Le fumeur de gitanes nous a quitté il y a trente ans déjà et depuis, tout a été dit, écrit, entendu à son sujet. Peut-on encore éclaircir le mystère Gainsbourg ? Il y a une piste. Depuis sa disparition, quelques-uns de ses collaborateurs artistiques ont parlé. Musicien autodidacte peu à l’aise avec le solfège, le chanteur a su tout au long de sa carrière s’entourer d’arrangeurs présentés comme tels sur les pochettes de disques mais qui étaient en réalité au minimum co-compositeur sur les dépôts Sacem.
Ces hommes de l’ombre ont apporté leur patte et savoir-faire au génie peu sûr de son talent, et lui ont permis d’évoluer. Le « son Gainsbourg » était toujours la résultante d’un travail à quatre mains, ce que le public a longtemps ignoré. Et si cette médiatisation était acquise depuis ses débuts en 1958, le succès fut long, très long à venir, seulement à partir de 1979 à cinquante et un ans, grâce au reggae.
Remettons de l’ordre et de la lumière sur ces grands musiciens discrets qui se sont succédés au côté de Serge Gainsbourg : Alain Goraguer (1958-1964), Michel Colombier (1965-1968), Jean-Claude Vannier (1969-1973), Jean-Pierre Sabard (1975-1981), puis les anglo-saxons Alan Hawkshaw (1973-1987), Sly & Robbie (1979-1981) et Billy Rush (1984-1989).
Même si presque tous ont rompu leur relation professionnelle avec la star dans un climat orageux nourri de maintes frustrations, ils affichent aujourd’hui une grande tendresse pour l’homme à tête de chou. Les tensions s’oublient, les disques sublimes demeurent éternels.
Crédit photo : Claude Delorme/UMF/Gamma RaphoPar Mathieu Alterman - 2021
Alain Goraguer
Les débuts musicaux de Serge Gainsbourg en 1958 sont marqués par un éloignement du style dit « rive gauche », alors très à la mode, pour une couleur sonore jazz. Il est un fanatique du genre, le plus moderne, mais souffre de sortir ses premiers disques à déjà trente ans et sans grande formation technique. Alain Goraguer sera le collaborateur parfait.
Plus jeune de trois ans que le chanteur, il joue aussi bien du piano que du violon, il écrit déjà des musiques de films, compose pour Boris Vian et a publié en 1956 un merveilleux album de pur jazz en trio Go-Go Goraguer. Bref, les deux hommes se complètent à merveille et une belle amitié nait.

Le co-compositeur de « jazzy Gainsbourg »
« J’ai été convoqué chez Philips et dans le bureau il y avait Gainsbourg, ce garçon que j’avais vu quelques mois plus tôt dans son look pianiste d’ambiance. Le contact a été immédiatement fantastique, trois jours plus tard nous étions inséparables. »
« Quand nous avons commencé les enregistrements, même si Serge était ravi, je sentais déjà une sorte de désespoir de la réussite tardive, il voulait frapper un grand coup, tout de suite. Le problème de Gainsbourg, c’est qu’il avait des carences sur le plan harmonique. Des choses lui manquaient. Il commençait par développer une mélodie, il me demandait de continuer. On était dans le domaine de la co-composition. Au générique des musiques de films, on indiquait « musique composée par Serge Gainsbourg, dirigée par Alain Goraguer ». C’est ce qu’on mettait à l’écran, mais c’était également au minium de la co-composition. Il débutait à l’époque, ça ne marchait pas fort pour lui. Alors il avait envie de signer, mais pour ce qui est des droits à la Sacem, on partageait, il était financièrement réglo. »
En 1964, malgré les chansons à succès offertes à France Gall, les albums de Gainsbourg et les musiques de film, Alain Goraguer jette l’éponge, il ne peut plus accepter les mêmes conditions que six ans plus tôt. Fin d’une époque. Le Gainsbourg jazzy.
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L’eau à la bouche (1959)
Premier véritable succès du chanteur vendu à cent mille exemplaires, L’eau à la bouche est une chanson extraite d’un film éponyme de Jacques Doniol-Valcroze sorti en janvier 1960.
Si le long-métrage, avec Bernadette Lafont et Alexandra Stewart, est loin de rester dans les annales, la chanson brille à jamais dans l’histoire de la musique. C’est pour sa modernité que le réalisateur a choisi Gainsbourg, dans l’espoir de donner un vernis « Nouvelle vague » à un film somme toute académique, mais sous discret parfum de scandale (interdit aux moins de dix-huit ans).
C'est la première collaboration pour le cinéma entre Gainsbourg et Goraguer, celle qui pose les règles du jeu : Alain co-compose et arrange la musique, mais seul Serge est crédité. Au sein d’une partition jazz purement Goraguer, la chanson titre générique du film oscille entre boléro et cha-cha, en vogue à la fin des 50s. Succès surprise pour le chanteur, alors en piste depuis deux ans et catégorisé élitiste. Les jeunes adorent sa chanson et il faudra attendre 1969 et Je t’aime moi non plus pour un deuxième succès commercial. Un soir dans un club, Serge Gainsbourg rencontre la très belle actrice Italienne Pier Angeli, ex-petite amie de James Dean, qui lui glisse sur un papier griffonné : « J’adore L’eau à la bouche, ça me donne l’eau à la bouche ». Serge gardera à jamais la relique.
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Black Trombone (1962)
« Je l’ai composée en une nuit, ici, dans cette pièce, parce qu’il y avait là-bas dans mon lit une fille auprès de laquelle je m’ennuyais ». Le chanteur est fou de sa nouvelle création qu’il compte enregistrer sur son album à venir, Serge Gainsbourg N°4, prévu pour mai 1962.
C’est sans compter sur Catherine Sauvage et son désir de consacrer tout un EP (45tours 4 titres) à notre héros. Serge adapte le texte de Black trombone au féminin, l’enregistrement est produit par Jacques Loussier et c’est une catastrophe... Aucun swing, d’une rigidité hors de propos, terriblement daté.
