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Le punk français a 40 ans


Le punk français fête ses quarante ans, un an plus jeune que son homologue anglais, et son influence, tant musicale que vestimentaire, exerce un fort pouvoir de fascination sur les jeunes générations.Le punk français fête ses quarante ans, un an plus jeune que son homologue anglais, et son influence, tant musicale que vestimentaire, exerce un fort pouvoir de fascination sur les jeunes générations.

​​​​​​​Sexy, bruyant, dérangeant et souvent drôle, il fût le premier mouvement rock important du pays depuis les Chaussettes noires en 1960 et la tentative pop avortée du début des 70’s (Martin Circus, Dynastie Crisis, Triangle).

Le punk ouvrait la voie vers un monde différent, loin des émissions de variétés trop propres et des albums de rock progressifs devenus barbants et bien loin de la rue.

Entre deux chocs pétroliers, il apporta un vent de fraîcheur bienvenu dans un pays prospère et plan-plan, sans réelle contre-culture populaire. Mais tout le monde ne survivra pas.

Par Mathieu Alterman - 2019.
Visuel d'entrée © WindyNight – Bazzier – Jro-Grafik

Les prémices du mouvement


Tout démarre par un cataclysme venu d’outre-Atlantique : les New-York Dolls, groupe glam-rock américain, débarque à Paris en 1974. Ils foudroient tout sur leur passage : maisons de disques, programmateurs, journalistes. Au trou des Halles, le futur forum tarde à pousser. Le Paris underground y gravite autour de la boutique Open Market de Marc Zermati qui vend disques, fringues, presse.

Rapidement, un clan nouveau se forme autour du lieu : Patrick Eudeline (alors journaliste à Best), Alain Pacadis (Libération), Yves Adrien (Rock & Folk). Ce dernier a écrit en 1973 un article devenu légendaire, « Je chante le rock électrique » qui y vénère le rock le plus sauvage et immédiat, loin des Rolling Stones, Yes ou Santana devenus bourgeois. La fête a commencé.

HECTOR, CHOPIN DU TWIST (1964)

Les prémices du punk sont bien là, en 1964 avec Hector (de son vrai nom Jean-Pierre Kalfon, homonyme de l’acteur) et ses Médiators.
Leurs chansons, co-écrites avec Jean Yanne et Gérard Sire, fleurent bon le nihilisme rigolo, le n’importe quoi rebelle. Le garçon, du haut de ses 18 ans, créé le scandale quand il fait cuire un œuf sur la tombe du soldat inconnu.
Il monte sur scène dans une baignoire, est escorté de son fidèle et authentique majordome Jérôme, mais se dispute avec sa maison de disques Philips contre laquelle il gagne son procès.Il disparait très vite des radars mais reste dans les mémoires de par son audace, son avance et ses cheveux longs qui lui ont donné le surnom de « Chopin du twist ».

LE GLAM DES FRENCHIES  (1973)

« Le premier groupe français qui ose se présenter comme un groupe rock » titre Rock & Folk. La presse est conquise, le public a peur. Le look, sans doute. Les pupilles dilatées, peut-être. La réputation sulfureuse, sur fond de came et de trafic de motos aussi.
Le chanteur, Martin Dune, de son vrai nom Jean-Marie Poiré, est passé par la Factory de Warhol et connaît tous les codes. Le répertoire, uniquement en anglais, a certainement limité l’impact de ces jeunes loups qui n’avaient rien à envier à leurs homologues anglo-saxons.
D’ailleurs, le groupe sera sur la fin rejoint par une jeune chanteuse américaine, Chrissie Hynde, future Pretenders. Et Jean-Marie Poiré poursuivra une carrière prolifique de réalisateur (Le Père Noël est une ordure, Papy fait de la résistance, Les Visiteurs...). Comme son idole David Bowie, il a eu plusieurs vies.  

AU BONHEUR DES DAMES (1974)

Alors que les New-York Dolls mettent le feu à Paris, les français d’Au bonheur des dames sont numéro 1 des ventes de 45 tours.Androgynes rock’ab, parodiques mais pas que, la bande de Ramon Pipin, Eddick Ritchell, Rita Brantalou ou Sharon Glory, s’est lancée dans l’aventure pour remettre le vrai rock au goût du jour et envoyer balader les groupes « sérieux » tels que Ange ou Catherine Ribeiro et Alpes. Ridiculisant les poses lourdingues de la chanson ultra-gauche, ils annoncent ce qui va venir. Du fun certes, mais avec un fond réfléchi et une esthétique flamboyante, choquante, pour 3 minutes de plaisir. Le punk, c’est avant tout du single !  

