des exécutions d’otages civils, des massacres de personnes prises au hasard dans les rues, des vols d’œuvres d’art dans des musées, des pillages manifestement tolérés par le commandement… On compte plusieurs milliers de morts en Belgique et des centaines dans les régions françaises envahies.
Alors le peintre, auteur et compositeur Paul-Eugène Mesplès, dans Feu! feu! Partout, stigmatise « La horde hideuse des vandales / Qui saccage les cathédrales / Assassinant enfants, vieillards / Femmes, blessés ! ».
Les bourreaux de la cathédrale de Reims
Ou plutôt des bombardements : premiers obus le 4 septembre 1914, avant la prise de la ville par les Allemands, nouveaux tirs le 14 après la libération de Reims par les Français, immense incendie provoqué par des obus le 19… Un total de 288 obus frappent la cathédrale au cours de la guerre. Dès les premiers bombardements, on parle volontiers de vengeance définitive : « Et nos vaillants gars / Murmurant tout bas / Cathédrale de la Champagne / Nous tuerons le Kaiser germain / Et par nous l’horrible Allemagne / Disparaitra du genre humain » (dans Nous vengerons la cathédrale, édité en septembre 1914).
La musique savante est à peine moins radicale. Ma cathédrale, lamento composé par Douailler, de l’Opéra de Paris, commence par souffrir : « Comme ils t’ont frappée et mutilée, ô Vierge / Comme ils t’ont souillée et violée ». Puis la composition prend nommément à partie le général commandant la VIIe armée allemande : « Von Heeringen sois maudit ! (…) Souffre longtemps / Meurs seul ! / Qu’on jette avec dégout comme d’un chien crevé ton vil corps à l’égout ».
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Sur des vêtements bleus et blancs, du sang bien rouge…
Ainsi, l’imagination particulièrement baroque de Cami – humoriste que les futurs Surréalistes vont célébrer comme un frère boulevardier de Raymond Roussel – s’allie au vaudevilliste et poilu Guy d’Abzac pour écrire La Troisième couleur. Cet « épisode de la guerre – 1914 », comme dit le petit format, raconte qu’une troupe d’Allemands massacre la population d’un village français à l’heure de la messe dominicale.
L’unique survivant est un petit enfant de trois ans que sa maman a habillé d’une robe blanche avec un col bleu. Alors « l’officier au casque pointu / Aux soldats donna l’ordre atroce / De fusiller le pauvre gosse ».
Mais la France est plus forte : « Soudain l’officier blêmissant / Pousse un cri de rage et de haine / Car sur ses habits bleus et blancs / Le sang français du pauvre enfant / Pour braver les Prussiens encore / Formait le drapeau tricolore ».
Certes, ce délire patriotique peut faire sourire mais, dans les partitions à dix centimes, on trouve des centaines de ces contes moraux sur la cruauté des Allemands, mais aussi sur l’assistance que la providence apporte aux Français.
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« C’qu’il nous faut c’est la peau des boches »
Les vieilles figures archaïques de la manducation du corps de l’ennemi resurgissent, comme dans Les Têtes de cochons, créé par Victor Lejal, qui signe également le dessin de couverture du petit format de la chanson, portant une date précise de copyright, le 3 août 1914, jour de la déclaration de guerre de l’Allemagne à la France. Le refrain claironne : « C’qu’il nous faut / C’est la peau / C’est la peau des boches / Nous l’aurons / Nous mang’rons / D’la tête de cochon ».
La haine de Guillaume II qu’expriment les chansons est particulièrement féroce. Mais ce n’est pas par passion républicaine, puisque les chansons passent largement sous silence l’empereur d’Autriche François-Joseph dont même la mort en 1916 laisse de marbre les auteurs. Certaines chansons exécutent Guillaume II en alexandrins, comme Guillaume au pilori en septembre 1914 : « Gonflé d’orgueil, de haine, et Néron batailleur / Un peuple fou te suit, sans reculer d’horreur / Insolent fanfaron, malgré rage et mitraille / Aux yeux de l’Univers, tu n’es qu’une canaille ».
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L'épopée de Madelon
Plus tard, on ira jusqu’à dire que, parmi les armes décisives de l’armée française, on compte une chanson à côté du canon de 75, du char Renault et du casque Adrian. C’est Quand Madelon, que d’ailleurs la plupart des Français appellent La Madelon.
D’ailleurs, c’est le plus souvent l’unique chanson de la Première Guerre mondiale que l’on connaît, pour l’avoir entendue dans des dizaines de films ou pour l’avoir partagée en famille. Curieusement, c’est une chanson qui ne parle pas de la guerre, puisqu’elle évoque « le repos, le plaisir du militaire ». Il est vrai qu’elle a été écrite en temps de paix.

Une fille dans une auberge
Vers la fin de 1913, un auteur très actif pour le caf’ conc’, Louis Bousquet, pose des paroles sur une marche de Camille Robert qui circule depuis quelques temps dans les orchestres et les fanfares. Il brode simplement sur l’histoire d’une serveuse dans une auberge accueillante aux militaires : « Quand Madelon vient nous servir à boire / Sous la tonnelle, on frôle son jupon / Et chacun lui raconte une histoire / Une histoire à sa façon ».
Quand Madelon est une chanson sur la quiétude, l’insouciance, le plaisir – mais toujours sous l’uniforme – avec cette fille d’auberge que taquinent les conscrits : « La Madelon pour nous n’est pas sévère / Quand on lui prend la taille ou le menton / Elle rit, c’est tout l’mal qu’elle sait faire / Madelon, Madelon, Madelon ».
La chanson est parfaitement raccord avec des millions de rêveries de jeunes gens qui s’ennuient pendant un interminable service militaire. Ces millions de garçons désœuvrés après l’exercice ou pendant le week-end tuent le temps dans ces auberges qui se ressemblent toutes, le nez dans un verre de mauvais vin, en espérant que la serveuse les distingue parmi les cohortes de consommateurs en vareuse bleue et pantalon garance.
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Verser du vin
Plus tard, ils seront des millions à jurer qu’ils ont connu le véritable « Au Tourlourou », le cabaret inventé par Louis Bousquet au premier couplet de Quand Madelon. L’auteur, qui a quarante-trois ans en 1914 et ne fréquente plus les auberges à soldats, sait pourtant en rendre l’atmosphère avec fidélité.
Son dernier couplet va faire écraser une larme aux plus rudes des poilus : « Un caporal en képi de fantaisie / S'en fut trouver Madelon un beau matin / Et, fou d'amour, lui dit qu'elle était jolie / Et qu'il venait pour lui demander sa main ». Madelon lui répond : « Et pourquoi prendrais-je un seul homme / Quand j'aime tout un régiment ? / Tes amis vont venir, tu n'auras pas ma main / J'en ai bien trop besoin pour leur verser du vin ».
Tout ensemble, le rêve d’amour, l’idéal égalitaire de l’armée de la République… et l’amour du vin. D’ailleurs, Louis Bousquet écrira aussi un hymne immédiatement populaire en 1916, Vive le pinard. Il fait écho à l’attention que l’armée porte à l’approvisionnement en vin de ses soldats, dont la ration atteindra trois quarts de litre par jour et par homme, début 1918.
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L’industrie des comiques troupiers
Déjà avant la guerre, cette auberge est nécessaire à des centaines de milliers de jeunes Français qui font trois ans de service militaire et qui sont les clients naturels d’un genre particulier à la culture populaire française, le comique troupier. Aujourd’hui, un artiste de scène prendra pour une insulte d’être traité de comique troupier. Mais, en 1914, c’est un métier prospère et même respectable. Tout commence avec Éloi Ouvrard qui, en 1891, demande au ministère de la Guerre l’autorisation de se produire sur scène en uniforme de simple soldat de l’infanterie. Dès lors, il abandonne son habituel comique paysan pour un répertoire sur mesure : des niaiseries de conscrit bêta, obsédé par les femmes et le vin rouge. La censure accepte une plaisanterie de temps en temps sur la lourdeur d’esprit des sous-officiers, mais pas plus… Pas d’antimilitarisme, pas de charge contre l’armée française mais une bonhommie comique qui aide à faire passer un service militaire obligatoire mais longtemps inégalitaire, puis porté à deux ans pour tous en 1905 et à trois ans en 1912.
Après Ouvrard père, c’est Polin qui devient, à l’aube du XXe siècle le plus grand des « tourlourous », notamment avec La Petite Tonkinoise, L’Anatomie du conscrit, La Boiteuse du régiment, Nous sommes les trouffions, Le P’tit Objet… Mais, bizarrement, ce n’est pas Polin qui va donner au genre ses deux plus grands succès, Avec Bidasse et Quand Madelon.
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Un échec de Bach
En mars 1914, Charles-Joseph Pasquier, dit Bach, chante le premier, avec son air jovial et ahuri, les confidences d’un biffin en caserne à Paris qui évoque son copain de régiment : « Avec l’ami Bidasse / On n’se quitte jamais / Attendu qu’on est / Tous deux natifs d’Arras / Chef-lieu du Pas-de-Calais ». La langue française y gagnera un nom commun, bidasse, désignant pour toujours un militaire du rang. Dans son uniforme de fantassin de fantaisie, Bach crée Quand Madelon, début 1914, à l’Eldorado, le navire-amiral du caf’ conc’ parisien, sur le boulevard de Strasbourg. Ce n’est pas un succès... Polin essaye lui aussi Quand Madelon en profitant d’un passage à Marseille, au printemps 1914. Le public méridional du Palais de Cristal reste froid. Il décide de ne pas chanter cette nouveauté dans son numéro à Paris.
Quand survient la guerre, Bach est mobilisé au 140e régiment d’infanterie à Grenoble, où il crée une autre chanson qui deviendra un classique, La Caissière du Grand Café. Pendant ce temps, Madelon va connaître un imprévisible miracle.
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L’artilleur Sioul
Car, début août 1914, à Fontenay-sous-Bois, des réservistes du 17e régiment d’artillerie cantonnent dans l’école Jules-Ferry. Parmi eux, un artiste qui, lui aussi, chante à l’Eldorado, mais en tout début de programme, loin de la gloire de Bach. Il s’appelle Sioul et, à l’heure où passe le comique troupier vedette, il est dans la salle avec un tablier blanc pour renouveler les consommations – un artiste-garçon de café, donc. À Fontenay-sous-Bois, il chante Quand Madelon à ses camarades. Dès lors, la chanson se répand de casernement en casernement chez les artilleurs et dans toute l’armée française, puis chez les soldats anglais et enfin, en 1918, chez les soldats américains qui la rapporteront chez eux.
Quand, à partir de 1916, les stars du caf’ conc’ sont invitées par l’état-major à se produire pour les soldats (c’est l’invention du théâtre aux armées), ce sont les poilus eux-mêmes qui leur réclament Quand Madelon. D’ailleurs, Bach lui-même est surpris : quand il chante à Paris, la chanson fait presque un bide ; quand il chante devant les soldats, c’est un triomphe.
Peut-être les civils ne comprennent-ils pas de la même manière ce tableau à la fois vériste et rêveur de la vie militaire – celle où le moindre petit sourire d’une serveuse suffit à éclairer des jours d’implacable ennui.
La tragédie ordinaire de Léon Pousthomis
Comme beaucoup d’auteurs à succès, Louis Bousquet est aussi son propre éditeur, et c’est lui-même qui fait imprimer le petit format de Quand Madelon. Pour le dessin, ce sera une troupe de joyeux pioupious qui défilent en chantant avec, au premier rang, Bach et Polin très reconnaissables sous le trait de l’illustrateur et caricaturiste Léon Pousthomis. Celui-ci n’a pas oublié de dessiner une fille d’auberge à l’arrière-plan, sous la pancarte du Tourlourou. Il est vrai que Pousthomis est un prolifique dessinateur de petits formats, dont la plume habile sert tous les styles, du mélodrame au comique et de la chanson politique au réalisme. Il chantera sans doute Quand Madelon avec d’autres soldats du 69e régiment d’infanterie et autorisera l’utilisation de son dessin pour d’autres chansons – La Cuisinière du bataillon, Choisis Lison, C’est Suzette, La Belle Boulangère, Les Filles d’Alençon…
Et cette œuvre survivra à son auteur. Le 28 mars 1916, le sergent Pousthomis est tué dans la forêt de Hesse, au cœur de l’immense fournaise de la bataille de Verdun.
Immortelle Madelon
Enregistrer des disques n’est pas la priorité des artistes. Bach attendra l’approche du 11 novembre 1919 et du premier anniversaire de l’Armistice pour graver dans la cire la chanson qu’il a créée. Mais Quand Madelon fait quand même partie de la poignée de chansons de circonstance enregistrées pendant la guerre, dans une version très « civile » du fantaisiste Marcelly, en 1917, dans les chœurs de laquelle on distingue des voix féminines. Une estimation de l’après-guerre parle de 4 millions de petits formats vendus, ce qui en ferait le record absolu de l’époque. Elle est tellement chantée qu’elle suscite pléthore de parodies et de détournements, mais aussi des chansons qui lui rendent hommage directement. Ainsi, un des tubes des semaines d’après l’Armistice est La Madelon de la victoire, créée par Maurice Chevalier sur un texte de Lucien Boyer : « Sur le marbre et dans l’histoire / Enfants, vous verrez gravés / Les noms rayonnants de gloire / De ceux qui nous ont sauvés / Mais en parlant de vos pères / N'oubliez pas Madelon / Qui versa sur leurs misères / La douceur d’une chanson ».
En 1939, lorsque revient la guerre, on remobilise Madelon : Marlene Dietrich chante Quand Madelon pendant les cérémonies du 14-Juillet, on chante gaillardement Victoire, la fille de Madelon dans les music-halls… Mais, dans la chanson comme dans la guerre, les mêmes recettes réussissent rarement deux fois.
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Chansons de poilus, poilus de la chanson
Avec la mobilisation de millions d’hommes, un personnage entre à jamais dans l’Histoire de France et dans la mémoire collective : le poilu. Cette figure immédiatement mythifiée du fantassin polarise l’expression populaire, puisqu’il est à la fois l’incarnation et le modèle de la nation en guerre.
Personnage central de nombreuses chansons, le poilu peut être aussi auteur, que la mobilisation ait envoyé sur le front un artiste ou que l’expérience de la guerre suscite la vocation de la chanson chez un soldat.
L’abondante production de petits formats de cette période comme les archives de la Sacem témoignent de la force avec laquelle la création est affectée par la guerre.

« On ne passe plus devant les poilus ! »
Le ton badin de certaines chansons ne vise pas à faire oublier la gravité de la tâche des poilus. Au contraire, on y revient sans cesse. Les fantassins sont la protection de la France – « Nos poilus de leur larges poitrines / Font un rempart que rien ne peut briser », chante Le Bruyant Alexandre dans Vous ne passerez pas ! Quand le baryton belge Noté, la plus grande vedette masculine de l’Opéra de Paris, entonne La Chanson des poilus (d’ailleurs, une demi-douzaine de partitions portent le même titre), c’est pour insister sur leur rôle de défenseurs du pays : « Les Poilus sont accourus! / A ces bandits qui souillent notre France / Ils disent: on ne passe plus! / On ne passe plus / Devant les Poilus ».