Lorsque le chanteur entre en studio avec Alain Goraguer pour coucher sur bande le même titre, nous sommes dans un autre monde : arrangement aux petits oignons, Pierre Michelot à la contrebasse, Christian Garros à la batterie (tous deux accompagnateurs de Jacques Loussier dans ses célèbres disques consacrés à Bach) et surtout Raymond Katarynski au trombone, la chanson s’envole littéralement. Malheureusement, l’air du temps n’est plus au jazz, l’album passe inaperçu et ne peut exister face à la vague yé-yé.
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Strip-Tease (1963)
Jacques Poitrenaud, le réalisateur, choisit Gainsbourg dans le catalogue de Philips, qui compte aussi Michel Legrand et Claude Nougaro. Il avait travaillé en tant qu’assistant-réalisateur sur Voulez-vous danser avec moi ? de Michel Boisrond, dans lequel Serge campait un traitre. L’enregistrement des musiques est un exercice intéressant. Le film se tournant dans différents clubs de strip-tease, il faut multiplier les ambiances : exotica, jazz, mambo, cha-cha, rock...
Juliette Gréco interprète la chanson éponyme, qu’elle réserve à sa propre discographie, et sera donc absente du 45tours de la BO. Gainsbourg et Poitrenaud envisageaient pourtant l’enregistrement du titre par l’héroïne du film, Nico, future égérie Warholienne. La maquette, peu convaincante, sort 40 ans plus tard mais marque historiquement les premiers pas dans la chanson de l’icône absolue.
La musique fait exploser la frustration d’un Goraguer jamais cité. « Après Strip-tease, il y a eu une projection privée, en présence des coproducteurs (…). Serge qui était là pour parler de son travail ne m’a présenté à personne. Ça m’a vexé et quand je lui en ai fait part il m’a simplement dit « Ah bon » ? Il était de bonne foi, mais il ne se rendait pas compte. Ce fut la raison de notre fâcherie.»
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Laisse tomber les filles (1964)
« Je me souviens d’un garçon assez timide, il chantait très doucement et jouait avec deux doigts. J’aimais toujours ses chansons. Après ça on prenait le ton on ne se revoyait qu’en studio. Alain Goraguer faisait les orchestrations de quatre morceaux en une matinée, je chantais l’après-midi, on mixait le soir et le disque était fini » (France Gall)
Deuxième chanson écrite pour France Gall après N’écoute pas les idoles, Gainsbourg façonne ses textes à la personnalité de la jeune idole qu’il positionne en anti-Bardot (à qui il place aussi des titres). Goraguer, bien qu’en froid avec le chanteur, enregistre avec les musiciens habituels auxquels il ajoute des cuivres et percussions pour un son teinté de Tamla Motown, qui deviendra célèbre aux États-Unis des années plus tard en version anglaise (April March) avec Boulevard de la mort de Quentin Tarantino.
Gainsbourg prend le contre-pied des paroles des chanteuses de l’époque en glissant dans la bouche de l'adolescente des mots pré-féministes, lucides et forts. Le succès est immédiat. « J’ai retourné ma veste le jour où je me suis aperçue qu’elle était doublée de vison » se plait à dire Serge Gainsbourg, après s’être montré plus que réticent au mouvement yé-yé. Il savoure son triomphe et teinte de fiel les refrains souvent trop roses des nouvelles idoles qui lui réclament des tubes.
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Couleur café (1964)
Serge Gainsbourg a obtenu de jolis succès avec Petula Clark et France Gall. Il jouit d’un budget très confortable, 15 000 francs, pour enregistrer son nouvel album Gainsbourg percussions.
Il veut dire adieu à ce jazz qui l’empêche de vendre des disques et n’est pas insensible au succès de la bossa nova, de la samba, de la chanteuse sud-africaine Myriam Makeba. Quand on lui offre par le biais de Guy Béart, l’album Drums of passion de Babatunde Olatunki, il a le flash. Alain Goraguer réunit une équipe de jeunes musiciens aventureux (Michel Portal, Michel Delaporte, Emile Serré), un fabuleux preneur de son (Roger Roche) et des choristes qui deviendront un élément indispensable aux prochaines chansons de Gainsbourg.
Au milieu de l’album, le tube : Couleur café. Pourtant, à sa sortie en novembre 1964... rien. Serge Gainsbourg est écoeuré. L’album sort avec une photo shootée un an auparavant pour le 33 tours précédent, encadrée par un bandeau « Les grands auteurs & compositeurs interprètes ». Plus d’album pendant cinq ans pour le Gainsbourg chanteur, il faudra des années pour imposer Couleur Café qu’il interprétera sur scène lors de sa dernière tournée en 1988.
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Découvrir Alain Goraguer, Gogo pour les intimes, c’est découvrir une pépite d’homme et une perle de musicien. L’homme est discret, secret, mais l’humour luit dans ses yeux. C’est l’ours le plus attachant qui se puisse rencontrer sur les sentiers de la chanson. Le musicien est fin, à la fois savant et populaire, ce qui est rare. Sa palette est immense.
Il a su habiller Gainsbourg et Mouskouri, France Gall et Ferrat, Reggiani et Bardot, Adamo et Moustaki. Ses orchestrations lui ont valu, entre autres, l’admiration d’Henri Dutilleux. Mais l’orchestrateur est aussi, ce qui n’est pas souvent le cas, un merveilleux mélodiste. « La java des bombes atomiques », c’est lui, « L’eau à la bouche », c’est encore lui, et, dans un autre genre, le mémorable « Tout ou you tou », c’est toujours lui.
A lire aussi : Go-Go-Goraguer (1956) (Le monde instrumental d’Alain Goraguer (Frémeaux & associés).