JACQUES HIGELIN, LE GRAND FRÈRE (1976)

Il a 35 ans passés lorsqu’il rencontre enfin le succès, après plus de quinze années de galères...D’abord chanteur « rive gauche », un matin, il se regarde dans la glace, se coupe les cheveux, s’habille de jeans et de cuir et devient rock.Par désespoir, comme une ultime chance. D’une allure sale, dangereuse et étrange, son coup de bluff fonctionne et une nouvelle star est née. Ses chansons évoquent la banlieue, la crise, l’ennui, la zone. Il est incontestablement le grand frère des punks, celui qui ouvre la porte et sera respecté jusqu’au bout de son parcours.  

La première vague punk


Tout va naitre en deux étés. Août 1976 et 1977, aux festivals punk de Mont-de-Marsan organisés par Marc Zermati, devenu directeur du label Skydog Records.

Le premier, le 21 aout 1976, est interdit par la ville, qui craint les débordements. S’y produisent tout de même beaucoup d’Anglais comme les Damned, Eddie and the Hot Rods, Brinsley Schwarz, …mais également deux groupes français catalyseurs du mouvement : Bijou et Little Bob Story. Dans le public, Ian Curtis, pas encore Joy Division, est venu avec sa femme depuis Manchester. Une légende est née.

En 1977, la seconde édition s'étale sur deux jours, les 5 et 6 août. Y brillent le Clash, Police, les deux Français de l’année précédente mais surtout plein de petits nouveaux : Asphalt Jungle, Shakin’ Street, Marie et les garçons, Strychnines. En 1978, les chansons et groupes punk rencontrent enfin leur public à l’Olympia, lors d’une nuit de juillet.

GAINSBOURG ET BIJOU (1978)

Groupe peut-être trop en avance sur son temps, Bijou incarne l’intégrité rock totale, entre références 60’s et impact punk, mais toujours avec élégance.
Gainsbourg s’entiche du trio, peut-être parce qu’ils sont de grands fans, sûrement parce que ça peut lui permettre de renouer avec la jeunesse qu’il a perdue à l’époque depuis des lustres.
Et ça va marcher : ils multiplient les concerts ensemble, l’éternel fumeur de gitanes ayant abandonné les planches depuis 1964. Le chanteur leur écrit un titre inédit, Betty Jane Rose, et Bijou reprend les Papillons noirs, titre donné à Michèle Arnaud en 1966, sur son album Ok Carole en 1978.Alors, Gainsbourg le père des punks ? Affirmatif !  

STARSHOOTER : NI STONES NI BEATLES (1978)

Groupe à l’énergie débordante et au succès commercial conséquent, mais détesté par la presse rock parisienne car venu de la banlieue de Lyon. Du coup, ils seront bien plus sympas et drôles que leurs camarades de la capitale.Hervé Despesse, qui se fait appeler Kent, est voué à une carrière dans la bande dessinée. Signé chez EMI, Starshooter place Betsy Party en tête du hit-parade Europe 1 juste après que le single précédent se soit fait interdire par leur maison de disques : la pochette de Get Baque détournait le Get Back des Beatles, groupe dont le fond de catalogue était dans le même label. C’est pas de bol. Mais bel exploit pour une chanson « de secours » qui n’était même pas prévue au départ sur l’album.Pendant l’enregistrement au studio Pathé de Boulogne, les Rolling Stones travaillent leur nouveau disque dans la cabine voisine. Chaque soir, les Starshooter viennent uriner sur l’avant de la Ferrari de Keith Richards. Un soir, Ron Wood déclare gentiment à l’attaché de presse des français qu’il aime bien leur son et qu’il viendrait bien jouer quelques parties de guitares. « Non, pas question, ils haïssent les Beatles et les Stones ».  