Régulièrement, des chansons parleront de charges victorieuses ou d’assauts, mais la plupart des textes qui décrivent ou magnifient le poilu exaltent sa résistance, son impavidité, sa capacité à endurer. Une autre Chanson des poilus, signée début 1915 par un certain « caporal JB », dit : « Depuis plus d’neuf mois que nous battons / On en vu d’dures, parfois de cruelles (…) Quand nous reviendrons après la victoire / Nos femmes, nos enfants n’nous r’connaitront plus / Nous serons couverts de sang et de gloire / On en parlera longtemps, des poilus ». En effet…
Un message aux femmes
« Quel que soit le deuil de vos cœurs / Pleurez fièrement, tendre mère / Fille ou fiancée, épouse ou sœur ». Ces paroles de chanson ne sont pas écrites par un poète installé bien au chaud et bien à l’abri. Elles sont écrites par le capitaine Marc Leclerc, du 71e régiment d’infanterie territoriale d’Angers. La musique en est composée par Eugène David-Bernard, dont le petit format nous dit qu’il est sergent-fourrier dans l’artillerie. La partition de Ceux du front est éditée à la Maison de la Bonne Chanson, installée place Saint-Sulpice, dans le VIe arrondissement – la « terre sainte », comme dit l’argot parisien. D’ailleurs, la chanson est dédiée au baron Georges de Grandmaison, député du Maine-et-Loire et présentement « capitaine à l’état-major du Général commandant le 9e corps d’armée en campagne ».
Cette chanson écrite par un homme mobilisé s’adresse aux femmes : « Ô sœurs de Jeanne la Lorraine / Femmes de France, savez-vous / Par les vallons et par la plaine / Ce que pensent ceux de chez vous / Qui, laissant là toute leur vie / Au premier appel du clairon / Pour venger la France envahie / Gaîment sont partis pour le front ».
Certes, le 71e RIT ne va pas connaître une guerre atrocement meurtrière, avec moins de 300 morts en quatre ans, mais le capitaine Leclerc fait entendre le stoïcisme et le sens du devoir de ces hommes arrachés à leur vie pour l’enfer de la guerre. D’ailleurs, il compte parmi les écrivains combattants remarqués au cours de cette guerre, notamment avec un petit livre bouleversant, Passion de notre frère le Poilu, paru en 1916.
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« C'est le 8e, tous ces petits pioupious »
La chanson parle d’un « régiment qui passe / Musique en tête et son drapeau flottant ». Un régiment parmi les centaines de régiments de la nation en guerre, un régiment qui s'est donné son hymne. Car chaque unité a son propre chant, plus ou moins original... et plus ou moins réussi. Certains régiments bénéficient du talent des musiciens mobilisés. Et l’inspiration du compositeur en uniforme croise parfois la destinée d'exception d'une unité d'élite, comme le sous-chef de musique Pettenati pour le 8e régiment d'infanterie. Il avait vingt-trois ans au début de la guerre et il écrit cette chanson en 1915. Il donne un allant singulier à l’hymne de son régiment : la pompe de la musique militaire, la pétulance des airs de bal, la gouaille de la chanson populaire – « C'est le 8e qui défile devant vous / C'est le 8e tous ces petits pioupious / Ils marchent, ils vont sans s'faire de bile / Tant ils sont sûrs d'être les plus habiles / C'est le 8e qui passe tout joyeux / C'est le 8e la gloire de nos aïeux »
Au cours de la guerre, ce régiment a reçu la Légion d’honneur et la croix de guerre avec six palmes et une étoile de vermeil – bataille de la Marne, les Éparges, Verdun, la Somme, l’offensive de l’Aisne, la deuxième bataille de la Marne… C’est un des cinq régiments les plus décorés de l’armée française, mais il déplore 3488 morts pour la France. Parmi eux, l’auteur-compositeur Louis Pettenati, tué au combat dans la nuit du 29 au 30 juin 1918.
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« Verdun c’est l’ardente fournaise où s’engloutit l’aigle expirant »
« Verdun c’est l’ardente fournaise / Où s’engloutit l’aigle expirant / Où les fils de quatre-vingt-treize / Ont vaincu les derniers tyrans / C’est l’ennemi héréditaire / Ivre de sang, ivre d’orgueil / Le boche écumeur de la Terre / Qui vient se briser sur l’écueil »… Il faut imaginer la voix puissante de la star Adolphe Bérard créant Verdun ! dans une émotion qui est celle de la France entière à la fin de 1916.
Il sera le chantre obstiné de la résistance héroïque à Verdun, chantant encore Ceux de la Meuse et surtout l’immense Verdun, on ne passe pas !: « Plus de morgue, plus d'arrogance / Fuyez barbares et laquais / C'est ici la porte de France / Et vous ne passerez jamais ».
Les poilus ont tenu face à la plus phénoménale utilisation de l’artillerie de toute la guerre. Dix, vingt, cent fois, des unités sont écrasées, décimées, dispersées par le bombardement mais, quand les Allemands veulent occuper le terrain, des poignées de survivants se défendent, s’organisent, parfois même contre-attaquent sans ordres et sans officiers.
La chanson s’enflamme très tôt pour les défenseurs héroïques de Verdun, à commencer par Émile Driant, député de Nancy et lieutenant-colonel en position dans le bois des Caures, à la tête des 56e et 59e bataillons de chasseurs, quand l’offensive allemande commence. Il est tué après une défense extraordinaire, en protégeant la retraite de la centaine de survivants de ses deux bataillons – 1120 hommes sont morts ! Et la France entonne : « Au bois des Caures / Devant Verdun / Les boches malgré leur grand nombre / Bien qu’ils attaquent à vingt contre un / Ne vaincront pas la troupe sombre / Des petits chasseurs de Driant ».
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Zouaves, Diables Bleus et autres héros
L’armée française a ses corps d’élite. Au premier rang, les zouaves, que les Français appellent familièrement zouzous et que l’argot militaire désigne sous le nom de chacals – « C'est nous qui sommes les chacals / Les plus vaillants soldats du monde / Avec un entrain infernal / Nous savons entrer dans la ronde / Nous chasserons les étrangers / Hardi les gars! tombons sur le Boche / Tremblez, tremblez! le zouave approche, / En avant les chacals! Chargez! », clame un refrain à leur gloire. Avec leur large pantalon et leur chéchia, ils ont un petit air exotique... et trompeur. Car les zouaves, s’ils tirent leur nom et leur uniforme d’unités berbères de l’armée turque passées du côté français pendant la conquête de l’Algérie, n’en sont pas moins exclusivement européens – des Européens venus de tout l’Empire dans les casernements d’Afrique du Nord. Leurs régiments subiront d’énormes pertes : 9351 hommes perdus pour le 4e régiment de zouaves !
Les Français ont aussi beaucoup d’affection pour les chasseurs, qui gagneront le surnom de Diables Bleus avec les combats de 1915 dans les Vosges. Soixante-dix-huit bataillons de chasseurs alpins et de chasseurs à pied se distinguent sur tous les fronts, puisque chaque division d’infanterie comprend au moins un bataillon de ces combattants au large béret tombant sur la tempe gauche, dont la mission est d’aller partout où l’infanterie de ligne ne peut progresser, là aussi au prix de pertes énormes. La Chanson de Craonne ne parle-t-elle pas des « petits chasseurs [qui] vont chercher leurs tombes » ?
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Fortuné July, compositeur et héros ordinaire
Au 99e régiment d’infanterie, le chef de musique est Fortuné July. Il est sociétaire de la Sacem comme compositeur, ayant par exemple déposé en 1908, une partition intitulée Carignan (défilé pour musique militaire avec clairons obligés). Car c’est un professionnel de la musique militaire, qui avait été classé 2e sur 89 au concours de chef de musique de la Garde républicaine en 1911. Au 99e, comme dans toutes les unités d’infanterie, les musiciens se transforment en brancardiers auxiliaires pendant les opération et, sur le champ de bataille, courent ramasser les blessés pour les ramener vers l’arrière. La logique militaire veut que, si l’on est bon à diriger des musiciens, on est bon à diriger des soldats sous le feu.
Ainsi, l’ordre du jour du régiment cite Fortuné July en 1918 : « Pendant la dure période du 16 au 25 avril, a organisé les relais de brancardiers auxiliaires sur des itinéraires violemment battus par l’artillerie ennemie et malgré les nappes de gaz inondant les zones à traverser. »
Quand, lors de la cérémonie du 14 juillet, il reçoit la Légion d’honneur, la citation à l’ordre du corps d’armée rappelle que, lors d’un autre engagement de son régiment, il « a fait preuve d’un grand sang froid en maintenant énergiquement sous un feu meurtrier ses musiciens dont deux venaient d’être tués et sept blessés en les encouragement à continuer leur mission. »
Fortuné July a quand même le temps de composer un peu au cours de ses campagnes. En 1915, il dépose une « légende fantastique pour musique militaire », Le Cortège de Satan. Et il compte parmi les plus de deux millions de soldats à recevoir la croix de guerre – un héros ordinaire dans l’épreuve effroyable de la guerre.
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Le quotidien de la guerre
Les archives de la Sacem gardent trace de beaucoup d’autres de ces musiciens soldats, comme Gustave Gracia, « très bon infirmier, courageux, zélé, plein de sang froid », au 1er régiment de génie. Même conduite pour l’auteur-compositeur Yann d’Armor – pour l’état civil René Marie Gannay. Musicien au 165e régiment d’infanterie, il ajoute dans les dernières semaines de la guerre (il a trente-neuf ans) une citation à sa croix de guerre gagnée quelques mois plus tôt : « Brancardier très courageux, a organisé sous le feu d’une mitrailleuse ennemie un refuge pour blessés, assurant leur transport jusqu’au poste de secours du bataillon, sous un violent bombardement. »
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La Sacem paye aussi le prix du sang
Le compositeur de chansons et d’opérettes, André Pradels, lieutenant au 306e régiment d’infanterie, est tué au fort de Vaux, à Verdun, le 9 avril 1916. L’auteur de pièces comiques Pierre Ginisty, lieutenant au 153e régiment d’infanterie, meurt dans la nuit du 24 au 25 décembre 1914. Gravement blessé, il refuse d’être soigné avant d’avoir transmis le commandement et dit : « Je suis perdu mais qu’importe si nous avons la victoire. » Ces mots lui valent une glorieuse citation à l’ordre du jour de l’armée.
D’autres sociétaires échappent de peu à la mort, comme Farigoul, lieutenant au 316e régiment d’infanterie pour qui sa citation précise : « Enseveli sous une sape par un projectile au combat du 16 juin 1915, blessé au bras droit et atteint d’une forte commotion cérébrale, a, malgré ses souffrances, gardé le commandement de la compagnie pendant plus de 24 heures. » Ce compositeur de quelques marches, juste avant guerre, terminera la guerre comme chef de musique du 36e régiment d’infanterie.
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« Sans peur du danger, gaiement on se bat »
« À l’appel de la patrie / Venus sans forfanterie / Tous présents et résolus / Ohé voilà les poilus / Tous, sans peur et sans reproche / Font la grande chasse au boche / Sac au dos et le fusil / À la hauteur du sourcil » : oui, ils ont répondu à l’appel, comme le dit Vivent les poilus de France, une chanson parmi les centaines qui clament la grandeur du poilu, le fantassin de l’armée française. Avec des millions d’hommes sous l’uniforme, il n’est pas étonnant qu’ils deviennent un sujet de prédilection de la chanson mais, surtout, ils représentent l’idée que la France se fait d’elle-même : la vaillance et la simplicité, le courage et l’humour, le sens du devoir et l’insolence de titi…
La chanson Quand on est soldat résume une part de l’esprit français tel qu’il existe sans doute dans la réalité des consciences, tant sont nombreuses les chansons, les cartes postales ou les dessins de presse qui en témoignent : « Sans peur du danger gaiement on se bat / Et pour libérer l’Alsace-Lorraine / On risque sa peau quand on est soldat ». La gaieté ? On y tient, comme dans Les Petits gars de 1915, chanson de la première classe d’âge à partir à la guerre en arrivant au service militaire : « Suis l’exemple des poilus / Qui rigolent tant et plus / Quand la grêle des obus / Sur eux pétarade / Tous se battent en héros / Et se font casser les os / Avec leur bouffarde / Bien calée aux crocs ! »
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Botrel et Boyer, bardes du front
Guerre moderne qui voit la puissance industrielle déferler sur les champs de bataille, ce conflit amène aussi quelques innovations culturelles comme l’invention du théâtre aux Armées, créé officiellement en 1916. Mais, auparavant, l’art qui parvient le plus facilement aux soldats est celui des chanteurs. Les artistes présents sous les drapeaux soutiennent le moral des troupes (Bach, star du caf’ conc’, crée La Caissière du Grand Café dans une caserne). Et, dès les premières semaines du conflit, l’armée facilite le travail d’artistes comme Théodore Botrel et Lucien Boyer qui vont sur place pour écrire et chanter la guerre.

« Autorisé à se rendre dans tous les dépôts, camps et hôpitaux »
Depuis quelques lustres, les chansons de Théodore Botrel exaltent l’âme et le folklore bretons. Il est l’auteur de La Paimpolaise et de dizaines de titres célébrant les vieilles provinces de l’Ouest de la France et une sorte de réaction politique vaguement antirévolutionnaire, comme avec Le Mouchoir rouge de Cholet, à la gloire des Vendéens. Mais plus que royaliste, Botrel est surtout patriote. Il devient le premier barde officiel de la France en guerre. Il reproduira avec fierté dans ses livres de chansons une lettre sur papier à en-tête du ministère de la guerre : « Paris, le 30 août 1914. M. Théodore Botrel est autorisé à se rendre dans tous les dépôts, camps et hôpitaux pour y dire et chanter ses poèmes patriotiques. Toutes les autorités militaires sont priées de lui réserver bon accueil et de lui faciliter l’accomplissement de sa mission. Il est autorisé å prendre tous les trains. Pour M. Millerand, Ministre, et par son ordre, le lieutenant-colonel sous-chef du cabinet, Duval. »
Pour la première fois de l’histoire, ce ne sera pas un militaire qui va régaler ses camarades de ses talents, mais un professionnel de la chanson qui va aller, à plein temps, auprès des unités combattantes. Bientôt, encouragées par cet exemple, les autorités militaires vont créer le Théâtre aux Armées.