Michel Colombier
Sous les conseils d’Alain Goraguer, Serge Gainsbourg rencontre Michel Colombier. Plus jeune (né en 1939), sa palette musicale va du jazz au rock en passant par le Brésil ou la chanson : en d’autres termes, il est « pop » et colle à l’air du temps du milieu des 60s.
Et il vient de composer deux musiques populaires à succès : le générique de l’émission radio Salut les copains et celui du show TV Dim Dam Dom. Un moyen pour Serge de renouer le contact avec les jeunes.

Le co-compositeur de « Pop Gainsbourg »
« J’ai souvent été comme Cyrano dans la scène du balcon. On connaissait mes musiques, mais on ignorait que j’en étais le compositeur. Serge avait tout ce que je n’avais pas et vice versa. Je trouvais notre manière de travailler très intéressante parce qu’il n’était pas question de tirer la couverture à soi, on participait simplement à une œuvre commune. Je choisissais par exemple la couleur à l’intérieur de l’orchestre mais il n’était pas question pour lui de me donner une mélodie puis d’aller se balader dans la nature : il assistait à toutes les séances, il me signalait toujours quand quelque chose le dérangeait. Pour moi c’était passionnant. »
Mais en 1968 c’est le clash, comme Goraguer quatre ans plus tôt, Colombier ne peut plus accepter l’absence de son nom en tant que co-compositeur sur les pochettes de disques et génériques de films. C'est d’ailleurs lui qui dans les années 2000, demandera à la maison de disques, par l’intermédiaire de Stéphane Lerouge, de créditer correctement les co-compositeurs. Les ayants droit approuvèrent fort intelligemment, de nombreuses musiques de films furent rééditées dans la transparence, merci à lui, merci à eux.
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Sous le soleil exactement (1966)
Leur premier gros travail en commun (après une BO sans suite en 1963, Comment trouvez-vous ma sœur ?) porte sur une comédie musicale commandée par la deuxième chaine de TV qui passe à la couleur, Anna, réalisée par Pierre Koralnik avec Anna Karina échappée de Godard dans le rôle-titre et Jean-Claude Brialy. Le chanteur se lance corps et âme dans le projet et compose en un temps record. Colombier met en musique ses maquettes sur des rythmes jerk, rock, pop.
Si le film, et sa BO, passent inaperçus à leur sortie, un bijou s’imposera sur la durée et fera entrer Anna Karina dans l’éternité : Sous le soleil exactement. Autre curiosité, Roller girl qui annonce Harley Davidson deux ans avant.
Mais encore plus important, Gainsbourg peut de nouveau accepter les propositions de musique pour le cinéma qu’il avait dû délaisser depuis 1963. Bingo : quatorze bandes originales signées dans les deux ans et demi qui suivent.
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Bonnie and Clyde (1967)
Pour que le film impacte le public français, René Chateau a l’idée de confier à Gainsbourg une chanson, qui serait un efficace moyen de promotion. Et l’adaptation par Johnny Hallyday de The ballad of Bonnie & Clyde de Georgie Fame a déçu. Serge est enthousiaste. Selon lui, Bonnie c’est Bardot avec qui il vit une folle passion.
Les paroles sont très inspirées par un poème retrouvé de Bonnie Parker et l’arrangement écrit par Michel Colombier est démentiel ; les cordes répondent à la rythmique, entre le Brésil et Sergio Léone, quand Colombier lui-même ponctue chaque passage instrumental de son cri.
Le 1er janvier 1968 est diffusé sur la deuxième chaine le Show Bardot, où brillent de mille feux Bonnie and Clyde, Comic Strip, Harley Davidson, Contact et d’autres rubis. De l’influence des bandits américains sur l’histoire pop de France.
Requiem pour un con (1968)
Un écho, voulu par l’ingé son Francis Miannay, une batterie frappée lentement par Pierre-Alain Dahan et une interprétation de Gainsbourg à nue, inspirée par le dernier mouvement de la Symphonie du nouveau monde de Dvorak, mais sans tapis harmonique. Michel Colombier s’est surpassé.
Le tournage est joyeux et Gabin demande au chanteur, avec qui il s’était bien entendu dans Le jardinier d’Argenteuil (1966), d’y faire une apparition en studio d’enregistrement alors spécialement recréé et qui met particulièrement en valeur le morceau.
Requiem pour un con sera interdit de passage télé et radio, on ne chante pas de gros mots sous de Gaulle. Mais la chanson devient, comme le reste de la musique du film, instrumentale et psychédélique, une référence intouchable.
Premier accrochage entre Serge et Michel : ce dernier demande à être officiellement crédité comme co-compositeur, le chanteur refuse : « Mais si on suit ton idée, pour son prochain film Georges Lautner viendra t’appeler toi et pas moi ». Ambiance. Début 1991, quelques jours avant la mort de Gainsbourg, un remix electro sera mis en vente et sonnera comme l’épitaphe du chanteur. La même année, le groupe FFF en fera une très bonne reprise sur son premier album.
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Elisa (1969)
« Elisa est un excellent exemple de notre méthode de travail (…) Serge m’amène les huit premières mesures, je trouve ça génial mais il me dit : après ça, je sais plus quoi faire. Alors je cherche et je lui propose les huit mesures suivantes. »
D'abord thème instrumental de la BO du film L’horizon de Jacques Rouffio (1967), puis utilisée dans une chanson pour une revue dansante avec Zizi Jeanmaire, elle sort en 1969 dans sa version connue. Classique du répertoire du chanteur, la chanson et ses quatre pianos à tue-tête est redécouverte quelques décennies plus tard, grâce au film éponyme de Jean Becker avec Vanessa Paradis et Gérard Depardieu (1995), ce qui vaudra un César pour la meilleure musique à Serge Gainsbourg ET Michel Colombier, officiellement crédité en tant que co-compositeur. Cocasse puisqu’il s’agit de la dernière collaboration entre les deux hommes. Michel va s’émanciper, écrire l’ultime musique pour Jean-Pierre Melville (Un flic), deux BO cultissimes pour Philipe Labro (L’héritier et L’alpagueur), un générique de fin des programmes d’Antenne 2 illustré par Folon, avant de partir pour les États-Unis et d’y travailler avec les plus grands : Beach-boys, Supertramp, Herbie Hancock, Barbra Streisand, Prince, Madonna…
Quant à Elisa, elle serait bien réelle puisque la première épouse de Serge Gainsbourg, Elisabeth Levitsky, s’y est toujours reconnue et que le couple s’est sporadiquement reformé après la rupture avec Bardot. « On a treize, quatorze ans à nous-deux ».