STINKY TOYS, JEUNESSE PUNK D'ELLI ET JACNO (1979)

Elli est jolie, Jacno est beau, ils ont le look, font partie des bandes qui trainent à l’Open Market de Zermati et sont classés comme punk, sans jamais avoir demandé à l’être. En 1976, ils sont pourtant invités à venir jouer au premier festival du genre à Londres par Malcolm McLaren (manager des Sex Pistols et compagnon de Vivienne Westwood).Suite au concert, ils font la une du magazine rock Melody Maker et sont signés par Polydor. Ils sont un peu le contraire de Starshooter : la critique les vénère, mais ils ne vendent rien.Le premier album sort en 1977 et ne reste dans l’histoire que parce que Lio reprendra sous le titre Amoureux solitaire la chanson Lonely Lovers.Deux ans plus tard parait le second, supérieur en tous points, comme avec ce très cool Birthday Party. Mais le punk première manière se meurt et le groupe se sépare. Ne subsiste qu’Elli et Jacno, qui sous ces simples prénoms vont transcender la pop française.  

Le punk populaire des années 80


Le punk fait peur, il remporte un succès certain auprès du public et des médias dits « rock ». Et pourtant, une chanson va propulser le mouvement dans la lumière et en même temps le tuer par excès de popularité, comme un malentendu et une trahison de l’esprit originel punk.

Ce 45 tours, c’est "Ça plane pour moi", du Belge Plastic Bertrand. Carton mondial. Immédiatement détesté par les puristes, ceux-ci vont radicaliser leur univers, y changer les codes sous influences synthétiques ou politiques. Concurrencé par la new-wave naissante sur sa droite, le punk devient drôle, militant et ultime mouvement indépendant en ces dernières années de France Giscardienne. D’ici peu, le punk troquera le cuir pour s’acheter un chien. Mais c’est une autre histoire.

DOGS, TOO MUCH CLASS FOR THE ROCK'N'ROLL (1982)

Formé en 1973 à Rouen sous l’impulsion de Dominique Laboubée, le groupe a choisi ce nom en hommage aux nombreuses chansons qu’il vénère et contiennent le mot « dog ». Pas bête.Il lui faudra cependant des années avant de pouvoir enregistrer en 1977, et c’est avec son troisième album en 1982, Too much class for the neighbourhood, qu’il séduit toute la critique.Les Dogs sont élégants, leurs chansons courtes et classes et les concerts sont généreux, bien rodés, impeccables. Dans la lignée des mods anglais avec un joli vernis punk, sauvage et dandy. Un groupe qui avait tout pour devenir énorme mais qui refusa de chanter en français (en dehors d’une poignée de titres dont le très beau Secrets), ce qui limitera fortement son audience.Pour combler des ventes de disques moyennes, les Dogs enchaîneront les tournées en France et au Japon, et Dominique disparaitra à 45 ans en 2002, épuisé par une longue maladie lors d’un concert aux États-Unis.Trop de classe pour les voisins, pour l’hexagone, pour le monde cruel du rock’n’roll.  

OBERKAMPF : « FAIS ATTENTION » (1983)

Fondé en 1978 autour de Pat Kebra par une bande de potes fréquentant Le Gibus, le patronyme est choisi en référence à la station de métro du Bataclan, autre salle de concerts punks.Après d’infructueux essais new-wave avec l’équipe de Taxi Girl et le producteur anglais de Daniel Balavoine (Andy Scott), le groupe est amer.Le premier album sort en 1983 et s’intitule P.L.C (Plein les couilles). 
Un langage quelque peu fleuri en France, l’année où Claude Barzotti est numéro un des ventes avec Le Rital. Le groupe, habile, créé son propre label et écrit de vraies chansons. Fais attention est même illustrée par un clip qui fera les beaux jours des chaînes musicales aux alentours de 3h du matin.
On peut penser que l’image un peu lourde du groupe, en décalage avec sa musique, l’a desservie, d’autant plus qu’Oberkampf reprenait Requiem pour un con et Poupée de cire de Gainsbourg.Un deuxième album sortira en 1985, et une reformation éclair en 2003 prolongera le mini-culte d’un groupe qui aurait dû percer.Lucide, Pat déclare en 2017 : « J'ai arrêté le groupe pour vivre. Oberkampf passait avant tout, quand je rencontrais une nana dans le métro, si j'avais une répétition, c'était mort. On s'était endetté, on bouffait pas, je pesais 55 kilos, je volais pour bouffer, tu peux pas faire ça toute ta vie. »  

Punk ou rock alternatif


Au milieu des années 80, le punk semble s’essouffler. La France mitterrandienne découvre le Top 50, danse sur des rythmiques électroniques aux synthés ensoleillés, se passionne pour les causes humanitaires portées par des chanteurs d’extrême-centre comme Michel Berger ou Jean-Jacques Goldman.