Plusieurs centaines de chansons
Muni de ce laissez-passer, Botrel circule et chante partout. Il se rend prioritairement auprès de tous les régiments bretons, va à la messe avec les soldats dans un sous-bois ou dans un village détruit, paraît avec un grand sourire à la fenêtre d’un train dans une gare de transit… Il parait souvent dans le magazine L’Illustration, premier grand hebdomadaire au monde utilisant massivement la photo de reportage, et dans les quotidiens de l’Ouest. Théodore Botrel, qui a quarante-cinq ans à l’entrée en guerre, gère avec efficacité cette nouvelle image de barde des soldats. Début 1915, paraît un premier recueil de ses œuvres de circonstances, Chants du bivouac, préfacé par Maurice Barrès, la plus grande plume nationaliste. Plusieurs autres suivront, qui regroupent un corpus de plusieurs centaines de chansons qui, le plus souvent, utilisent la pratique de la parodie en posant des textes nouveaux sur des mélodies d’airs à la mode.
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Pour Rosalie et pour Mimi
Personnage célèbre et pittoresque, chansonnier déjà bien installé, Botrel peut réaliser un des meilleurs lancements de la guerre en publiant dans Le Petit journal, quotidien au tirage de plus d’un million d’exemplaires, le petit format de Rosalie, ode sanglante et joyeuse à la baïonnette. Théodore Botrel a entendu un jour un sous-officier appeler Rosalie sa baïonnette. Il décide d’en faire une chanson à la gloire de la longue épée-baïonnette modèle 1874 qui équipe les fantassins français. Son coup de génie est sans doute d’en faire également une chanson à boire, qui la destine tout naturellement aux libations du bivouac : « Au mitan de la bataille / Elle perce et pique et taille (…) Toute blanche, elle est partie / Mais, à la fin d' la partie (Verse à boire !) / Elle est couleur vermillon (Buvons donc !) / Si vermeille et si rosée / Que nous l'avons baptisée (Verse à boire !) / «Rosalie», à l'unisson ».
Mais si les ravages de la baïonnette sont indissolublement liés à la bravoure du soldat, l’arme qui règne sur le champ de bataille est la mitrailleuse. Les Français ont découvert son effroyable efficacité lorsque l’état-major lance de belles charges d’infanterie dans les champs de France et de Belgique au mois d’août 1914.
Théodore Botrel donne pourtant à l’armée française un hymne à la mitrailleuse, Ma p’tite Mimi, en détournant un des plus grands succès d’avant-guerre, Petite Tonkinoise d’Henri Christiné et Vincent Scotto. Au passage, il se cite lui-même : « Quand elle chante à sa manière / Taratata, taratata, taratatère / Ah que son refrain m'enchante / C'est comme un z-oiseau qui chante / Je l'appelle la Glorieuse / Ma p'tite Mimi, ma p'tite Mimi, ma mitrailleuse / Rosalie me fait les doux yeux / Mais c'est elle que j'aime le mieux ».
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La tragique légende de l’enfant fusillé
Le 13 août 1914, un enfant joue tranquillement dans un petit village alsacien quand une escouade allemande vient à passer. Il épaule son petit fusil de bois et fait « pan ! pan ! » Les soldats au casque à pointe épaulent leurs vrais fusils et font feu à leur tour. L’enfant est tué. Il avait sept ans. Aussitôt, la France s’émeut du drame de Romagny, dans ce Haut-Rhin annexé par l’Allemagne en 1871 et que les troupes françaises commencent à reconquérir. Dès le 20 août 1914, Rapha crée Le Gosse au fusil de bois. Suivent beaucoup d’autres chansons, dont Le Petit Fusil de bois, dans lequel Botrel clame : « Et si ton corps, petit brave / Peut se retrouver encor / Je demande que l'on grave / Sur ta tombe, en lettres d'or / "Ci-git l'enfant qui naguère / Mit l'Allemagne aux abois / En partant contre elle en guerre / Avec un fusil de bois ! »
Le préfet qui est en charge des territoires libérés écrit à Théodore Botrel, qui publie sa lettre dans Les Chants du bivouac, son premier recueil de chansons de la guerre : « Je réaliserai votre rêve, cher poète et ami : après la Victoire, le petit gars de Romagny aura sur sa tombe l’épitaphe de Botrel. »
Ce que les Français ignorent, c’est que le « petit gars de Romagny » s’appelait Ewald Schaarschmidt. Son papa était douanier à la frontière avec la France. Les Allemands avaient tué un enfant allemand.
Lucien Boyer, ou Montmartre dans les tranchées
La mobilisation surprend à trente-huit ans le chansonnier Julien Boyer. Personnage romanesque, il a déjà fait le tour du monde avec dix sous en poche en racontant ses aventures dans Le Figaro et ses chansons font autant rire que pleurer les soiffards des nuits de Montmartre. Plutôt que se morfondre à garder un dépôt très loin du front, ce à quoi son âge et son état de santé le destineraient, il décide de revêtir l’uniforme du seconde classe et de parcourir les casernements. Il ira chanter partout où l’on peut poser un piano… et même plus loin encore. Boyer chantera même un jour pour des poilus à cinquante mètres des tranchées allemandes. Cela explique aussi qu’il ait reçu la Légion d’honneur après-guerre, après que l’on eu dit tout le long du front que chacune de ses chansons faisait autant de bien qu’un quart de pinard.
Boyer touche tous les genres : réaliste en décrivant les souffrances des soldats dans Au Bois-le-Prêtre, nationaliste en disséquant l’âme allemande dans Les Corbeaux (« Les corbeaux ont des goûts infâmes / Chapelets d’oreilles de femmes / Mains d’enfants »), polémique en attaquant la tiédeur supposée d’un caricaturiste célèbre dans Oh hé m’sieur Forain, confiant dans l’effort industriel de la France dans Des canons, des munitions… et enfin triomphateur dans La Madelon de la victoire en 1918.
Et lui aussi aura écrit sur La Mitrailleuse, mais surtout pour dire sa haine de l’ennemi : « Qui nous prouve infailliblement / Que c’est le vampire allemand / Qui fit cette guerre odieuse ? / C’est la mitrailleuse ».
La musique savante s'enrôle
La chanson n’est pas seule à se mobiliser, à soutenir l’effort de la nation, à galvaniser les soldats et l’arrière, à répéter avec passion les buts de guerre de la France. Dans les salons et les salles de concert, on fait entendre des arrangements savants de la Marseillaise mais on joue surtout des œuvres nouvelles inspirées par la lutte à mort contre l’Allemagne.
Cela n’est pas sans paradoxes, certains esprits délicats et certains compositeurs sophistiqués versant dans un patriotisme sans nuances. Mais c’est dans le monde de la musique classique que se posent des questions quant aux conséquences culturelles de la guerre, notamment avec un débat impliquant Maurice Ravel et Camille Saint-Saëns.

Contre les Allemands ou contre les Allemands ?
Le monde de la musique savante est un des rares milieux que la guerre divise. La ligne de partage ne se fait pas entre partisans et hypothétiques adversaires du principe de la guerre, mais entre une expression nationaliste exacerbée et une vision plus apaisée de la culture – qui l’une et l’autre affirment la justesse de la guerre contre l’Allemagne.
Ainsi, le compositeur Maurice Ravel se bat pour s’engager dans l’armée, multiplie les démarches et les courriers pour obtenir de participer à la guerre malgré l’exemption définitive prononcée par les médecins militaires. Finalement, il deviendra chauffeur de camion en 1916 mais, pour l’éternité, il restera un modèle de modération dans le nationalisme qui saisit la France entière.Car Ravel refuse – et publiquement ! – de participer à la Ligue nationale pour la défense de la musique française qui, à l’initiative de compositeurs comme Vincent d’Indy et Camille Saint-Saëns, veut faire interdire toute exécution des œuvres de compositeurs vivants de nationalité allemande ou autrichienne.
D’ailleurs, la Sacem est scrupuleuse et le fait savoir : si tout mouvement de fond est impossible avec les ennemis de la France pour la durée de la guerre, les droits résultant de l’exécution d’œuvres d’auteurs ou d’éditeurs allemands et autrichiens sont perçus normalement… Aussi, apparaît-il comme un acte patriotique de ne pas enrichir l’ennemi. Mais Ravel pense que c’est appauvrir la musique que se priver de compositeurs comme Schönberg.
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Le vieux Saint-Saëns reprend du service
Très populaire bien au-delà des seuls cercles savants, le vieux Camille Saint-Saëns se lance dans la guerre de toute la force de sa plume et de son prestige – Samson et Dalila, La Danse macabre, Le Carnaval des animaux… mais aussi la grand-croix de la Légion d’honneur et la présidence de l’Académie des Beaux-arts.
S’il a dépassé depuis longtemps l’âge de la conscription, Saint-Saëns se souvient qu’en 1870, il s’était engagé dans la Garde nationale. Et, à cette guerre-ci, il va se battre en musique pour la France, mais aussi contre la musique allemande. Il publie à l’automne 1914 une série d’articles contre la germanophilie. Il invite à libérer le public de ses penchants coupables pour Goethe, pour Schiller et surtout pour Wagner – qui est d’après lui, « la machine la plus puissante employée par l’Allemagne pour germaniser l’âme française ».
Il a quatre-vingt ans quand, en 1915, Le Petit Parisien, un des plus grands quotidiens français de l’époque, lui commande une œuvre patriotique. Ce sera La Française, dont la partition est offerte à deux millions de lecteurs – soit une bonne partie de la « population » de pianos en France.
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« En avant contre la traîtrise des bandits sans honneur, sans foi ! »
Cet hymne de la Grande Guerre a été composé, à la demande du Petit Parisien, par l’illustre maître Camille Saint-Saëns et par le grand poète Miguel Zamacoïs. Le Petit Parisien se fait un honneur de doter la musique française d’un hymne synthétisant l’heure glorieuse que nous vivons. Ajoutons que la musique de M. Camille Saint-Saëns, animée d’un souffle ardent, est à la fois large, émouvante, simple et facile. Tous ceux qui l’auront entendue une fois la retiendront. C’est le chant national de demain. L’avertissement, sur la partition de La Française, est certes grandiloquent, mais pas autant que cette pièce qui ne se prive pas des effets les plus emphatiques, tout en tenant compte de ce qu’il faut pouvoir être facilement joué dans les brasseries des villes de garnison, les salons de sous-préfecture et les plus modestes soirées musicales d’amateurs.
Le refrain fait évidemment bomber le torse : « En avant contre la traîtrise / Des bandits sans honneur, sans foi ! / Les Alliés ont pour devise / « La Justice et le Droit ! » Et les couplets clament sans nuance une promesse de victoire : « Vieux défenseurs de notre France / Séchez vos yeux, vous qui pleuriez / Nous vous apportons la vengeance / Et la moisson de nos lauriers / Encor grandi par la victoire / Oubliant ses anciens regrets / Notre pays, baigné de gloire / Marchera devant le Progrès »
… jusqu’au 11 novembre
Dans le même langage musical très accessible et facilement mémorisable, Camile Saint-Saëns composera plusieurs pièces à succès dans la même veine patriotique que La Française. On lui doit Vive la France, Honneur à l’Amérique, Hymne à la paix… Comme le dit haut et fort le compositeur lui-même, « si l’art n’a pas de patrie, les artistes en ont une ! » Le 11 novembre 1918, la France est en liesse : la capitulation allemande est signée, la guerre est finie, la guerre est gagnée. Et le vieux Camille Saint-Saëns compose aussitôt un hymne, Victoire, sur un texte écrit dans l’émotion de l’instant par le poète Paul Fournier : « Gloire aux vainqueurs / Arrière, affreuse barbarie / Gloire aux sauveurs de la Patrie / Après quatre ans de guerre et de carnage / Le Teuton exécré / Fuit en désordre et tout sur son passage / Est détruit, massacré / Mais qu'il redoute ses victimes / Qui ressuscitent devant lui / C'est l'instant d'expirer ses crimes / Qu'il tremble donc et pâlisse aujourd'hui ».
Certes, c’est la fin de la guerre mais, dans cette chanson, on a l’impression d’entendre commencer une autre guerre encore…
La tragédie Casadesus
C'est peu dire que Francis Casadesus est enflammé. Dans son Chant de guerre du paysan, il y va avec ardeur : « Le Hun veut asservir ton âme / Et te ravir ta liberté / De ta faux aiguise la lame / Et d'un bras rude, va faucher ! / Hardi! mon gars cours aux combats / Écrase ce loup sous tes pas ». Ce n’est pas une chanson à brailler dans la tranchée avant de monter à l’assaut. Nous sommes ici dans la plus savante culture musicale. Et c’est d’ailleurs Francis Casadesus lui-même qui a écrit les paroles du Chant de guerre du paysan.
Ce compositeur et chef d'orchestre est l’aîné de la première génération de la dynastie des Casadesus, qui a donné à la France beaucoup de grands musiciens, jusqu'à aujourd'hui. Parmi ses huit frères et sœurs, sept sont des professionnels de la musique : Marcel Casadesus, grand violoncelliste qui, à trente-deux ans, est mobilisé comme deuxième classe au 69e régiment d'infanterie, meurt de blessures de guerre en octobre 1914.
Même dans l'univers des premiers prix de Conservatoire, on a des pensées et des mots furieusement sanguinaires, on manipule des mots de haine d'une force terrible. En l’occurrence, la haute culture appelle le peuple à la guerre : « Paysan, paysan mon frère / Va faucher le Hun détesté ».
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Les larmes de Claude Debussy
D’autres compositeurs classiques sont directement inspirés par les événements de la guerre, comme Claude Debussy qui compose Noël des enfants qui n’ont plus de maison, créé d’abord à Genève puis donné lors d’un concert des Amitiés franco-étrangères à la Sorbonne en avril 1916 : « Nous n’avons plus de maisons ! / Les ennemis ont tout pris, tout pris, tout pris / Jusqu’à notre petit lit ! » La partition pour piano et voix de femme se répand rapidement dans les salons où l’on aime la musique moderne… et méditer sur la barbarie allemande. Car Noël des enfants qui n’ont plus de maison, c’est la compassion pour les plus vulnérables des victimes civiles. Enfants de Belgique, de Pologne, de Serbie, enfants des régions françaises envahies par les Allemands et qui, souvent, n’ont en effet plus de maison, plus de parents – « Papa est à la guerre / Pauvre maman est morte ».
Mais la partition de circonstance va s’installer à jamais au répertoire des maîtrises francophones, même si cette dernière chanson écrite par Debussy, malade, fait entendre des enfants qui réclament vengeance : « Noël, petit Noël, n’allez pas chez eux, n’allez plus jamais chez eux, punissez-les ! / Vengez les enfants de France ! »
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Piano de guerre
Des millions de Français jouent du piano. Pour eux, même si c’est avec un bien moindre volume de production que la chanson, les compositeurs se mobilisent aussi. Par exemple, sous une magnifique couverture en couleurs très Arts Déco de l’illustrateur Édouard Halouze, la partition de Bochade nocturne de Claude Rohand propose des « souvenirs de la première nuit de printemps 1915 ». Il s’agit de la transposition au piano des émotions d’une nuit de bombardement de Zeppelin contre Paris. Les indications données à l’interprète expliquent le propos : « Paris, 2 heures du matin, tout dort » puis « alerte, les pompiers, le clairon ». Descente précipitée, sortie dans la rue tandis que la nuit est percée de fusées éclairantes et la composition, de grands effets fortissimo… avant que tout le monde ne rentre chez soi et ne retrouve le sommeil.