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Jean-Claude Vannier
C’est à Londres en décembre 1968 que Jean-Claude Vannier fut présenté à Serge Gainsbourg grâce à Jean-Claude Desmarty, directeur artistique chez Philips.
« Je savais que Serge s’était fâché avec Alain et Michel, mais cela ne me faisait pas peur ».
Le co-compositeur du « Gainsbourg undergronund »
Leur collaboration va donner naissance à quelques-unes des plus belles pages de la pop française, entre BO cultes (La Horse, Slogan, Sex-shop) et un monument, Histoire de Melody Nelson. Jean-Claude Vannier épure les orchestrations, soigne les cordes, salit les rythmiques, jouit d’une liberté totale et son avant-garde épouse idéalement le chanteur et son nouveau look, barbe de trois nuits et cheveux plus longs. Si les succès commerciaux ne sont pas foudroyants, il est aujourd’hui considéré comme l’artisan de certains des plus grands chefs d’œuvre de Serge Gainsbourg. « Tout était laboratoire, tout était école. À chaque enregistrement que je faisais, j’avais l’impression de faire un pas en avant ».
Vannier divorce de son mentor en 1973, en partie pour les mêmes raisons que ses prédécesseurs, et il aura cette phrase qui résumait à merveille leur travail : « Serge faisait le baratin, moi je faisais la musique ».
Les chemins de Katmandou (1969)
Vannier alerte alors Stéphane Lerouge chez Universal et quatre morceaux sont ajoutés à la nouvelle version du coffret Le cinéma de Serge Gainsbourg. Une partie du Graal que les fans attendent depuis des lustres. Vannier porte un regard sévère sur la partition : « Musicalement, cela n’avait aucun intérêt, c’était complètement bidon : un Indien se serait moqué de nous ». Cependant, la musique sert de formidable éclairage sur la collaboration des deux hommes et ses recherches annoncent Histoire de Melody Nelson à venir dix-huit mois plus tard, notamment en ce qui concerne les arrangements de cordes et les timbales. Les années Gainsbourg-Vannier sont incontestablement libres, audacieuses et sans limites musicales.
Détail pour les spéléologues, une chanson, When I woke up this morning interprétée par Jane Birkin, clôture le film mais demeure écartée de toute réédition, Vannier n’en étant pas satisfait. Trésor oublié ou simple refrain sans importance, à vous de choisir.
La horse (1970)
La horse = l’héroïne, le thème du film revient hanter tel une stupéfiante montée chaque scène clef, sous un déluge de percussions africaines. Solo cultissime de batterie par Pierre-Alain Dahan, cordes précises et Vannier au clavinet, le morceau fascine les DJ du monde depuis les années 90 et sa redécouverte.
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Melody Nelson : la lente gestation
Tout a été écrit sur ce chef d’œuvre mais son travail à quatre mains ne fut révélé que dans les années 2000. Premier et unique album de la période Gainsbourg-Vannier, puisque l’arrangeur était pendant plus d’un an uniquement utilisé pour les BO, sa conception ruisselle de détails cocasses.
Serge Gainsbourg trouve le titre de l’album en 1969 mais n’a rien d’autre, ni musique, ni texte. Début 1970, après une réunion avec la maison de disques qui donne son feu vert pour la production de l’album, Vannier présente au piano à un Gainsbourg enthousiaste les mélodies de Ballade de Melody Nelson et Ah ! Melody. Le chanteur ajoute Valse de Melody dont il avait utilisé la musique quelques mois avant pour un publicité Martini.
Les rythmiques de l’album sont enregistrées à Londres en avril 1970 avec Dave Richmond à la basse, Dougie Wright à la batterie et Alan Parker à la guitare. Économie de moyens, épuration maximum, tels sont les crédos. En mai de la même année sont ajoutés en France les cordes (musiciens de l’Opéra) et les chœurs (Jeunesses Musicales de France). Il faudra ensuite plus d’un an pour que Serge Gainsbourg écrive les paroles et enregistre sa voix en janvier 1971 parfois en s’inspirant de l’arrangement pour trouver ses mots. Ainsi, l’accident de voiture aurait été trouvé suite à un coup de batterie très sec.
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Une ballade du flop au culte
Ballade de Melody Nelson est le titre le plus accessible de l’album, celui qui peut s’écouter isolé sans trop de frustration. Alors que tout le métier de l’époque s’accorde pour parler de chef d’œuvre, l’album ne fonctionne pas en termes de ventes, dix-mille exemplaires vendus. « Je pensais que ce disque allait révolutionner le monde… » confiait, dépitée, Jane Birkin. Cruelle déconvenue pour une oeuvre majeure, qui voit le chanteur développer son phrasé « talk-over » et dont la pochette sublime signée Tony Frank avec une Jane Birkin enceinte au ventre caché par l’ours en peluche laisse de glace le public de l’époque. Il faudra attendre 1983 pour passer les cent milles ventes et les années quatre-vingt-dix pour que tout le monde soit d’accord : Histoire de Melody Nelson est une cathédrale.
Tout a été écrit sur ce chef d’œuvre mais son travail à quatre mains ne fut révélé que dans les années 2000. Premier et unique album de la période Gainsbourg-Vannier, puisque l’arrangeur était pendant plus d’un an uniquement utilisé pour les BO, sa conception ruisselle de détails cocasses.