En 1986, trois événements vont bouleverser la donne : la victoire de la droite aux législatives, la séparation du groupe Téléphone, rockeurs officiels hexagonaux, et la mort de Coluche. La jeunesse cherche un nouveau contre-pouvoir culturel, le punk se mue en rock dit « alternatif ». La fête va durer deux-trois ans et marquer une nouvelle génération qui n’a jamais entendu parler d’Asphalt Jungle ou d’Edith Nylon. L’esthétique devient secondaire, seul l’impact du message et l’illusion d’indépendance comptent.

Punk is (not) dead


Être punk dans les années 2000 paraît aussi périlleux que les hippies au sein des 80’s. Un amusant anachronisme. Il existe pourtant quelques irréductibles contestataires qui résistent tant bien que mal face aux rouleaux compresseurs rap et electro.

Ces artistes relativement discrets aux yeux du grand public font de belles carrières dans les festivals où leur jeune audience hédoniste prend la musique comme un défoulement collectif, d’abord jouissif, et politisé bien après. Ils sont bien éloignés de l’esthétique originale et du no future revendiqué en 1977, et s’adresse un public bien plus populaire qu’à la grande époque du festival de Mont de Marsan.

Du punk Canada Dry ? C’est ce que pensent la plupart des pionniers passés depuis longtemps à autre chose. Ils seraient plutôt les héritiers de la chanson réaliste de l’entre-deux guerres, en mode passablement énervé, certes. Punk’s not dead !

LES SALES MAJESTÉS (1998)

Les Sales majestés, originaires des Hauts-de-Seine, sont les précurseurs français du renouveau punk, plus efficace musicalement, carré, à l’impact aiguisé.Apparus sur disque au cœur des années 90, juste avant la révolution Internet, ils ont su captiver un jeune public en demande de sens. « Il faut qu’on apprenne à se tolérer » est une phrase simple mais lourde de sens, qui prône une cohabitation et rejette la violence.
​​​​​​​Le punk centriste ? Le punk réfléchi ! Et respectueux de ses aînés puisque le groupe reprend le Panik de Metal Urbain. Ils sont les rejetons des punks anglais stars dans les années 70 dont ils partagent la rage et le récit du quotidien, tout en portant haut les valeurs du D.I.Y (Do it yourself).  

PARIS VIOLENCE, EN ATTENDANT L’APOCALYPSE... (2003)

Des ovnis ! Paris Violence nait comme son nom l’indique dans la capitale, au milieu des années 90 et demeure l’un des rares (le seul ?) groupe punk à n’avoir quasiment jamais donné de concert. Leurs textes remarquables teintés de poésie en font les Léo Ferré du punk : « j’aime le jade et le gypse / Les longs cortèges blafards / Et j’aime au fond d’un boudoir / Attendre l’Apocalypse ».
Passionné d’histoire, en particulier de la première guerre mondiale, Paris Violence mène une carrière digne et sans compromission aucune, dotée d’un public fidèle voyant en eux les dandys du punk.Uniques et inclassables.  

GUERILLA POUBELLE, NÉO-PURISTES (2007)

GxP pour les intimes, est l’énorme succès du genre qui revendique plus de 1000 concerts en quinze ans. Ce qui fait une moyenne finalement raisonnable de 66,6 (hasard ?) par année.
​​​​​​​Détesté des puristes à leur arrivée, ils font partie aujourd’hui du patrimoine, tournent dans le monde entier tout en refusant de rentrer dans ce qu’ils appellent l’industrie. Jeunes rebelles.
​​​​​​​Ils exercent toujours une profession parallèle, refusent l’inscription à la Sacem et plantent des arbres pour compenser la fabrication des livrets de leurs albums. Pétris de certitudes et en colère, le monde adulte n’est pas pour eux, trop purs qu’ils sont !  

TAGADA JONES, ZÉRO DE CONDUITE (2011)

Venus de Bretagne et enregistrant depuis 1995, les membres de Tagada Jones explorent un punk métal qui se voudrait le petit frère de Bérurier Noir.D’une belle énergie et très habile dans ses productions, le groupe répond aux demandes des ados typiques de l’époque et aux fantasmes altermondialistes un rien naïfs. Chanter « Le capitalisme c’est pas pour moi » sur les images d’un skateur en baskets Adidas fait sourire.
​​​​​​​Le punk du 21ème siècle n’a plus de revendications, il est partie intégrante du système qu’il veut dénoncer et se positionne parfois à la limite de la parodie. Mais qu’est-ce que c’est dansant !