Claude Rohand signe quelques autres pièces cocardières comme une « marche militaire pour piano » intitulée En Alsace ! Et le piano martial s’exprime par exemple aussi chez M. Lyver, compositeur d’Épinal, qui signe en 1916 une pièce populaire dédiée au généralissime Joffre, En avant ! Vers la victoire !
Victor Hugo sous l’uniforme
La France en guerre puise dans le répertoire de ses plus grandes plumes pour exalter son combat. Il est vrai que nombre de ses écrivains du siècle passé ont été ardemment patriotes. Ainsi, Alfred de Musset, narguant en 1841 le poète allemand Nikolaus Becker, avait écrit Le Rhin allemand : « Nous l'avons eu, votre Rhin allemand / Il a tenu dans notre verre / Un couplet qu'on s'en va chantant / Efface-t-il la trace altière /Du pied de nos chevaux marqué dans votre sang ? » On réédite donc les partitions écrites sur ce texte et on en compose d’autres.
On revivifie aussi quelques classiques qui, malgré la préparation de la Revanche, avaient un peu perdu de leur lustre, comme Dis-moi quel est ton pays, poème d’Erckmann-Chatrian clamant la francité de l’Alsace : « Dis-moi ! Quel est ton pays ? (…) C’est la vieille terre française / De Kléber, de la Marseillaise / La terre des soldats hardis / À l’intrépide et froide audace / Qui regarde toujours la mort, la mort en face / C’est la vieille et loyale Alsace ». On trouve même chez le doux François Coppée le très revanchard poème L’Aube tricolore, qui décrit les couleurs prophétiques d’un lever de soleil : « Bleu, blanc, rouge / Le ciel, à nos drapeaux pareil / M’a rendu nos espoirs oubliés de revanche ».
Mais la star des remplois littéraires est Victor Hugo, notamment avec un hymne écrit en 1831 sur une commande de la Monarchie de Juillet pour célébrer les héros rassemblés au Panthéon : « Gloire à notre France éternelle ! / Gloire à ceux qui sont morts pour elle ! / Aux martyrs ! aux vaillants ! aux forts ! / À ceux qu'enflamme leur exemple / Qui veulent place dans le temple / Et qui mourront comme ils sont morts ! »
La conversion patriotique
Toute la France ne chantait pas bleu-blanc-rouge avant la guerre. Dans des banquets, des grèves ou des meetings, on entendait souvent s’élever des refrains contre les patrons, les flics, les bourgeois et l’armée – la France du drapeau noir des anarchistes ou du drapeau rouge des socialistes révolutionnaires. Mais, dans des salles de brasserie ou dans des préaux d’université, on entendait aussi d’autres chants vengeurs contre le pouvoir républicain, qui rêvaient que la France soit guidée par la seule puissance spirituelle de l’Église catholique romaine – une France qui brandissait la bannière blanche de ses rois ou la bannière bleue de la Vierge Marie. La guerre transforme ces ennemis de la République en défenseurs acharnés du drapeau tricolore.

Le drapeau noir vire au bleu-blanc-rouge
En 1905, la justice l’a poursuivi pour La Grève des mères qui clame : « Refuse de peupler la Terre / Arrête la fécondité / Déclare la grève des mères / Aux bourreaux crie ta volonté / Défends ta chair, défends ton sang / À bas la guerre et les tyrans ! » En 1907, lors des grandes émeutes viticoles dans le Midi, des soldats du 17e régiment d’infanterie, natifs de la région de Béziers, mettent la crosse en l’air pour ne pas participer à la répression. Montéhus écrit Gloire au 17e : « La patrie, c’est d’abord ta mère / Celle qui t’a donné le sein / Et vaut mieux même aller aux galères / Que d’accepter d’être son assassin ».
Des dizaines de chansons de Montéhus disent son horreur de la guerre et des bellicistes, comme son fameux Père la révolte : « Petits soldats / Souhaitez la paix et non la guerre / Sachez mes gars / Que c'est le deuil et la misère ». Figure majeure de la nébuleuse anarchiste, Montéhus va pourtant donner à l’Union sacrée certains de ses chants les plus enflammés. Pendant quatre ans, il va afficher son soutien à l’effort de guerre, notamment avec une version de L’Internationale publiée le 16 août 1914 et qui clame : « Crions toujours guerre à la guerre / Mais pour l’abattre prenons l’flingot ».
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Montéhus bascule
C’est sans doute plus une surprise pour la police que pour les militants anarchistes et socialistes. Les autorités étaient persuadées que l’extrême-gauche refuserait la guerre. On imaginait des désertions en masse, des grèves insurrectionnelles, des émeutes – et c’est d’ailleurs au nom de cette crainte, très répandue à l’extrême-droite, que Raoul Villain a assassiné Jean Jaurès, le leader socialiste français, le 31 juillet 1914.
Mais le 2 août, les troupes allemandes entrent en Belgique, en violation de sa neutralité, pour déferler dans le Nord et l’Est de la France. L’invasion du territoire national renvoie à la mystique républicaine de la Patrie en danger de 1792, tandis que les crimes de guerre (plus de 5000 civils massacrés en Belgique et 200 en France) font oublier toutes les promesses de main tendue avec le prolétariat allemand. Montéhus bascule, comme la totalité de l’extrême-gauche.
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« Que l`on soit syndicaliste, anarcho ou socialiste, tout chacun fait son devoir »
Il chante Lettre d’un socialo, parodie du Clairon de Déroulède – le plus grand hymne de la droite nationaliste – justifiant la mise entre parenthèse de l’idéal révolutionnaire : « C’est pour notre indépendance / Que l'on marche sans défaillance / Comme si c'était le grand soir / Que l`on soit syndicaliste / Anarcho ou socialiste / Tout chacun fait son devoir ».
Montéhus n’est pas une exception : il publie ses chansons dans La Guerre sociale, le journal de Gustave Hervé, qui a été longtemps le concurrent et l’aiguillon d’extrême-gauche de L’Humanité de Jean Jaurès. Dans le camp anarchiste, les voix qui ne se rallient pas immédiatement au drapeau bleu-blanc-rouge choisissent de se taire, comme l’équipe des Temps nouveaux, qui se saborde le 1er août, avant de lancer le Manifeste des Seize, qui formalise le soutien des anarchistes à la cause des gouvernements alliés.
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Un pansement taché de sang
Dans des centaines de chansons, il célèbre le courage du poilu, la barbarie de Guillaume II, l’abnégation des « moricauds » des régiments de tirailleurs africains et même la sagesse du président Poincaré.
Il monte sur scène dans un uniforme de fantassin maculé de boue, avec sur la tête un pansement taché de sang. Mais, contrairement à ce que proclament ses petits formats, il ne met pas les pieds sur le front. Et ses années cocardières lui vaudront une infamie : on affirme depuis 1918 qu’il compte parmi les quelques Français qui n’ont pas combattu mais se sont vu attribuer la croix de guerre.
Toutefois, Montéhus s’est racheté. En 1923, alors que son ancien public « anarcho » le boude, il écrit La Butte rouge, qui sera la chanson pacifiste la plus chantée en français jusqu’au Déserteur de Boris Vian. Un texte inspiré par des combats d’Argonne en 1916 : « La Butte Rouge c’est son nom / L’baptême s’fit un matin / Quand tous ceux qui montaient / Roulaient dans le ravin (…) C’qu’elle en a bu du beau sang cette terre / Sang d’ouvrier et sang de paysan / Car les bandits / Qui sont cause des guerres / N’en meurent jamais / On n’tue qu’les innocents ».
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La rédemption du « socialiss’ »
C’est même un thème de chanson, comme dans Les Rubans, les Médailles, chanson composée par le très populaire Louis Bénech sur un texte d’Ernest Dumont. Les auteurs de L’Hirondelle du faubourg racontent l’histoire d’un garçon rebelle qui, à l’école, disait au maître « J’suis socialiss’ ». Sa mère, au troisième couplet, s’inquiète et se morfond, craignant qu’avec son esprit révolté, son gars ait commis quelque bêtise au régiment : « Oui c’est la guerre, que fait mon gars ? / Pourvu qu’il ne déserte pas / Toutes ces idées de trouble-fête / Ça lui montait, tournait la tête / Tiens, un gendarme, mon Dieu, j’ai peur / Il cherche mon fils quel déshonneur / Qu’est-ce que vous dites, c’est un héros ? / Blessé, il a sauvé l’drapeau ». La rédemption d’un révolutionnaire d’avant-guerre.
Une guerre très catholique
Mais une frange de catholiques continue de honnir la Gueuse, comme ils l’appellent. Ils haïssent la Révolution qui a guillotiné le Roi, la République qui donne les mêmes droits à tous les hommes et le drapeau bleu-blanc-rouge qui flotte plus librement que les bannières des processions.
Or la guerre va soudain rappeler que les trois quarts des Français font leurs Pâques et plus d’une moitié du pays fréquente la messe tous les dimanches. Et la foi va voler au secours de la France en guerre.
Des spécialistes du genre poursuivent leur œuvre pie en temps de guerre, comme Louis Jacquet, fondateur de la très réactionnaire Chanson du Foyer, qui édite le Pater de l’Espérance composé pendant l’hiver 1914 sur un texte de l’abbé M. T., aumônier militaire : « Notre Père, mettez fin / À l’horrible guerre / Qui désole notre pays / Mais pour sauver la France / S’il faut plus encor de souffrance / Mon Dieu tous les cœurs sont unis ». Pour être pieux, cet ecclésiastique n’en est pas moins animé d’intentions vengeresses, évoquant notamment « une race impie / Par Votre bras anéantie ».
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« Le feu de l’artillerie et la flamme du cierge »
Parmi les succès du moment dans les salons catholiques et les patronages, le Credo patriotique écrit en 1916 par Henri Lavedan, membre de l’Académie Française bien oublié aujourd’hui. La musique est d’Alfredo Barbirolli, compositeur d’origine italienne qui a donné à la France beaucoup de valses, de fox trot et de tangos tout légers – Voluptueuse, Petits potins, Patati Patata, Amoroso, Amoureuse caresse…
Mais Barbirolli trouve là des accents recueillis pour ce Credo patriotique qui balance du sabre au goupillon avec une ivresse manifeste : « Je crois au sang de la blessure et à l'eau du bénitier, au feu de l'artillerie et à la flamme du cierge (…) Je crois à la prière des femmes, à l'héroïque insomnie de l'épouse, au calme pieux des mères, à la pureté de notre cause, à la gloire immaculée de nos drapeaux ».
Les saintes de France…
Xavier Privas demande à la Vierge Marie d’adoucir le cœur des orgueilleux – les Allemands, donc – et d’empêcher que ceux-ci ne dévoient encore plus la science qui, entre leurs mains, s’oppose à la vaillance et viole les lois d’une guerre juste et digne.
Car la justice divine est forcément du côté de la France. On oublie les prêtres assassinés de la Terreur, l’expulsion des Congrégations et la loi de Séparation. On n’imagine même pas que les malheurs de la guerre soient une manifestation de la justice immanente contre un régime sans Dieu. Non, toutes les puissances du Ciel sont drapées de bleu-blanc-rouge.
Scotto et Christiné, deux génies aux service de la France
Les auteurs et compositeurs qui produisent l’énorme répertoire perpétuellement renouvelé de la chanson populaire ne cessent pas de travailler avec la mobilisation. Au contraire, même ! Il faut des chansons reflétant les passions du moment qui, rapidement imprimées, vont épouser l’humeur du pays en guerre. Les créateurs les plus prolifiques marquent évidemment cette période singulière où la culture populaire se transforme en culture de guerre. Parmi eux, deux immenses compositeurs et auteurs, Vincent Scotto et Henri Christiné, vont mettre leur savoir-faire au service d’une cause sacrée.

Des compositeurs bien installés
À l’entrée de la France en guerre, Vincent Scotto a juste quarante ans. Après une carrière d’accompagnateur et de chanteur dans son Marseille natal, il est « monté » à Paris en 1906 après avoir fait ses armes comme auteur-compositeur avec Petite Tonkinoise, tube historique lancé par le comique troupier Polin. Ensuite, il a accumulé des succès comme Mon Paris ou Sur les ponts de Paris. Mais ce n’est rien à côté de ce qui va suivre après-guerre, puisque Vincent Scotto est peut-être le plus grand compositeur populaire du XXe siècle : J’ai deux amours, Le plus beau tango du monde, Prosper (yop la boum), La Java bleue, Tchi-tchi, Je ne suis pas bien portant… 4000 chansons au total dont quelques centaines de succès.
À quarante-six ans, Henri Christiné voit monter l’étoile de ce cadet dont il a été l’associé, puisqu’il a cosigné avec Vincent Scotto les paroles de Petite Tonkinoise. Le caf’ conc’ doit aussi à ce compositeur d’origine suisse des standards majeurs comme Viens Poupoule, créé par Mayol, ou Je connais une blonde par Fragson.
Comme leurs confrères qui ne sont pas appelés sous les drapeaux, l’un et l’autre vont se mettre au diapason d’une industrie de la chanson qui doit produire à toute allure un nouveau répertoire – la chanson de guerre des civils.
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Deux artistes, deux éditeurs
Vincent Scotto et Henri Christiné sont des artistes mais également des businessmen avisés de la musique. Ils sont notamment leurs propres éditeurs, veillant sur une chaîne de production qui est alors très courte : ils composent à une folle vitesse, écrivant eux-mêmes une bonne partie de leurs textes mais faisant appel (et de plus en plus souvent) à des paroliers pour les seconder. Le disque n’a pas encore une grande importance économique mais la production de petits formats à 2 francs (l’équivalent de 6,20 euros de 2018) est une manne pour les compositeurs les plus prospères, qui installent leurs activités dans des appartements de deux ou trois pièces, dans les parages de la Scala et l’Eldorado, les deux plus grands caf’ conc’ parisiens.
Henri Christiné travaille au 33, rue du Faubourg Saint-Martin et Vincent Scotto au 3, passage de l’Industrie. Des imprésarios, des artistes en vue ou des chanteurs de rues à la recherche de nouveautés viennent acheter des petits formats, qui sont aussi expédiés par centaines ou par milliers à des libraires ou kiosquiers de toute la France. C’est l’ambiance que décrira Henri-Georges Clouzot avec l’appartement du compositeur Léopardi, ouvertement inspiré de Scotto, dans son film Quai des Orfèvres. Christiné est quant à lui un des rares compositeurs français dont toutes les œuvres sont également déposées aux États-Unis.