Serge Gainsbourg trouve le titre de l’album en 1969 mais n’a rien d’autre, ni musique, ni texte. Début 1970, après une réunion avec la maison de disques qui donne son feu vert pour la production de l’album, Vannier présente au piano à un Gainsbourg enthousiaste les mélodies de Ballade de Melody Nelson et Ah ! Melody. Le chanteur ajoute Valse de Melody dont il avait utilisé la musique quelques mois avant pour un publicité Martini.
Les rythmiques de l’album sont enregistrées à Londres en avril 1970 avec Dave Richmond à la basse, Dougie Wright à la batterie et Alan Parker à la guitare. Économie de moyens, épuration maximum, tels sont les crédos. En mai de la même année sont ajoutés en France les cordes (musiciens de l’Opéra) et les chœurs (Jeunesses Musicales de France). Il faudra ensuite plus d’un an pour que Serge Gainsbourg écrive les paroles et enregistre sa voix en janvier 1971 parfois en s’inspirant de l’arrangement pour trouver ses mots. Ainsi, l’accident de voiture aurait été trouvé suite à un coup de batterie très sec.
Sex-Shop (1972)
Les cordes sont superbes, la prise de voix sert la mélodie sans que l’absence de Jane Birkin soit gênante. C’est de plus d’un bien meilleur niveau que La décadanse, sortie un an auparavant, que Gainsbourg détestait, et que Claude Berri voulait à l’origine pour son film.
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Di doo dah (1973)
Pas d’ambition symphonique et conceptuelle ici, juste des chansons de variété légère mais magnifiquement produites. Avec un impératif « Vannierien » : l’absence de toute cymbale, qu’il a en horreur. La chanson phare Di doo dah et le reste de l’album fleurent bon l’érotisme discret et l’autodérision permanente de la jeune muse qui en fait une complice, une amie des autres femmes. Belle exposition médiatique mais aucun succès public, Jane devra attendre 1978 et Ex-fan des sixties pour connaître la joie du disque d’or.
L’ère Gainsbourg-Vannier se termine dans une ambiance pour le moins polaire et un soir, l’arrangeur déclare au chanteur « ça va comme ça, je me casse ». Fin de l’histoire professionnelle, mais une amitié qui reprendra plus tard. Si les années Vannier sont aujourd’hui les plus prisées, elles sont aussi celles qui n’ont jamais connu à l’époque de succès commercial malgré le Je t’aime, moi non plus paru juste avant leur collaboration et classé numéro un. Le temps a réparé.
Compléments : L’enfant assassin des mouches (1972), Jane Birkin Olympia 1996, En public et fait à la maison (1985-2005)
Alan Hawkshaw
Fin mars 1973, Serge Gainsbourg s’apprête à enregistrer les playbacks de son nouvel album Vu de l’extérieur, quand Jean-Claude Vannier s'en va. Le chanteur doit faire vite, il ne peut rester seul.
Les membres de la rythmique du disque Di Doo Dah viennent à la rescousse et l’ingé son du studio réservé recommande le pianiste Alan Hawkshaw pour les arrangements et la direction musicale.

Le co-compositeur du « Gainsbourg intello »
Compositeur prolifique de jingles et publicités, il est aussi un des piliers de la librairie musicale KPM, Royce Rolls de l’illustration sonore. Alan Hawkshaw perçoit tout de suite le côté blues laid-back du chanteur et lui donne une couleur JJ Cale d’une belle élégance. Si Gainsbourg, à l'anglais très pauvre, peine à communiquer avec les musiciens, Alan fait le lien et met en forme en un temps record ses idées. La quasi-totalité des instrumentaux est enregistrée en trois jours. S’ensuit une collaboration qui dure le temps de trois albums pour Serge, de trois pour Jane, et des disques de Deneuve et Adjani. « Serge s’amène en studio avec des brouillons de chansons. Il a une manière très simple d’écrire, le contenu mélodique de ses morceaux est généralement très riche et il ne me reste qu’à broder autour de la trame qu’il me donne » confie Hawkshaw.
Le groupe est incontestablement efficace, et leur collaboration est la plus longue de toutes, entre 1973 et 1987, de manière sporadique. Serge Gainsbourg signe ses plus grands textes, qu’il travaille avec un acharnement perdu ensuite et les fulgurances de l’album L’homme à tête de chou font oublier le cruel manque d’audace musicale du Rock around the bunker.
Je suis venu te dire que je m’en vais (1973)
Album de la rupture Gainsbourg-Vannier, Alan Hawkshaw prend le relais à Londres. On retrouve sur tout l’album Vu de l’extérieur le même traitement rythmique produit auparavant par Vannier, sans cymbales et laid-back, dans la lignée de Di Dooh Da.
Pour le titre phare, Je suis venu te dire que je m’en vais, il envisage de retravailler avec Michel Colombier, car il désire y ajouter des cordes. L’ex-comparse le lui déconseille et l’incite à épurer la chanson. Le chanteur acquiesce mais il sent que quelque chose manque. De passage en studio, Jane Birkin pleure car ses filles sont parties en vacances loin d’elle. On enregistre et les larmes « qui n’y pourront rien changer » se retrouvent sur la bande.
L’enregistrement est interrompu le 15 mai 1973 par le premier infarctus de Serge Gainsbourg et les prises de voix seront reportées quelques mois plus tard. Lorsque l’album parait, organique et superbe, ce n’est encore une fois pas un succès, mais le single est programmé régulièrement en télévision, ce qui n’était pas arrivé au chanteur depuis quatre ans.
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Nazi rock (1975)
Concept album autour de nazis partouzeurs et travestis, Rock around the bunker, inspiré par le film Portier de nuit de Liliana Cavani sorti l’année précédente avec Charlotte Rampling et Dirk Bogarde, les textes ne font pas tellement rire le public.
