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Guy Béart

Un passeur qui chantait la vie


Auteur de près de 300 chansons délicates, aux textes percutants et aux mélodies raffinées, Guy Béart a été un passeur de mots et d’arts. Des cabarets à la TV, il fut l’un des derniers représentants de la chanson poétique française.

« Je respecte beaucoup la chanson, qui est pour moi la plus pure expression de l’âme humaine. » Ces mots de Guy Béart, rapportés dans le journal Le Nouvel Observateur, traduisent l’intégralité de ce qu’il est : un homme aux multiples casquettes et talents, mais aussi un poète à contre-courant.  

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Une enfance aux quatre coins du monde


Un homme qui sait raconter le monde car il le parcourt, dès son enfance. Son père, David Behar-Hasson, comptable, se déplace régulièrement. Guy, né en Égypte au Caire en 1930, grandit entre l’Europe et le Mexique, avant de s’installer au Liban. Ce n’est qu’à l’adolescence qu’il arrive en France, après avoir obtenu son baccalauréat de mathématiques.
À peine adulte, il est déjà au fait de nombreuses couleurs du monde et surtout de ses sonorités. Élève du prestigieux lycée parisien Henri-IV, Guy se destine à des études d’ingénierie. Après sa classe préparatoire, il intègre l’École nationale des ponts et chaussées, aujourd’hui située au cœur de la Cité Descartes, à Champs-Sur-Marne. Une école renommée dans laquelle il se spécialise dans les ponts et les structures, témoins de son attrait pour l’algèbre et les sciences, mais qui n’est finalement qu’une partie de son destin. Car, comme il le confessera plus tard au journal Le Figaro, « une chanson est une émotion plus une équation ».

Parallèlement à ses études, Guy s’est inscrit à l’École nationale de musique de Paris et c’est une révélation. Ses instruments de prédilection ? Le violon ou la mandoline, accolés à la chanson et à la poésie. Grâce à son talent mais aussi sa curiosité, il fréquente alors le milieu artistique parisien, celui qui foisonne dans le quartier Saint-Germain-des-Prés. À cette époque, au début des années 1950, Georges Brassens et Juliette Gréco font entendre leurs voix dans les cabarets, tandis que Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir agitent leurs pensées au cœur des mythiques lieux que sont le Café de Flore et Les Deux Magots. Cette aura artistique et intellectuelle inspire profondément Guy Béart. Le 5 novembre 1953, il demande à adhérer à la Sacem en qualité d’auteur-compositeur.

À son tour, il se frotte à l’effervescence de la scène. Guy a une vingtaine d’années, est encore étudiant et fréquente alors des cabarets emblématiques : La Colombe, le plus vieux bistrot de la capitale, ou encore Le Cheval d’Or, au cœur du quartier de la Contrescarpe, dans lequel Boby Lapointe croise Jacques Brel ou Michel Legrand. Si tous ces lieux sont de véritables laboratoires, un cabaret en particulier marque sa vie : Les Trois Baudets, situé boulevard de Clichy, fondé par Jacques Canetti, grand directeur artistique. Les mots sensibles et les mélodies raffinées de Guy Béart caressent les oreilles de ce célèbre producteur, au milieu de nombreux artistes francophones de l’époque. Il le signe dans son label, Philips, et lui fait enregistrer son premier album dès 1957. Dedans, l’une de ses premières chansons, « Bal chez Temporel », adapté d’un poème d’André Hardellet. La consécration est rapide, fulgurante, même : avec cette chanson, Guy Béart obtient le Grand Prix du disque de l’Académie Charles-Cros et se place alors parmi les grandes révélations de la chanson française.

Un artiste sensible et à contre-courant


À la fin des années 1950, Guy Béart est déjà considéré comme un héritier de la grande tradition des « chanteurs-poètes ». Ses textes fascinent, enivrent et marquent : il chante la vie et la liberté dans « L’Eau vive » (« Ma petite est comme l’eau, elle est comme l’eau vive / Elle court comme un ruisseau, que des enfants poursuivent »), au succès soudain, reprise par la suite par de nombreux artistes. On l’entend dépeindre les petits bonheurs dans « Qu’on est bien », sortie en 1960.