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Le sacrifice d’un zouave
Les grands auteurs et compositeurs doivent savoir réagir à l’actualité, et Henri Christiné respecte cet impératif. À l’automne 1914, il est impressionné – comme la France tout entière – par le sacrifice du « zouave inconnu du 1er Régiment de marche de Zouaves » que cite l’ordre du jour de la VIIIe armée. Fait prisonnier, il est utilisé comme bouclier humain par une colonne allemande qui veut prendre par surprise un pont en Belgique. A l’approche des lignes françaises, il hurle « Tirez donc ! Au nom de Dieu ! » Il est tué mais l’attaque allemande échoue.
Christiné écrit et compose Hardi les gars qui, derrière le geste héroïque du « petit zouzou », trace le portrait d’un corps d’élite de l’armée, dont la réputation de vaillance se double de gouaille, d’insolence et d’optimisme : « Allons, mon gars / Ne te désole pas / Pensa le zouave / Faut être brave / Les Français ont cessé le feu / Croyant les nôtres devant eux / Soudain, la voix du zouzou s'éleva / Dans le silence / "Les Boches avancent / Tirez sur nous / Hardi, les gars / C'est pour la France!" ».
« Sous les ponts de Paris », encore et toujours
Depuis des siècles, les Français donnent des paroles nouvelles à des musiques célèbres. Les événements du village, les révolutions politiques ou les faits divers se posent sur les mélodies que chacun connait. À l’origine, d’ailleurs, le texte de L’Internationale n’est-il pas écrit sur la musique de La Marseillaise ? Dès les premiers jours de la guerre, on mobilise les airs à la mode. Chansonniers et revuistes, d’une part, mais aussi soldats au front ou au cantonnement s’emparent des grands succès, au premier rang desquels une chanson créée en 1913 par le chanteur Georgel et composée par Vincent Scotto, Sous les ponts de Paris. Les paroles originales de Jean Rodor sont familières à tous les Français – et même aujourd’hui encore : « Sous les ponts de Paris / Lorsque descend la nuit / Toutes sortes de gueux se faufilent en cachette / Et sont heureux de trouver une cachette »…
Ce sera le canevas d’innombrables chansons de guerre : « Sous les plis du drapeau / Que nous tenons bien haut / Il n’est, ma foi, pas un seul cœur qui tremble / S’il le fallait, nous mourrions tous ensemble », « L’Empereur assassin / Qui parade à Berlin / Voyait déjà l’immense casque à pointe / Régnant partout sur notre Europe éteinte », « L’ennemi tout surpris / Nous regarde ébahi / Il se croyait fort et même invincible / Voici que c’est lui qui nous sert de cible », « Soudain quel est ce bruit / Éclatant dans la nuit / Et rappelant le fracas du tonnerre / Ensuite on croit sentir trembler la terre »…
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Un chef d’œuvre : « Le Cri du poilu »
Vincent Scotto écrit dans sa veine coutumière, sentimentale et souriante. Il va donner à la France en guerre des valses qui mettent la tendresse au cœur et cherchent à faire oublier les épreuves de l’heure, mais aussi des refrains solidement charpentés pour les fantaisistes de la scène… et de chaque régiment. Dans Tout ça c’est pour Ninette, écrit à quatre mains avec le parolier Gitral, il raconte comment un soldat conquiert la médaille des héros pour les beaux yeux de sa fiancée. Dans La Polka des boches, il fait guincher sur un thème guerrier : « C’est la polka des boches / Que leur font danser nos poilus ». Sur le patriotisme et la bravoure des soldats, sur les sujets graves ou pittoresques de l’arrière, il signe des dizaines de chansons de guerre, dont un des plus énormes succès de la guerre, Le Cri du poilu, qu’il écrit et compose en 1915. Des millions d’hommes chantent à pleine voix : « À nos poilus qui sont sur l’front / Qu’est-ce qu’il leur faut comme distraction ? / Une femme, une femme ! » Ce n’est pas aussi primesautier que Quand Madelon, mais ça se crie plus fort, les soirs de permission…
Scotto signe aussi L’Angoisse, qui raconte tout le parcours d’une mère sans nouvelles de son gars, puis qui se précipite à l’hôpital où il a été transporté… pour le trouver vivant. Cette chanson de 1917 est dédiée « à mon intrépide diable bleu, mon neveu Lucien Scotto ». Ce sergent-fourrier chez les chasseurs alpins sera tué à l’ennemi en mars 1918.
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Un chef d’œuvre : « Le Cri de la France »
« Incendiaires, voleurs et bandits / Les Allemands, peuple maudit / Contre toute la race humaine / Ont entonné l'hymne de haine / Ils ont tout perdu, même l'honneur / Et l'on entend un cri d'horreur / Qui vibre sous le ciel de France / Cri de vengeance » : Henri Christiné restera pour l’histoire le compositeur de l’opérette Phi-Phi, qui marquera symboliquement l’entrée dans la culture de l’après-guerre (on le verra à la salle 12 de cette exposition), puis d’immenses succès de Maurice Chevalier comme Valentine ou Dans la vie faut pas s’en faire. Mais, pour les années de guerre, cet actif artiste patriote est notamment l’auteur-compositeur du Cri de la France.
C’est à la fois une chanson populaire que l’on peut lancer sur une scène, un air féroce qu’un ténor d’intérêt local peut clamer dans une soirée de bienfaisance, un hymne que peut cadencer une troupe marchant au pas… Son propos est simple : la France, le drapeau, la République, la justice, la liberté et l’héroïsme face à l’Allemagne, la traîtrise, la cruauté, la dictature, la veulerie. Car les premiers jours puis les premières semaines de la guerre ont transformé les vieux buts de guerre recuits depuis 1871 : ce ne sont pas seulement l’Alsace et la Lorraine qu’il faut libérer, mais presque le quart du territoire national.
Et Christiné affirme avec toute la France : « Tant qu'un Prussien restera / Et souillera / Le sol de la France / Sans répit nous combattrons / Jusqu'au dernier nous les aurons ! ».
« Les boches, c’est comme des rats ! »
C’est entendu : Vincent Scotto et Henri Christiné sont des géants de la chanson française et, si l’on se souvient encore au XXIe siècle de leurs œuvres, il s’agit toujours de mélodies légères, heureuses, soyeuses. Il pourrait être surprenant de trouver dans leurs répertoires des manifestations de la pire hargne chauvine qui se manifeste pendant la guerre. Mais ces deux artistes sont des Français comme les autres, c’est-à-dire indignés par l’invasion allemande, meurtris par la tuerie de masse qui emporte tant de leurs amis et parents, révulsés par les bombardements de Paris…
Alors, chez eux aussi, on trouve les outrances de la culture de guerre, y compris la fureur aveugle et la haine sommaire. Et là, ni l’un ni l’autre n’a besoin de parolier pour clamer sa détestation de l’ennemi.
En 1915, Christiné signe paroles et musique du Chien du boche, qui démontre par l’exemple « Qu'un chien a plus de cœur qu'un boche ». Une histoire attendrissante de prisonnier qui prend pour compagnon d’évasion le chien d’un officier allemand qui désire, comme lui, échapper à la triste fatalité d’« avoir comme patron un boche ». Une manière d’exposer la hiérarchie morale au sein de la création – le Français, le chien puis le boche…
En 1916, Vincent Scotto écrit et compose : « Les boches c'est comme des rats / Plus on en tue plus il y en a / Les boches vraiment c'est fou / Il en sort un peu de partout ». On est loin de sa plus souriante inspiration, mais Les boches c’est comme des rats sera oublié dès le 11 novembre 1918.
Le front des femmes
Fiancées, épouses, mères, filles des combattants, les femmes sont en première ligne dans la guerre. Si elles ne sont que quelques infirmières ou espionnes à mourir pour la France par les armes allemandes, elles sont des millions à souffrir, à peiner, à pleurer dans ce cataclysme qui bouleverse l’ordre social. Ouvrières des usines d’armement ou héroïnes du deuil patriotique, filles à soldats ou tricoteuses de l’arrière, marraines de guerre ou épouses patientes, les femmes de 14-18 ont de multiples visages dans la chanson.
Mais aucune ne sera vraiment citoyenne. En 1916, la proposition de loi du nationaliste Maurice Barrès pour accorder le droit de vote aux veuves et mères des soldats morts pour la France est rejetée. Il faudra une autre guerre mondiale pour que les femmes obtiennent la pleine citoyenneté, en 1944.

Remplacer les hommes… provisoirement
Les hommes sont à la guerre et des millions d'emplois ne sont plus pourvus. Des magasins, des usines, des administrations doivent ralentir ou cesser leur activité au lendemain de la mobilisation générale. Mais il faut que le pays vive et fonctionne. Retraités et adolescents ne suffisent pas et on fait appel aux femmes. C'est parfois spectaculaire, et sans poser aucun problème, comme l'arrivée massive des femmes aux postes de contrôleurs dans les tramways et métros parisiens.
Mais, si on est ravi que les femmes accomplissent le travail, il ne faut pas qu’elles croient que toutes les professions leurs seront ouvertes à tout jamais ! Dans la France sur-virilisée de la guerre, l’heure n’est pas à réviser l’échelle « naturelle » des sexes…
Dans Pour remplacer les hommes, par exemple, en 1917, on les prévient même explicitement : « Certes mesdames vous êtes exquises / En receveuses de tramway / La petite calotte grise / Vous va très bien tout est parfait / Vous savez d’un ton très aimable / Nous faire partir à la station / Mais voyons soyez raisonnables / Pour bien en boucher une section / Vous avez votre sifflet / Des mollets grassouillets / Mais entre nous / Non ! voyez-vous (…) Il leur manqu’ra toujours quèqu’chose / Pour nous remplacer totalement ».
La gloire des tourneuses d’obus
Dès l'automne 1914, des centaines de milliers de femmes prennent le chemin des usines pour remplacer aux machines les hommes partis au front. Immédiatement, ce sont les ouvrières des usines d’armement qui sont les plus populaires. Elles doivent apprendre en quelques jours un nouveau métier, indispensable à la guerre moderne : elles se font tourneuses d’obus. « On a les bras dans l’huile / On est dures au métier / Nous avons des ampoules aux mains / Et nous sommes des femmes pas fragiles / C’est nous qui f’sons dès le matin / Des soixante-quinze ou des cent vingt / Poussant l’burin ! (...) Et tout le jour à l’atelier / On cisèle l’acier / Comme des hommes à la r’dresse »: la chanson Les Tourneuses d'obus ne ment pas, et il faut vraiment des bras solides pour usiner jusqu'à une centaine d'obus par heure.
La guerre donne non seulement du travail aux femmes des classes populaires, mais elle leur donne aussi des idées. Des idées d’indépendance qui viennent naturellement lorsque l'on fait un travail d'homme tout en tenant, seule, une famille et une maison. Alors tous les textes, tous les poèmes et toutes les chansons qui les célèbrent rappellent aux femmes que la nation compte sur elles mais qu’il ne faut pas se bercer d’illusions.
Alors le texte de Jules Mauris pour Les Tourneuses d’obus, mis en musique par Vincent Scotto en 1916, dit clairement ce qui se passera dès que la guerre finira : « On va reprendre notre vie / Reprends ta place à l’atelier / Nous les femmes on r’tourne au foyer / Pour te choyer ».
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L’œuvre sacrée des tricoteuses
L’armée n’avait pas tout prévu. Dès les premières semaines de la guerre, on se rend compte de l’impréparation des forces françaises. Et, très vite, les Françaises vont être mobilisées en raison d’une carence terrible de l’armée : les soldats manquent tragiquement de grosses chaussettes de laine et de cache-nez. Lorsque des millions d’hommes s’enfoncent dans la boue des tranchées pour des mois, les quelques effets chauds prévus par le règlement sont immédiatement insuffisants. Alors les lettres partent – maman, ma chérie, grand-mère, envoie-moi des lainages !
Aussitôt, les proches des poilus se mettent à tricoter « Des cache-nez, des gants, des bas / Pour que soit moindre la souffrance / Des héros qui peinent là-bas », comme le dit la chanson Les Tricoteuses de 1915. Mais les familles des soldats n’y suffisent pas. Dans des salles municipales, des presbytères, des écoles, des cafés ou des maisons accueillantes, des millions de Françaises tricotent bénévolement et envoient vers le front des tonnes de lainages.
On invente le romantisme de La Lettre dans le tricot, titre d’une chanson créée par Jane Pierly sur un texte de Lucien Boyer et Dominique Bonnaud, qui évoque les élans de ces tricoteuses pour leurs héros en uniforme : « Prends ce tricot qu’une sœur inconnue / Te fit avec amour / Où que tu sois, en Argonne, en Lorraine / La nuit, malgré le froid / Tu ne dois pas trembler, j’en suis certaine / Mais je tremble pour toi ».
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Plaisirs amoureux de la permission
Les soldats échappent parfois à l’enfer du front ou à l’ennui des casernements. C’est la permission, qui consiste à quitter son unité pour quelques jours de liberté. Les uns retournent à leur famille, mais beaucoup d’autres profitent de cette parenthèse pour tenter en ville l’aventure galante. D’ailleurs, que dit Le Cri du poilu, tube écrit et composé par Vincent Scotto en 1915 ? « À nos poilus qui sont sur l’front / Qu’est-ce qu’il leur faut comme distraction ? / Une femme, une femme ! »
Les chansons font volontiers du permissionnaire un brave gars tout à fait jumeau de L’Ami Bidasse, héros du caf’ conc’ d’avant-guerre. Ainsi, le « P’tit poilu revenant d’Champagne » dans Idylle de poilu, chanson de Gaston Bordeaux mise en musique par Vincent Scotto. Avec sa permission de six jours, il « Voulait voir Paris à son tour / Car il n’connaissait qu’sa montagne / En passant boulevard de Strasbourg / Il croisa dans l’milieu d’la rue / Une jolie marchande d’amour ». Elle lui dit : « Allons monte vite dans mon gourbi/ Y’a d’quoi calmer ton appétit (…) Fais donc comme si qu’tu s’rais chez toi / V’là d’la viande, mange, v’là du vin, bois / Allons flanque-t’en plein la bedaine / Et pis après si l’cœur t’en dit / Tu pourras m’embrasser mon p’tit ».
Évidemment, les permissions que l’on prend dans les chansons se terminent souvent par un beau mariage, et même les professionnelles des amours tarifées régalent gratis le valeureux poilu.
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Filles d’amour en temps de guerre
Les années de guerre constituent l’apogée de la prostitution de masse en France. Dans les premières années du XXe siècle, on estime déjà qu’environ un quart de la population masculine a recours de manière régulière aux prostituées. À l’aube de la guerre, elles sont environ 200000 à être « encartées » auprès des autorités. La mobilisation générale va entrainer l’ouverture de centaines de nouvelles maisons closes, mais aussi l’arrivée en métropole des bordels militaires de campagne, les sinistres BMC qui jusque là n’existaient qu’aux colonies… et un énorme « recrutement », notamment dans les classes populaires où l’absence des hommes réduit des millions de femmes à l’indigence.