Nazi rock, premier morceau de l’album, est de loin le meilleur. Mais le reste déçoit. « Beaucoup de titres étaient plutôt basiques, mon rôle consistait à les rallonger et à organiser l’ensemble de l’album. Je devais donc écrire toutes les parties, du moins le déroulé des chansons, et les arranger à la manière avant de les confier au reste du groupe. » explique Alan Hawkshaw.
C'est l'un des rares disques de Serge Gainsbourg à ne pas avoir connu de rédemption. Jacky Jakubowicz, futur clown chez Dorothée, est en 1975 l’attaché de presse radio de Gainsbourg depuis deux ans au sein du label Phonogram. « Si pour Vu de l’extérieur ce fut déjà compliqué de le faire entrer à la radio, pour Rock around the bunker je me suis fait jeter comme jamais ». Serge Gainsbourg ne recommencera plus la même erreur et sera plus regardant sur le son. Positivons : c’est avec cet album que vint le retour des chœurs féminins.
Aeroplanes (1976)
À la sortie de L’homme à tête de chou, Gainsbourg a alors le moral à zéro. Ses disques passés n’ont pas marché, ceux de Jane Birkin non plus et son film Je t’aime moi non plus est passé inaperçu.
Il compte beaucoup sur ce nouveau concept-album qui est peut-être le meilleur de toute sa carrière, son chef d’œuvre absolu. Le chanteur a ciselé les textes comme jamais et musicalement son groupe anglais s’est véritablement défoncé pour faire oublier Rock around the bunker. L’heure est à la découverte des synthétiseurs analogiques, ARP Odyssey en tête. Alan Hawkshaw maitrise ses claviers tel un maestro, les séances se passent bien et regonflent le chanteur. Le morceau Aéroplanes en est le meilleur exemple et influencera les musiciens électroniques tels Air ou Daft Punk dans les années 2000. Cette histoire d’amour sordide entre un loser sur le retour et une shampouineuse vénale est textuellement encore plus aboutie que Melody Nelson.
Mais fin 1976, l’album sort et c’est un nouvel échec, à peine 20 000 exemplaires vendus. « Il m’appelait vers deux heures du matin, me disait qu’il voulait tout arrêter, n’en pouvait plus. Vous comprenez TOUTES les radios me sortaient la même chose depuis des années, que ce n’était pas la couleur de leur station. Serge ne comprenait pas pourquoi des gens aussi pointus que Gérard Manset ou Yves Simon passaient sur les ondes mais pas lui. Il était en miettes. » (Jacky Jakubowicz)
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Sea, sex and sun (1978)
« Le disco ça me gonfle, poum-poum, on dirait qu’il y a des travaux à côté » disait Gainsbourg. Mais un mois avant l’enregistrement, il découvre la reprise disco de Je t’aime moi non plus par Donna Summer, extraite du film Thank god it’s Friday.
Écrite et enregistrée en quelques jours par Alan Hawkshaw pour ses dernières sessions avec Gainsbourg chanteur, dans un je-m’en-foutisme généralisé, Sea, sex and sun est programmé par RTL et remporte un joli petit succès. Que Gainsbourg ne vit pas très bien, tant il trouve le titre léger et que son avenir musical s’annonce des plus flou.
Mais il n’a pas sorti d’album depuis deux ans, c’est bon à prendre, et la chanson est utilisée par Patrice Leconte et l’équipe du Splendid pour le film Les bronzés. Un frémissement annonciateur du changement radical à venir l’année suivante, mais c’est une autre histoire.
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Pull marine (1983)
Nous sommes en 1983 et Serge Gainsbourg est une super star depuis quatre ans, abonné aux disques d’or et de platine. Il était temps. Il écrit deux albums simultanément, celui de Jane Birkin avec qui il est séparé depuis 1980, Baby alone in Babylone, et celui d’Isabelle Adjani au titre éponyme. Certaines chansons passent de l’une à l’autre, Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve était initialement destinée à Adjani et Pull Marine va de Jane à Isabelle. Le travail en studio est assuré par Alan Hawkshaw qui continue de travailler avec Serge pour ses albums « chanteuses », et un petit nouveau, l’ingénieur du son Dominique Blanc-Francard. « Il bosse bien le petit. Putain, le son, c’est double titan, on va bien s’amuser » (Serge Gainsbourg).
Pull marine sera le plus gros succès de l’album et bizarrement le dernier single à sortir alors qu’il est évident que c’est le titre le plus fort. Le texte est co-signé par Isabelle Adjani, ce que Gainsbourg ne fait jamais, mais les séances furent si tendues entre les deux que l’homme à tête de chou cède. Beau clip réalisé par Luc Besson, pochette superbe, un album en or pour la comédienne habitée, malheureusement resté sans suite.
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Jean-Pierre Sabard
En 1975, Jean-Pierre Sabard (orthographié également Sabar) est déjà un arrangeur reconnu par le monde de la variété. Il a aligné des tubes pour Hugues Aufray (Je ne pourrai t’oublier tout à fait), Jean Gabin (Maintenant je sais) et Françoise Hardy sur un texte de Gainsbourg en 1968 (Comment te dire adieu).
Les deux hommes se sont croisés pendant l’enregistrement de Histoire de Melody Nelson où Jean-Pierre tenait le piano. Il est la bouée de secours dont le chanteur a besoin, peu de temps après avoir dû refuser les bandes originales des Valseuses et d’Emmanuelle, faute de collaborateur.
Le co-compositeur du Gainsbourg sexy
Prudent, Sabard, grand admirateur de Gainsbourg, appelle cependant Vannier pour le prévenir qu’il est sur le point d’être engagé. « Vas-y, ne te gêne pas pour moi » lui répond-il.
S’en suit une époque que l’on nomme musicalement plus « solaire » pour Gainsbourg, au son très hi-fi et californien, qui fait la joie des collectionneurs des années 2000 de par son hédonisme relativement rare dans la carrière du chanteur. Emmanuelle 3, Madame Claude, Dieu fumeur de havanes, L’ami Caouette, Ballade de Johnny Jane…
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Ballade de Johnny-Jane (1976)
Il s’agit d’un extrait chanté de la BO du premier long métrage mis en scène par le chanteur, Je t’aime moins non plus.