La figure de la prostituée spécialisée dans les soldats s’invite dans la chanson. Ses amours ne sont pas toujours ouvertement tarifés dans les couplets, mais on le devine souvent, comme chez la Bonne petite patriote écrite par Édouard Blois, et qui passe d’une nationalité à l’autre : « Moi, les Anglais je les adore / Ils ont des torses de centaures / Quand je rencontre un Écossais / J’ai presque envie de l’retrousser (…) Et les Portugais sont si gais / Qu’ils entrent chez moi, même au rabais ».
Peu de figures ont le charme fantasmatique de La Môme aux poilus, née de l’inspiration du parolier Phylo et du compositeur Gaston Gabaroche. Elle proclame : « Qu'ils soient zouaves, fantassins, chasseurs / Cuirassiers, spahis, artilleurs / J'aime les soldats / Et tout c'qu'on dira / Entre nous / J'm’en fous ! » Et, au dernier couplet, elle se permet même de refuser qu’on la paye. Le rêve pour le soldat...
La douceur des marraines de guerre
Tous les soldats n’ont pas une épouse ou une fiancée dont les lettres soutiennent le moral, qu’ils revoient en permission ou qu’ils espèrent retrouver pour toujours à la fin de la guerre. Beaucoup de Françaises étant saisies d’un vif élan patriotique et sentimental qui ne demande qu’à s’épancher, est fondée en janvier 1915 l’œuvre de La Famille du soldat, première d’une série d’initiatives qui consiste à faire correspondre des Poilus et des « marraines » qui s’engagent à leur apporter soutien, réconfort lointain… et plus si affinité.
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L’angoisse des femmes
Pendant quatre ans, des millions d’hommes sont absents. Les dangers qu’ils courent sont nombreux et chacun les connait : la mort au combat, la disparition au cours d’une action militaire, la captivité, les blessures, les épidémies parfois aussi meurtrières que les combats … Chaque épouse, chaque mère, chaque sœur ou fiancée d’un soldat sait quels sont les mille possibles mortels qui guettent l’être cher. Très tôt, même chez des auteurs et pour un public tout aussi patriotes, la question se pose crument : reviendra-t-il ? Et la question n’est jamais aussi belle et dramatique que quand la voix qui la pose est féminine.
Grand compositeur de romances populaires, René de Buxeuil met en musique un texte d’Albert Deligny qui va compter parmi les succès du moment : « Dans les combats sanglants d'Artois et de Champagne / Sous le canon qui gronde et frappe sans arrêt / Sait-il au moins qu'on l'aime et qu'ici sa compagne / L'attend et dit dans un cri de regret / Reviendra-t-il le cher absent que j'adore / Et quand la paix finira son exil / Pour les baisers que de lui je veux encore / Dis-moi, mon cœur, dis-moi: reviendra-t-il ? »
L’éditeur Block & Valsien sort Reviendra-t-il en petit format avec un magnifique dessin à la fois mélancolique et vaillant de Léon Pousthomis qui ne reviendra pas, comme la moitié de l’effectif de son régiment, massacré au cours du mois de mars 1916.
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Des couples improbables
Le ministre de la guerre Alexandre Millerand soutient l’œuvre Mon soldat, des syndicats ouvriers organisent des « marrainages » prolétariens… Du nationaliste Maurice Barrès à l’anarchiste Gaston Montéhus, toutes les tendances de patriotes soutiennent et encouragent les relations entre marraines de l’arrière et filleuls du front. Évidemment, les auteurs de chansons sentimentales en font leur miel, comme Pierre Chapelle avec Marraine d’amour en 1916 : « C’est un poilu très beau garçon / Qui n’est pas riche, mais d’bonne maison / Elle, c’est une très jolie blonde / Dont le père a beaucoup d’écus / Et rêve d’un gendre cossu (…) Petite marraine / Vous êtes ma reine / Ma reine d’amour (…) Un jour il vint en permission / Avec une belle décoration / Vit sa marraine et dit au père / Monsieur, si j’me suis bien battu / C’est pour défendre vos écus (…) / C’est pourquoi j’ai l’honneur / De vous demander l’cœur / Et la main de votre fille. / Et le papa charmé / Lui dit : C’est accordé ».
Quelques millions d'enfants soldats
Sous la IIIe République, la journée d’un enfant est rythmée de chansons. Il chante en arrivant dans la classe. Il chante avant la récréation, il chante évidemment pendant les leçons de musique, il chante pendant l’éducation physique… Et il chante le jeudi au catéchisme, le dimanche au patronage, les jours de fête pendant les repas de famille ou quand une vieille cousine passe en visite... On tient à ce que les enfants chantent, les syndicats, les partis politiques et tous les groupements sociaux ou sportifs disposant d’un répertoire adapté aux enfants des militants ou des membres actifs. Comment donc pourraient-ils ne pas chanter la guerre à laquelle les programmes scolaires préparent dès l’école primaire en développant le thème des provinces perdues et de la Revanche ?

Patriotisme en taille enfants
Même si les bataillons scolaires et leurs exercices de préparation militaire ont disparu des écoles de la République en 1892, certains chants appris en classe sont d’inspiration très martiale. Les enfants apprenaient déjà dès le primaire La Marseillaise, Le Chant du départ ou Le Régiment de Sambre et Meuse, et le répertoire qui leur est destiné s’élargit soudain de chansons qui évoquent les épreuves du moment. Par exemple, à Lyon, le prolifique compositeur pour enfants Jean-Marie Morat, associé en général à François Praz pour les textes, publie maintes compositions de circonstance : Gloire à la France (« chœur avec couplets pour écoles des deux sexes »), Le Plus beau des aéroplanes (« chansonnette enfantine »), C’est ta patrie ! (« chansonnette patriotique ») ou C’est notre drapeau ! (« chœur patriotique pour enfants »).
Cette dernière partition demande que les enfants se rassemblent autour d’un drapeau – un vrai drapeau – et chantent : « Bleu, blanc et vermeil / Sous le grand soleil / Comme il étincelle! / Du drapeau français / Combien pour jamais / De gloire ruisselle / Oh! oh! oh! oh! oh! / C'est notre drapeau / Qu'il est beau! » Le dernier couplet proclamant « Oh! pour tous, en lui / Je baise aujourd'hui / La France chérie! », il est précisé que le petit soliste « baise l’étoffe du drapeau ».
« Avec nos flingots dondaine »
La chanson enfantine, dans les écoles de la IIIe République, n’est pas toujours innocente. En passant par la Lorraine, par exemple, entre dans le quotidien des enfants du primaire à partir de 1885 avec le projet, très clair chez les responsables de l’Instruction publique, d’enraciner l’idée que la Lorraine est française et qu’elle fut un endroit où l’on rencontrait facilement « trois capitaines » – c'est-à-dire notre armée. Un moyen subtil de préparer durablement la Revanche dans les esprits des Français. Est-ce surprenant qu’En passant par la Lorraine devienne si facilement chanson de guerre ? Le « prince des chansonniers », Xavier Privas, l’utilise pour transformer Guillaume II en Croquemitaine, le personnage maléfique des contes pour enfants. Un Croquemitaine qui déferle sur la France pour venir « boire de l’eau de Seine » et avec des « flingots dondaine » en lieu et place des « sabots dondaine » de la version canonique. Mais les enfants chantent joyeusement : « Nous lui trouerons la bedaine / Avec nos flingots ».
Peut-être apprennent-ils aussi la parodie par Montéhus d’Auprès de ma blonde qui, sous le titre de La Chasse aux barbares, circule en septembre 1914. Certes, Auprès de ma blonde est à l’origine une marche militaire composée en 1704, pendant la guerre de Succession d’Espagne, mais l’auteur du nouveau texte va loin dans la hargne, un couplet annonçant notamment que l’on va manger l’empereur d’Allemagne : « Guillaume II, la choucroute / Oui, nous la mangerons / Et pour casser la croûte / Nous aurons tes jambons (…) Guillaume le misérable / Oui nous te saignerons / Dans le fond d`une étable / Comme on saigne un cochon ».
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La réactualisation des comptines éternelles
En 1915, un certain Jean Vézère publie Chants de guerre des enfants de France, qui reprend des dizaines de chansons traditionnelles, de rondes et de cantiques. De fait, cet auteur à l’inspiration très mâle s’appelle Suzanne Vergniaud. Fille d’un chef de gare, elle vit de sa plume avec des romans sentimentaux et édifiants et plus tard, publiera beaucoup pour le scoutisme catholique. Mais, dans l’immédiat, elle réécrit de nombreux classiques, les accompagnant souvent d’indications de mise en scène pour les patronages ou les écoles – les enfants doivent figurer l’armée française qui tient bon, les boches qui déguerpissent, le Britannique raide et digne (avec au passage quelques mots d’anglais à apprendre)… Ainsi, sur l’air d’Il pleut bergère : « Il pleut, il pleut des balles / Il grêle des obus / Vaillants sous les rafales / S’élancent nos poilus ».
Certains des Chants de guerre des enfants de France poussent assez loin l’exaltation patriotique. Ainsi, sur l’air de Nous n’irons plus au bois, on fait chanter aux enfants : « Le plus beau sera-t-il / Dragon ou cuirassier / Qui bravent le péril / Sous leur casque d’acier ? » Mais l’on conclue : « Mes sœurs disons tout bas / Par les balles criblés / Les plus beaux des soldats / Ce sont les mutilés ».
« Je prie le Bon Dieu qu’il me garde mon papa »
Chaque Français porte en son cœur un, cinq, dix ou vingt poilus de sa famille ou de ses amis, et craint pour eux le pire. En même temps qu’on enseigne aux enfants le sens du sacrifice suprême, il faut leur apprendre que ce dont il s’agit n’est pas la mort dont on se relève après qu’un camarade a fait « pan pan » en braquant un fusil de bois. Des millions d’enfants vivent avec l’angoisse que leur père ne revienne pas, et la chanson va s’employer à enseigner à la fois l’importance du courrier, la confiance en la destinée paternelle et l’idée qu’un soldat mort pour la France est aussi mort pour défendre ses proches.
Yvonne Printemps, alors toute jeune chanteuse dont la gloire commence, interprète Lettre du petit garçon qui met en scène un gosse dont le patriotisme est une leçon pour les grandes personnes – « Il y a des gens, tu sais, qui me font de la peine / Ils parlent de la guerre d’un air si anxieux / Voyons papa ! Maintenant que t’es capitaine / Nous serons victorieux ! »
Cette chanson répète que, pour les enfants, la meilleure arme est la prière : « Mais, mon papa, comme il est long le temps qui passe (…) Pour me consoler, vois-tu dans ma chambre obscure / Je serre ton portrait, Papa, tout contre moi (…) Et tout seul, je prie le Bon Dieu / Qu’il me garde mon papa ».
« Ma Maman attend le facteur »
Les enfants sont au cœur de certains des plus terribles mélodrames de la chanson de guerre. Fin octobre 1914, le « chansonnier humanitaire » Montéhus fait paraître dans La Guerre sociale une parodie de Petit papa, c’est aujourd’hui ta fête dans laquelle un enfant s’adresse à son père : « Petit papa, je t’écris en cachette / Car petite mère pour l’moment n’est pas là / Elle pleure toujours, elle a mal à la tête / Chaque fois qu’elle voit passer des p’tits soldats/ Quand reviens-tu petit papa ? » Au cinquième couplet, tout s’éclaire : « Dis-moi pourquoi que les autres gamines / Ont l’air de m’plaindre depuis qu’tu n’écris pas / Elles changent mon nom, elles m’appellent orpheline / Une orpheline, que veut donc dire cela ? / Quand reviens-tu, petit papa ? »
La France est évidemment émue par la tragédie de plus en plus ordinaire des enfants qui attendent le courrier avec leur mère... et qui ne comprennent pas toujours pourquoi papa n’écrit plus.
Cela ne suscitera peut-être pas de chanson aussi pathétique que Maman attend le facteur, écrite par Mac-Brès sur une musique de B. Gaby, qui met en scène l’incompréhension d’un enfant devant une réalité qu’il ne sait pas mettre en mots : « La figure toute pâlie / Maman est rentrée ce matin / Une lettre de la mairie / Lui tremblotait entre les mains / Puis elle est allée dans l’armoire / Dis-moi que veut dire tout cela / Elle a mis une robe noire / Puis en pleurant m’a dit tout bas / Fais ta prière / Pour petit père ».
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Chansons de Craonne et paroles dissidentes
Au cours de la guerre, on ne voit pas se succéder de manière franche l’enthousiasme puis la souffrance, la ferveur puis le désenchantement, la fleur au fusil puis la crosse en l’air. Dès les premières semaines de la guerre, les soldats sont effarés par l’ampleur des pertes et la sauvagerie des combats, tandis que les civils s’interrogent sur un déroulement des événements qui ne correspond en rien aux annonces d’une guerre rapide.
Certes, la chanson met quelques temps à dire les doutes des combattants, les épreuves effroyables qu’ils traversent, les tragédies des veuves, des orphelins, des mutilés…

La vérité des combats
La peur, la fureur, le stress extrême des combats sont des expériences à laquelle rien – pas même trois ans de service militaire – ne préparait les soldats. Des journées de course meurtrière de la guerre de mouvement de l’été 1914 aux semaines désespérantes de tension dans les tranchées, de la brusquerie féroce des attaques ennemies aux poussées d’adrénaline inhumaines des assauts, ces hommes connaissent une réalité absolument inédite. Leur parole est pour une grande part réservée à l’intimité de la correspondance avec les proches, quand elle n’est pas enfermée par les hommes eux-mêmes dans le silence obstiné de la pudeur ou de la honte.
Mais parfois, aussi, ils chantent. Quelques chansons sans doute destinées d’abord aux camarades de combats sont aussi lancées dans le public et commencent à dire la vérité des combats.
Un certain L. Leriche, d’Amiens, écrit et édite À l’assaut, « impression d’un combattant français, 1914-15-16 », qui décrit en quatre couplets une attaque (victorieuse, forcément) des fantassins français sur une position allemande. Pas de drapeau qui claque au vent, de Marseillaise et d’exaltation du sacrifice : « … on gueule comme des veaux / Et sous les rafales de mitraille / En courant, on hurle et l’on braille ». Et, à la fin, « Et nous qui desserrons les fesses / Nous sommes fiers d’avoir fait l’assaut ».
« Dans les tranchées de Lagny »
Une des techniques d’écriture préférées des soldats est la parodie de grands classiques ou de succès récents de la chanson populaire. Ainsi, la mélodie de Sous les ponts de Paris, composée par Vincent Scotto et « tube » majeur de l’année 1913 servira à de multiples récits, comme Dans les tranchées de Lagny, écrit par un soldat anonyme. Dans cette chanson écrite dès 1915, il montre crument la routine des patrouilles et des veilles nocturnes, du « turbin » et des retours en deuxième ligne, des nuits difficiles et du vin rouge que l’intendance fournit généreusement : « Lorsque descend la nuit / Dans les boyaux on s'défile en cachette / Car la mitraille nous fait baisser la tête / Si parfois un obus / Fait tomber un poilu / Près du cimetière on dérobe ses débris / Aux abords de Lagny ».
Mais l’auteur anonyme est prudent : il brouille les pistes par des indications méticuleusement contradictoires : le 69e régiment d’infanterie n’a pas appartenu à la 5e division, aucun lieu nommé Lagny n’est à moins de 300 kilomètres de Metz…
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« On est tiré comme un canard »
Sur les scènes civiles des caf’ conc’, la chanson ne fait pas que décrire des batailles fantasmées dans lesquelles les Allemands déguerpissent au premier coup de fusil. Quelques auteurs racontent la vraie guerre – effrayante, sale, désespérante. Tout en clamant la justesse de la cause française et le courage des poilus, ils disent aussi la vérité, comme Lucien Boyer avec Au Bois-le-Prêtre. Dans le massif forestier du Bois-le-Prêtre, non loin de Pont-à-Mousson en Meurthe-et-Moselle, d’épuisants combats font environ 7000 morts de part et d’autre entre l’automne 1914 et l’été 1915. Les lignes sont parfois distantes de quelques mètres, on se bat à la baïonnette, aux gaz de combats et au lance-flammes…
Aimé des soldats et presque aussi actif au théâtre qu’aux armées que Théodore Botrel, Lucien Boyer parle par exemple des poux qui infestent les uniformes, les tranchées, les casernements et les hôpitaux militaires… Et, sur la mélodie d’Au bois de Boulogne, succès d’Aristide Bruant, il écrit : « On est terré comme un renard / On est tiré comme un canard (…) Dès que l'on quitte son bourbier / On reçoit un lingot d'acier / Car l'on est chasseur et gibier / Au Bois-le-Prêtre ».
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Chanter contre le bourrage de crâne
Des chiens de mer ont été dressés pour attaquer les sous-marins ? Dans la chanson Bourre le crâne, créée en 1917 par Nine Pinson, on papote avec la concierge dans les escaliers d’un immeuble, où l’on apprend la nouvelle technique pour se débarrasser des sous-marins allemands – « Bourre le crâne ! (bis) / Bourre et bourre et ratatam / Qu'est-c'que vous prenez, madame ? / Bourre le crâne ! (bis) / Tous les ballots d'mon quartier / Sont vraiment bien renseignés ». Le bourrage de crâne, c’est l’annonce qu’un tunnel creusé jusqu’à Berlin prendra à revers les Allemands, que des espions déguisés en bonnes sœurs achèvent les blessés dans les hôpitaux… Ce sont les soldats eux-mêmes qui ont inventé cette expression, parce qu’ils comprennent très vite qu’à l’arrière, la propagande décrit une guerre qui n’est pas du tout celle qu’ils connaissent en première ligne – par exemple que les balles des mitrailleuses allemandes vont trop lentement pour infliger des blessures graves !
Peu à peu, sur le front comme à l’arrière, on apprend à se méfier du bourrage de crâne. Et ce n’est pas un hasard si c’est en 1917 que Jean Daris écrit Bourre le crâne, qui évoque autant des bobards fantastiques que certaines promesses de paix : « Voilà maintenant qu'les boches / Devenus très inquiets (…) nous disent: soyons frères / Oublions le passé / Et terminons la guerre ». On en a marre du bourrage de crâne mais on reste patriote. Malgré les doutes…
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1917, l’année terrible
En cette année qui verra des centaines de milliers de soldats participer à des mutineries, la France en guerre est affreusement mélancolique. Le patriotisme, la confiance en l’armée ou la foi en la victoire finale n’y changent rien : aux souffrances physiques, à la peur et même souvent au désespoir, s’ajoute pour des millions de soldats la séparation d’avec ceux qu’ils aiment et le sentiment que tous ces sacrifices sont vains. Alors la chanson essaie d’être consolante, comme avec La Tranchée aux étoiles, dans laquelle on rêve que dans l’enfer des tranchées, il reste de la place pour le chant d’un rossignol. L’idée même que la position défensive dans laquelle croupissent les soldats puisse devenir « tranchée aux étoiles » est le signe d’une installation des Français dans un imaginaire de guerre modelé par l’horreur des combats, dont les chansons révèlent que l’arrière la perçoit assez clairement.
Quel est le rêve du sergent sur le front d’Artois, dans cette chanson écrite par Henry Moreau et Armand Foucher sur une musique de Vincent Scotto ? Il entend sa fille qui lui dit : « Fais dodo d'un cœur joyeux / Papa, pour toi je prie / Ferme tes yeux ! »
Ce n’est pas le père qui berce son enfant, c’est l’enfant qui dit à son père de faire dodo… Le traumatisme d’un pays en guerre se voit aussi dans cette inversion des rôles traditionnels – les pères démunis devant l’horreur de leur propre vie, les enfants investis d’une parole rassurante d’adultes…
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« Mais c’est bien fini, on en a assez »
« Quand au bout d’huit jours, le r’pos terminé / On va r’prendre les tranchées / Notre place est si utile / Que sans nous on prend la pile / Mais c’est bien fini, on en a assez / Personne ne veut plus marcher »… En 1917, ils sont sans doute des centaines de milliers à chanter ces mots cafardeux et révoltés. Dans des dizaines de régiments de l’armée française, les soldats mettent la crosse en l’air. Les uns refusent de se mettre en marche, d’autres refusent de quitter un casernement, d’autres encore refusent de descendre d’un train.
Ce ne sont pas de jeunes recrues « travaillées » par des agitateurs, ce ne sont pas des unités réputées regrouper des « fortes têtes » : ce sont des régiments valeureux, parfois distingués déjà de la croix de guerre ou même de la Légion d’honneur, qui refusent de monter en ligne. Soixante-huit divisions sont touchées sur les 110 que compte l’armée française.
Ces mutineries sont d’autant plus angoissantes pour le commandement et pour le gouvernement qu’elles sont massives et qu’elles montrent que le moral de l’armée est au plus bas. En avril, l’offensive sur le Chemin des Dames a été un carnage. Le général Nivelle, le commandant en chef, a lancé des dizaines de milliers d’hommes à l’assaut du plateau de Californie, tout près du village de Craonne, en ruines depuis 1914. Un massacre. L’armée française compte 30 000 morts en une semaine pour des résultats minimes.
Alors, quelques semaines plus tard, quand il s’agit de reprendre les opérations, les unités qui ont vécu l’enfer refusent d’y retourner.
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« Ce s’ra votre tour, messieurs les gros »
Car des milliers de soldats sont sacrifiés à Notre-Dame-de-Lorette. Quand, après des mois de combats presque ininterrompus, l’armée française lance l’assaut, 102500 hommes sont mis hors de combat en six semaines sur un terrain d’à peine vingt kilomètres carrés ! Les policiers qui ouvrent des lettres au hasard dans les sacs de courrier des poilus trouvent cette Chanson de Lorette, également titrée Chanson des sacrifiés ou Vie des tranchées, semée de formules maladroites qui dénoncent une plume d’amateur.
En 1916, lorsqu’il faut défendre puis reprendre le fort de Vaux, dans le secteur de Verdun, une nouvelle version apparait, puis une autre encore lors de la bataille de la Somme… Peu à peu, le refrain passe de l’imparfait au présent : « Car nous sommes tous condamnés / C’est nous les sacrifiés ». Les soldats qui transmettent ce texte le corrigent, le transforment, l’augmentent. Mais le vocabulaire et la rhétorique révèlent une sensibilité plutôt anarchisante : « Ce s’ra votre tour, messieurs les gros / De monter sur l’plateau / Car si vous voulez faire la guerre / Payez-la de votre peau ! »
« Nous sommes les sacrifiés »
Ce mouvement de mutineries, unique dans l’histoire de l’armée française, va être à la fois compris et réprimé. Le général Pétain, qui remplace Nivelle, décide d’interrompre les attaques massives et ramène le calme, au prix notamment de 49 exécutions de mutins. Chanson de Craonne entre dans l’Histoire. Pas la grande Histoire des livres d’école et des commémoration officielles, mais l’histoire secrète de la mémoire populaire, qui aboutit à ce paradoxe qu’aujourd’hui, lorsque l’on veut chanter 14-18, c’est de plus en plus souvent cet air-là que l’on fait entendre et de moins en moins Quand Madelon.
Longtemps, il courra sur Chanson de Craonne une belle légende : l’État-major proposerait une prime d’un million de francs-or et la démobilisation immédiate à quiconque dénoncerait son auteur. Or il n’y a pas un auteur de La Chanson de Craonne. Ce palimpseste désespéré a de multiples auteurs successifs, à tout jamais anonymes.
On ne saura donc jamais qui a écrit « C’est à Craonne, sur le plateau / Qu’on doit laisser sa peau / Car nous sommes tous condamnés / C'est nous les sacrifiés »…
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Une parodie de Bonsoir m’amour
En revanche, on sait qui est le compositeur de Chanson de Craonne : il s’agit de Charles Sablon, père de deux futurs grands artistes, le crooner Jean Sablon et sa sœur Germaine Sablon, qui sera la première chanteuse à enregistrer Le Chant des partisans… à la guerre mondiale suivante. Charles Sablon a composé Bonsoir m’amour, grand succès de la saison 1911, notamment par les voix de Karl Ditan et d’Emma Liebel, et qui s’est répandu à des centaines de milliers d’exemplaires sous forme de partition « petit format » à dix sous… Écrit par Raoul Le Peltier, le refrain original dit : « Bonsoir m'amour, bonsoir ma fleur / Bonsoir toute mon âme / O toi qui tiens tout mon bonheur / Dans ton regard de femme / De ta beauté, de ton amour / Si ma route est fleurie / Je veux te jurer, ma jolie / De t'aimer toujours ».
Fin 1914 ou, plus sûrement, au printemps 1915, un anonyme transforme ce texte et écrit, à propos des effroyables combats de la colline de Lorette : « Adieu la vie, adieu l’amour / Adieu toutes les femmes / C’est pas fini, c’est pour toujours / De cette guerre infâme / C’est à Lorette, sur le plateau / Qu’on a risqué sa peau / Nous étions tous condamnés / Nous étions sacrifiés ».
Un pacifisme ?
Les variantes sont nombreuses pour cette matrice presque unique de la parole dissidente dans la chanson populaire. Car il n’existe quasiment aucun autre témoignage notable d’un refus de la guerre dans la chanson, et encore ce refus n’est-il pas forcément antimilitariste. Une version de Chanson de Craonne invite même à commencer par se débarrasser des « boches » infiltrés dans les hautes sphères du pouvoir à Paris…
Aussi incroyable que cela puisse paraître – et surtout quand on sait l’efficacité tatillonne de la censure –, Chanson de Craonne est même publié dans deux journaux régionaux à petit tirage qui, pourtant, ne sont en rien révolutionnaires ou « pacifistes ».
D’ailleurs, ce courant est ultra-minoritaire en France. S’il y a des représentants français aux conférences de Zimmerwald et Kienthal, qui rassemblent en Suisse des opposants à la guerre, ceux-ci sont à peine audibles dans un pays dont, rappelons-le, le quart du territoire est occupé par les Allemands.
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Une destinée tardive
Après guerre, ce sera par le livre que Chanson de Craonne sera connue. L’écrivain et journaliste communiste Paul Vaillant-Couturier la transcrit dans son livre La Guerre des soldats, paru en 1919. Puis elle figure dans La Saignée de Georges Bonnamy, témoignage sur la boucherie du Chemin des Dames paru en 1920, ainsi que dans Pain de soldat d’Henry Poulaille en 1937.
Mais personne ne la chante en public. Les pacifistes des années 20-30 préfèrent La Butte rouge, écrite par Montéhus, l’ancien chantre du bleu-blanc-rouge redevenu révolutionnaire… en 1923.
Curieusement, les anciens mutins de 1917 se taisent. Même dans les organisations d’extrême-gauche, ils ne font pas entendre leur voix dans les combats pacifistes ou révolutionnaires des décennies qui suivent et il faudra attendre plusieurs générations pour que La Chanson de Craonne sorte vraiment du silence et entre en pleine lumière.
Premier enregistrement en 1963 par la voix de Ginette Garcin, qui passe le texte à la troisième personne du pluriel – une femme ne peut dire « nous » à la place des soldats. La littérature gauchiste puis les manuels scolaires ressuscitent ensuite la chanson à la fin des années 70. Aujourd’hui, elle est devenue le symbole de l’horreur vécue par des millions de soldats, comme si leur détresse était désormais le cœur de leur mémoire.
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Après le 11 novembre, deux silences...
À part Quand Madelon et, depuis quelques lustres, La Chanson de Craonne, la quasi-totalité des chansons nées pendant quatre ans seront oubliées. Elles n’avaient pas été enregistrées, à part quelques exceptions, et des millions de petits formats seront oubliés au fond des tiroirs.
En outre, la guerre ne deviendra pas un sujet de chansons, malgré l’ampleur des épreuves vécues par tous les Français. Pourtant, la chanson populaire des années 20 et 30 ne mettra pas en scène la guerre, ses anciens combattants, ses veuves et ses orphelins.

« Le voici donc, ce jour de la victoire »
Le vénérable Camille Saint-Saëns compose aussitôt l'hymne Victoire, sur un texte écrit par le poète Paul Fournier. On y voit toute l'émotion de l'instant, mais autant de rancune tenace que d’espérances de paix durable : « Puisqu'à présent l'Allemagne insolente / Doit repasser le Rhin / Puisque vainqueurs de l'horrible tourmente / Nous triompherons enfin / Que dans le Monde retentisse / L'hymne d'espérance et de foi ».
Plus tard, on se souviendra plus de La Madelon de la victoire, glorieuse mais presque bon enfant sous la plume de Lucien Boyer : « Après quatre ans d’espérance / Tous les peuples alliés / Avec les poilus de France / Font des moissons de lauriers / Et qui préside la fête / La joyeuse Madelon ». Son compositeur Charles Borel-Clerc, sur des paroles de Charles-Louis Pothier, compose aussi Ils ont rendu l'Alsace et la Lorraine : « Ils ont enfin rendu l'Alsace et la Lorraine / Eux qui raillaient la France et qui disaient "jamais ! " / Ils n'avaient su là-bas que déchaîner la haine / Mais le cœur de l'Alsace était resté français ».
Le 11 novembre de Christiné
On a oublié Le Chien du boche, chanson dans laquelle il faisait dire à un brave quadrupède : « On s’rait plus heureux / Dans le paradis tous les deux / C’est l’seul endroit où y’a pas d’boches ». On a aussi oublié le grand succès du Cri de la France (« Tant qu'un Prussien restera / Et souillera / Le sol de la France / Sans répit nous combattrons / Jusqu'au dernier nous les aurons »), attesté par la facilité avec laquelle on en trouve aujourd’hui le petit format chez les bouquinistes, et les paroles de beaucoup d’autres chansons d’un des plus prospères auteurs-compositeurs du café-concert d’avant-guerre, notamment parce que, pour la postérité, il incarne l’esprit hédoniste des Années Folles.