Le titre est superbement interprété par Jane Birkin, la mélodie et l’arrangement sauvent Gainsbourg au dernier moment de la page blanche. Première bande originale produite par Serge et Jean-Pierre, il y règne un climat qui perdurera entre eux toute la fin de la décennie : sexy, californien, FM.
Le chanteur reprendra lui-même le morceau, conscient du petit miracle, lors de ses concerts de 1985 au Casino de Paris. Un joli thème.
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Le cadavre exquis (1975)
Au printemps 1975, après ses déconvenues commerciales, Serge Gainsbourg tente le 45tours tube de l’été avec l’Ami Caouette. Il s’agit de la première collaboration entre le chanteur et l’arrangeur.
Jean-Pierre Sabard reçoit une cassette avec la voix de Gainsbourg : « Sabard, la chanson c’est l’ami Caouette, ça fait « L’amie Caouette me fait la tête », voilà démerde-toi ». La chanson se classera péniblement 17e du classement Europe 1 et Serge considèrera plus tard qu’il s’agissait d’une « connerie monumentale ». Peut-être, mais ce qui nous intéresse ici est l’excellente face B, Le cadavre exquis.
Habillée d’un groove prodigieux porté par la batterie de Jean Schultheis (qui pousse également le cri-chorus), le titre est l’un des moins connus de l’œuvre du chanteur, et vaut très largement la découverte. Drôle, dans une ambiance poisseuse et funky 70’s, c’est un irrésistible de fin de soirée des années 2000. Incontestablement Jean-Pierre Sabard avait le sens du son.
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First Class ticket / Yesterday on Fender (1977)
Le film s’avère très réussi et a bien vieilli, un formidable témoignage des années Giscard dans le triangle d’or Parisien (8ème, 16ème, Neuilly), avec femmes divinement habillées et maquillées. La BO se doit d’être à la hauteur et c’est clairement le cas. Sabard et son équipe, Jean Schulteis, Marc Chantereau (Batteries et percussions), Slim Pezin (Guitare), font des étincelles moites et disco-funk en particulier sur First Class Ticket. Le rôle du chanteur dans la composition de la musique demeure assez flou et il est probable qu’il ne soit responsable que de la ligne mélodique de Yesterday, yes a day chanté par Jane, mais quel disque incroyable, longtemps introuvable et qui est réédité en 2021 pour les trente ans de la mort du génie.
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Goodbye Emmanuelle (1977)
Vignettes exotiques sexy, les thèmes instrumentaux en font en quelque sorte le deuxième volet du diptyque engagé par Madame Claude. La chanson titre est cette fois-ci entonnée par Serge Gainsbourg lui-même, sur un rythme soft-reggae avec une Birkin plus sensuelle que jamais aux chœurs. Bref, c’est formidable, jouissif et d’un hédonisme qui répond idéalement à son époque et on peut regretter amèrement que l’équipe Gainsbourg-Sabard ne se soit jamais consacrée à un album entier du chanteur.
À la sortie du film, qui s’avère être un échec, la sortie de l’album est annulée et remplacée par un simple 45tours. Réédition de ce trésor Gainsbourien en 2021, tout comme Madame Claude. Chaud !
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Dieu fumeur de havanes (1980)
Dieu fumeur de havanes est un très joli moment d’émotion entre Serge et Catherine Deneuve, aussi bien à l’écran que sur disque. Cordes épurées signées Raymond Donnez, ce qui provoque des tensions entre Serge et Jean-Pierre, la promotion du titre et du film tomberont un mois après la séparation du couple Birkin-Gainsbourg. Ce dernier aura ces mots définitifs : « Elle ne m’a pas seulement aidé à sortir d’une mauvaise passe, peut-être est-ce grâce à elle que je me suis pas flingué ».
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Sly and Robbie / Billy Rush
Nous sommes fin 1978. Serge Gainsbourg a fêté ses vingt ans de carrière avec un beau coffret de six albums compilation, mais la cérémonie a des allures de deuil : il est commercialement au plus bas et sa maison de disques compte le virer après le dernier album prévu par contrat. Dur. Il ne peut aller artistiquement plus loin avec Alan Hawkshaw et c’est l’impasse au niveau des ventes.
Un soir de concert en retard, Philippe Lerichomme, présent dans la salle et chef de projet du chanteur au sein du label depuis 1975, entend du reggae sur lequel des punks dansent. C’est le flash, il faut envoyer Serge à la Jamaïque.
Les co-compositeurs du Gainsbourg reggae
Après plusieurs albums achetés, les noms de Sly & Robbie se démarquent par leurs fréquences sur les crédits des pochettes. Ils assurent la section rythmique des plus grands disques du genre. Gainsbourg est partant même s’il n’a rien d’autres que des titres de chansons et quelques bribes.
En huit jours, l’album Aux armes etc est dans la boîte et se classe numéro 1. Après vingt années chaotiques, Gainsbourg goûte enfin aux joies du succès.
Pour le meilleur et pour le pire, il ne changera plus sa méthode de travail : titres trouvés en amont, textes écrits dans l’urgence la veille des enregistrements, les arrangeurs s’occupent de créer la musique à partir de ses quelques indications.
Aux armes etc. (1979)
Le chanteur reprend La Marseillaise avec en tête l’idée de provoquer le même scandale que les Sex Pistols lors de leur cover de l’hymne national britannique God save the Queen. Et cataclysme il y a, jusqu’à un article profondément antisémite publié dans le Figaro Magazine sous la plume de Michel Droit. En 1981, Gainsbourg aura sa revanche en achetant pour l’équivalent de 63 000 euros d’aujourd’hui le manuscrit de La Marseillaise signé Rouget de Lisle.
Contre toute attente, l’album est un immense carton. Terminé les années de galère, Gainsbourg plait enfin, et aux jeunes ! Son attaché de presse Jacky se souvient : « Il était tellement heureux car pour la première fois de sa vie les gens de la rue lui parlaient de ses chansons, il pouvait donc rester trente minutes à discuter avec un nouveau fan, il n’en revenait pas ».
Serge Gainsbourg devient en quelques semaines un poids lourd de l’industrie musicale, sa maison de disques renouvèle un contrat plus avantageux, il remonte sur scène au Palace en 1980 avec ses musiciens jamaïquains.
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Ecce homo (1981)
Extraite du deuxième album reggae de Serge Gainsbourg, Mauvaises nouvelles des étoiles, la chanson Ecce Homo officialise la naissance du double maléfique du chanteur : Gainsbarre. Provocateur, scandaleux, destroy, il va l’accompagner durant toutes les années 80.
Si le disque Aux armes etc fut enregistré dans un climat très roots à Kingston, ce nouvel album, encadré de la même équipe, s’est déplacé aux Bahamas. Ce qui ne ralentit en rien la production, puisque l’album est bouclé en moins d’une semaine, mais le climat a changé.
Sly & Robbie sont moins à l’aise loin de la Jamaïque et ils l’ont mauvaise sur un autre point : « Je n’ai pas grand chose à dire sur ce disque car, pendant l’enregistrement, j’étais encore fâché à cause des crédits de production du premier album » dira Robbie Shakespeare. Toujours le même problème…
Notons qu’Ecce Homo demanda trois prises de voix dont une au texte alternatif et que, tout comme l’album précédent, la photo de la pochette date curieusement de l’automne 1977.
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Billy Rush, le co-compositeur du Gainsbourg star
En 1984, Serge Gainsbourg est à la recherche d’un son new-yorkais. Il a pris le Let’s Dance de Bowie en pleine face et rêve de collaborer avec Nile Rodgers, ex-guitariste de Chic et responsable du fracassant come-back de la rock star anglaise. C’est la découverte d’un morceau de Southside Johnny and the Juke, Get your body on the job, qui les pousse à contacter son magicien du studio, Billy Rush. Love on the beat et You’re under arrest seront les deux derniers albums d’un chanteur devenu icône, qui séduit les plus jeunes générations tout en jouant les provocateurs scandaleux. Qu’il est loin le temps des disques cultes tirés à 20 000 exemplaires.
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Love on the beat (1984)
Premier single de l’album éponyme paru en 1984, Serge Gainsbourg prend donc un virage au gros son New Yorkais sous la houlette de Billy Rush. Long titre rythmé par les gémissements de Bambou, compagne du chanteur depuis 1981.L’homosexualité est le thème récurrent de l’album, sujet jusque-là jamais abordé par Serge Gainsbourg.
On peut déceler dans cette chanson l’influence de Frank Zappa et de son titre The torture never stops (1976). Pour la première fois, Gainsbourg utilise des chœurs masculins (les frères Simms, présents sur l’album Let’s dance de Bowie). George et Steve Simms se montrent d’ailleurs perplexes lors de l’enregistrement : « On s’est dit qu’il devait s’agir d’un mec riche qui croyait pouvoir être compositeur de chanson française, (…) qu’il allait pouvoir faire écouter à ses amis. L’idée que ce type puisse intéresser le grand public nous semblait pure folie ! ».
À sa sortie en octobre 1984, le succès de l’album est considérable, quatre singles et une tournée d’un an. Le clip de Love on the beat sera tourné au club de la rue de Rivoli La Scala, un après-midi de week-end et devant un public d’adolescents dansant avec insouciance. Les années 80 quoi.
Oh daddy oh (1986)
Fin 1986, Serge Gainsbourg écrit et compose un album pour sa fille Charlotte, fraichement auréolée d’un César de la révélation féminine pour son rôle dans L’effrontée de Claude Miller. Il réunit autour d’eux Billy Rush et son équipe de Love on the beat. Le disque sort, porté par le duo père-fille Charlotte forever et le deuxième single Elastique. Belle réussite commerciale et artistique, cet album souffre cependant d’un problème de taille : jamais Gainsbourg n’a autant recyclé. La chanson titre est un décalque du Tableaux de l’enfance d’Aram Khatchatourian, Don’t forget to forget me reprend le Souviens-toi de m’oublier écrit pour Catherine Deneuve en 1981.
Oh daddy oh est la quatrième utilisation d’une mélodie composée par Jean-Claude Vannier en 1972. Cette mélodie qui sera cause de la rupture entre le chanteur et Jean-Pierre Sabard lors de l’enregistrement de la BO de Tenue de soirée la même année. Sabard refusera d’utiliser encore le même thème, Gainsbourg le renverra des séances et le guitariste Slim Pezin le remplacera dans la « co-composition ». Gainsbarre prend le dessus.
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Aux enfants de la chance (1987)
Lorsque Gainsbourg entre en studio en 1987 pour enregistrer son nouvel album, il sait qu’il doit se reprendre et ne pas produire une redite de Love on the beat.
Concept album autour d’une jeune junkie du nom de Samantha, Serge travaille ses textes, et pour Aux enfants de la chance, revient à la « chanson chantée », ce qu’il n’a pas fait sur l’un de ses albums depuis 1976 avec Marylou sous la neige dans L’homme à tête de chou.
Farouchement opposé aux drogues, il a peur pour ses enfants et obtient un tube avec ce morceau-croisade que d’aucuns ont moqué lors de sa sortie, mais qui demeure d’une grande sincérité. Et entendre Gainsbourg chanter pour de vrai sur sa mélodie fait craquer le public de 1987. Aux enfants de la chance était le nom d’un dancing dans lequel le père de Serge jouait du piano entre 1934 et 1937 : « Comment peut-on appeler d’un nom pareil un dancing ? Elle est très importante cette chanson, pas en tant que « hit », mais en tant que message ».
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