Parce que le11 novembre 1918, il arrive à Henri Christiné une merveilleuse catastrophe : il a dû annuler la première représentation d’une opérette qu’il a composée avec des textes d’Albert Willemetz. Son héros est le légendaire sculpteur Phidias, alias Phi-Phi.
Alors la première de Phi Phi aura lieu le mardi 12 novembre au théâtre des Bouffes Parisiens. Et c’est une révolution.
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La révolution de 1918
Après le gros coup de déprime symbolisé par les mutineries de 1917, l’arrivée massive de troupes américaines et des succès peu spectaculaires mais constants sur tous leurs fronts font que les Français se sentent un peu mieux. Malgré la disparition du front de l’Est, due à la révolution russe, les armées allemandes ne parviennent plus vraiment à passer à l’offensive et l’état-major allié, dans des notes qu’ignore le grand public, estime que la guerre durera encore au moins un an et demi.
Il faut donc se changer les idées. Et, comme on s’enivre de champagne au retour d’un enterrement, Christiné et Willemetz usent de tous les artifices pour que les spectateurs de Phi-Phi oublient jusqu’à l’idée de la guerre : un décor de Grèce antique, des filles à peine vêtues, des refrains joyeusement bêta… André Urban chante un grand numéro à succès, Chanson des petits païens : « Les jolis petits païens/C’est toute la femme […] Quand nos yeux les devinent […] Quand nos doigts les lutinent/Ils font/Bientôt sous notre étreinte/Des bonds/Et même des pointes ». Et c’est dans cette opérette que naît la plaisanterie selon laquelle le Pirée est un homme.
Phi-Phi restera à l’affiche pendant trois ans à Paris avant de partir en tournée en province et d’être monté dans une dizaine de pays. Après la culture de guerre, l’ivresse de la paix.
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Les clairons de Théodore Botrel
Mais, après la cérémonie officielle de 1919, il enregistrera ce solennel hommage aux morts, alors qu’il n’a pas enregistré ses centaines de chansons de la guerre.
Son hommage, enregistré avec les cuivres de la Garde Républicaine, fait entendre successivement les sonneries réglementaires du réveil, du garde-à-vous, du salut au drapeau, de la charge et du couvre-feu, pour cinq figures successives du culte rendu aux morts pour la patrie : « Ô jeunes dieux tombés pour le salut du monde / Mais à jamais vivants dans notre souvenir / Rentrez tous à présent dans la glèbe féconde / Où grâce à vous plus beau va germer l'avenir / Et vous, clairons ardents, que votre voix rageuse / Se modère un instant, se radoucisse un peu / Pour chanter à nos morts une ultime berceuse / En leur sonnant le couvre-feu ».
C’est aussi le couvre-feu sur les chansons de la guerre. Botrel ne les chantera plus.
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Le silence de la chanson
Nous en avons déjà parlé dans la salle 3 : Quand Madelon va non seulement devenir la chanson la plus célèbre de la Première Guerre mondiale, mais aussi la seule que l’on continue à chanter. Montéhus, l’anarchiste qui avait troqué son drapeau noir contre les trois couleurs, va écrire La Butte rouge quelques années après la guerre, sans jamais avoir le sentiment de se renier. D’ailleurs, il ne chante plus tous les airs patriotiques voire militaristes qu’il a écrits en 14-18, et a repris son répertoire pacifiste d’avant-guerre.
Curieusement, même les auteurs de la plus noire chanson réaliste ne mettent pas en scène la violence des combats et la cruauté des sacrifices consentis par la nation pendant quatre ans ni, dans le présent de l’après-guerre, la douleur des veuves, la détresse des mutilés, le calvaire social des « gueules cassées », le naufrage des milliers de soldats traumatisés par les horreurs qu’ils ont vécues… Ce que la littérature accomplit avec des auteurs comme Henri Barbusse, Roland Dorgelès, Romain Rolland, Roger Martin du Gard, Paul Vaillant-Couturier, Henry Poulaille et quelques dizaines d’autres, la chanson n’ose le faire.
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Comment chanter la paix ?
Vœu pieux ? La France de l’après-guerre semble précisément ne pas savoir quel chemin prendre pour ne pas retourner à l’abîme. Plus tard, bien plus tard, on comprendra les erreurs d’après le 11 novembre : l’humiliation de l’Allemagne, le désintérêt porté à sa jeune République par les démocraties victorieuses, le « plus jamais ça » aveugle qui conduit aux renoncements de Munich, l’orgueil d’une armée victorieuse qui ne comprendra rien au potentiel des nouveaux armements…
On n’en finirait pas d’incriminer les faillites de la victoire française, mais un de leurs symptômes est peut-être lisible dans la chanson : ce peuple qui avait chanté à pleine voix sa guerre est aphone pour rêver son avenir et pour faire fructifier sa victoire. Les fractures de la société française se manifestent dans la chanson qui, dans l’entre-deux-guerres, va exprimer de nombreuses sensibilités différentes sans jamais trouver de voix commune.
La France qui a chanté la guerre ne sait pas avec quels mots chanter la paix.
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La Sacem dans la Grande Guerre
Août 1914, l’ordre de mobilisation générale est décrété en France. Chaque ville, chaque village, chaque foyer est touché par les départs, et la Société des Auteurs, Compositeurs et Editeurs de musique également. De nombreux employés et sociétaires s'en vont, les uns pour le front, les autres pour les casernes.
La Sacem compte également ses héros combattants de la guerre, morts pour la France, immortalisés par leurs actes, par leurs mots et leurs musiques. Cette salle leur est dédiée.

Accueillir les nouveaux sociétaires
De nouvelles demandes d’adhésion sont reçues : Darius Milhaud et Vincent Scotto en 1915, Francis Salabert, Léo Bachelet et Maurice Ravel en 1916, mais aussi des combattants que la guerre pousse à écrire ou composer, tel Albert Lion ou Antonin Farigoul...
Les œuvres alors désignées dans les demandes sont fortement influencées par les évènements : Lettre a une marraine de Salabert, Berceuse des Poilus de Bachelet ou encore Les héros de Verdun d’Albert Lion.
Les examens sont souvent programmés en dernière minute, sur les quelques jours de permission des futurs sociétaires. Il arrive même que la Société admette à l’affichage -sans examen- un candidat au front. Les courriers sont nombreux dans les dossiers, car si les déplacements physiques ne sont pas simples, les envois postaux, eux, abondent. Les demandes d’adhésion ainsi que les bulletins de déclarations sont alors signés “Aux Armées” et les sociétaires se font envoyer les actes d’adhésion par la poste.
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Continuer de faire vivre les créateurs
Charles Forge écrit à la Sacem en août 1914, après avoir appris que la répartition d'octobre, puis probablement celle de janvier, seraient supprimées : "Permettez-moi d'attirer votre attention sur la situation des auteurs et compositeurs non-mobilisables qui, en temps ordinaire, trouvent leurs ressources dans quelques emplois au café-concert (...) et qui se trouvent maintenant sans emploi".
Les hommes partant au front s’inquiètent pour leur famille. Ils ne savent pas quand ils reviendront, ni s’ils reviendront.
En août 1914, Ernest Gustin, mobilisé, fait part de son inquiétude de laisser son épouse, ses 5 enfants et sa belle-mère infirme. Il souhaite que la Sacem puisse leur apporter secours. Il décèdera en novembre 1917 des suites d’une maladie contractée dans les camps de travaux.
A l’annonce de son décès, sa famille ne sait pas encore que l’aîné, Maurice est tombé en avril de la même année. La famille ne sera pas abandonnée : en septembre 1918, la société reçoit une lettre de remerciement de Madame veuve Gustin « je remercie d’avoir bien voulu penser à moi pour bénéficier de votre œuvre ».
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Sociétaires solidaires
Ainsi en octobre 1914, Francis Salabert envoie à Henry Moreau, secrétaire général de la Sacem, un courrier renouvelant l’engagement financier de sa maison d’édition au profit des sociétaires les plus malheureux : « Notre grande Société n’a-t-elle pas toujours été un exemple de solidarité et de remarquable confraternité ? ».
En effet, si les familles ne se rapprochent pas directement de la Société, il arrive que ce soit les amis qui intercèdent en leur faveur auprès de la Sacem : ainsi, Dominus, auteur et interprète, alerte Léo Lelièvre (futur président de la Sacem) sur la situation critique du couple de Bercy.
Anne de Bercy prendra le relais après la mort de son mari, remerciant Léo Lelièvre d’intervenir en sa faveur auprès de la Société : l’année 1918 est difficile pour tous. C’est ce même homme qui, en 1919, met en place au sein de la Sacem le « denier des veuves » afin que les épouses de sociétaires morts lors de la guerre, ne soient pas oubliées.
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Actes d’héroïsme
Les actes de bravoures sont récompensés par des « citations à l’ordre » permettant une reconnaissance de leurs autorités et autorisant la plupart du temps le port de la croix de guerre, voire de la légion d’honneur.
Ces citations sont sous forme de petits textes décrivant les actes ou attitudes récompensées. Nombreux sont les sociétaires qui transmettent par courriers manuscrits ou notes dactylographiées ces citations à la Société : chefs de musiques, infirmiers, brancardiers, simples soldats ou officiers, les actes d’héroïsmes sont nombreux. « Digne des plus grandes éloges », « grand sang-froid », « le plus grand dévouement », « modèle de courage », « remarquable » … Une fierté pour les survivants, des hommages pour les défunts…
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Fragments épistolaires
La Sacem est d'abord une société d'hommes et de femmes issus d’horizons divers, qui, en temps de crise, poursuivent un but commun : la défense de leur vie, de leur famille, de leur pays.
Tel est le point commun entre Charles Fuster, coincé depuis le début des hostilités à Quimper et qui voit partir son fils pour le front avec anxiété, Yann d’Armor, qui combat entre Verdun et le Moulin de Laffaux, Henry Hengé qui, à Bath en Angleterre, donne des cours de français, ou encore Rudolphe Herrmann qui part pour les Dardanelles sous un faux nom, le sien étant « trop dangereux pour le cas que je serez fait prisonnier » (sic).
Chaque lettre est accompagnée de messages plus personnels, de commentaires sur la situation, les sentiments des uns et des autres sont alors perceptibles – crainte, foi, espoir « Avec vous, dans un cri de ‘Vive la France !’ ».
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Les œuvres tombées au champ d’honneur
Les comiques troupiers et auteurs de cafés concert écrivent principalement pour les soldats : pour les amuser, les faire rêver, les encourager. Et lorsqu’ils sont eux-mêmes soldats, ils écrivent pour exorciser l’horreur des combats et l’ennui des casernes.
La guerre suscite également de nombreuses créations inachevées, par manque de temps, de moyens, quand elles n’ont pas tout simplement été détruites.
En 1926, Edouard Hannecart rédige une lettre pour adhérer en qualité de compositeur : « J’avais composé quantité d’autres œuvres avant 1914, lesquelles se trouvaient à la « Gazette de la Thiérache » dont j’étais le directeur, mais les allemands ont détruit tous mes ouvrages pendant l’occupation ». Afin de palier au manque numéraire d'œuvres, il accompagne sa demande d’une lettre du maréchal Joffre reçue à la suite de la publication de son livre « Au souffle de la Grande Tourmente » dans lequel il rend hommage à ses camarades décédés au champ d’honneur.
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Ce sont les gothas
Le 27 mars 1918, la Sacem reçoit une petite note d’un sergent basé à Châlons-sur-Marne. Celle-ci informe du décès de l’auteur Victor Fabre « [Il]a trouvé la mort la nuit dernière au cours d’un violent bombardement ; sa femme et ses quatre enfants dont l’aînée a 16 ans ont subi le même sort ». Cette note accompagne une enveloppe dans laquelle se trouve le dernier texte de Victor Fabre, écrit deux jours avant le bombardement. Le titre de cette œuvre, de genre Patriotique, dont seul le premier couplet sera jamais écrit…. Ce sont les gothas … (les gothas étant les bombardiers allemands).
Aujourd’hui une plaque rue Titon, à Châlons-en-Champagne, commémore les 42 personnes qui trouvèrent la mort dans la cave de la maison bombardée.
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Les droits des créateurs morts pour la France
A la fin de la guerre, en février 1919, une prorogation de guerre est accordée sur les droits d’auteurs pour les années pendant lesquelles les créateurs n’ont pu bénéficier pleinement de ceux-ci : elle correspond à la durée totale du temps de guerre, c’est à dire 6 ans et 152 jours. A ce laps de temps s’ajoute la prorogation votée à la fin de la seconde guerre mondiale (égale à 8 ans et 120 jours). Ces prorogations (pour un total de 14 ans et 272 jours pour les œuvres de la première guerre mondiale), s’additionnent aux 50 années du droit d’auteur.
En juillet 1992, une protection supplémentaire de 30 ans est octroyée aux auteurs, compositeurs ou artistes morts pour la France, cela en plus des prorogations des deux guerres. Pierre Ginisty est mort pour la France le 25 décembre 1914, ses œuvres sont donc entrées dans le domaine public français 94 ans et 272 jours après son décès : soit le 23 septembre 2009.
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Les notices de Paul Ginistry
Mort en héros, la citation retrace les dernières paroles du jeune officier : « Je suis perdu, mais qu’importe si nous avons la victoire ».
C’est à son père, Paul, que revient la mission de rédiger en 1918 des notices sur les artistes morts pour la France. Il écrit à la Sacem concernant son second volume, souhaitant des informations sur quelques noms qu’il soumet. Paul Ginisty finit sa lettre par « La mission qui m’a été confiée présente beaucoup de difficultés, et je vous serais très reconnaissant de l’aide que vous pourriez m’apporter dans cette tâche toute désintéressée ». On se doute alors que la difficulté devait être également -et surtout- émotionnelle…
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A ses sociétaires, la Sacem reconnaissante
Le souvenir de la Société, ce sont les 48 noms gravés sur la plaque de marbre qui rappelle à chaque sociétaire qui franchit les portes de la Sacem le sacrifice de ceux qui sont tombés lors de la Grande guerre.
Un peu plus de 48 en réalité, si l’on ajoute les hommages particuliers, comme Luis Gordovil (1879-1918) ou à Louis Pettenati (1891-1918), ainsi que les sociétaires décédés des suites de la guerre (comme Ernest Gustin).
Et malheureusement un peu plus encore, avec les familles mortes dans les bombardements (comme celle de Victor Fabre). Les épouses qui, à la disparition de leur conjoint, ont dû faire face, souvent seules, à des situations précaires. La Sacem les a soutenues, autant que faire se peut, par une présence et des aides financières. Et tous les employés de la Sacem, hommes de l’ombres, qui ont perdu la vie aux combats.
A tous ces hommes, à toutes ces femmes, la Sacem rend hommage.
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