Entre tendresse et légèreté, Guy Béart narre aussi le portrait d’une jeune femme moderne dans « Fille d’aujourd’hui », ou explore les contradictions de l’existence dans « La vérité ». Si l’homme connaît le succès, c’est par ses textes limpides, doux et sensibles, mais aussi ses mélodies affectueuses et angéliques. C’est un « mélodiste de génie », comme le dit Julien Clerc, un « grand poète », le résume Juliette Gréco. Surtout, un artiste capable de fédérer aussi bien un cercle intellectuel que le grand public. Dès ses premières chansons, Béart est ce pont entre la chanson populaire et la poésie.
Dans le courant des années 1960, il enregistre deux albums de chansons françaises traditionnelles mais écrit aussi pour les autres, de Patachou à Zizi Jeanmaire, comme les titres « Il y a plus d’un an » ou « Je suis la femme ». À l’époque, Guy Béart se distingue. Si Jacques Brel ou Barbara connaissent un succès fou, le yéyé – avec comme têtes de file Johnny Hallyday, Sylvie Vartan ou encore Françoise Hardy – déferle à la radio à partir de 1962. Face à cette nouvelle aura musicale, aux rythmes dansants, pop et énergiques, Guy Béart préfère la douceur et la profondeur des textes.

Sa place est à part et le fait d’être à contre-courant marque sa vie. En 1968, il dévoile même un 45-tours original de science-fiction poétique appelé Guy Béart chante l’espace, dans un genre alors peu exploré de la chanson française, se rapprochant plutôt de la new wave. Salué pour son audace et sa créativité, l’album propose alors une alternative poétique aux tendances musicales de l’époque.
Les années 1960 sont pour Guy Béart une décennie d’expérimentation poétique, de reconnaissance aussi bien intellectuelle que populaire. Sa prose comme ses mélodies légères font dès le début de lui une figure marquante de la chanson française, même s’il a pour ça dû se battre : alors que les maisons de disques préfèrent les grandes stars rock et yéyé de l’époque, il cherche à gagner en indépendance et en autonomie et monte en 1963 son propre label, appelé l’Apam : sa soif de liberté lui est propre, mais il tente aussi de l’offrir aux autres artistes. C’est notamment en ce sens qu’il devient aussi une figure de la télévision. Si son producteur Jacques Canetti le fait participer très tôt à des émissions musicales en vogue, notamment sur la RTF, la Radio Télévision Française, où il devient rapidement une figure familière des foyers français ; es clips, ses enregistrements comme ses concerts passent sur le petit écran. Ses textes sont chaleureux, et son visage rassure.

Béart est tellement impliqué dans la vie culturelle qu’il finit par devenir animateur de sa propre émission de télévision. Première diffusion, le 6 novembre 1966. La chaîne ? La plus importante, la première de l’ORTF. Dans son émission appelée Bienvenue chez Guy Béart, il reçoit d’autres artistes et met en lumière de jeunes talents. Curieux, passionné et en véritable passeur, le présentateur tisse un lien particulier avec son public, toujours plus nombreux, et les artistes qui l’entourent. Jusqu’en 1978, il anime pas moins de 70 émissions dans lesquelles il invite aussi bien Simon & Garfunkel que Michel Sardou, Johnny Hallyday qu’Anouk Aimée. Aujourd’hui encore, l’émission laisse le souvenir de grands moments musicaux comme de simplicité. « Je suis un oiseau rare, mais j’ai mes raisons », confie par exemple Michel Polnareff. Guy Béart lui-même s’y révèle : « La chanson, c’est l’art de dire ce que l’on pense sans le dire vraiment », glisse-t-il. Comme le rappelle le journal Le Monde à l’époque, Marie Laforêt y chante pour la première fois en public en s’accompagnant à la guitare, Duke Ellington se livre au jeu des confidences… Bienvenue chez Guy Béart, c’est une émission d’artistes libres et en liberté, évoquant l’ambiance des cabarets parisiens.

Guy Béart, folle espérance


Si dans les années 1960 et 1970, Guy Béart est visible aussi bien à la télévision que dans les bacs, sa vie privée connaît des remous. Marié à Cécile de Bonnefoy du Charmel en 1959 avec qui il a une fille, Ève, il divorce un an plus tard avant d’entamer une relation avec l’actrice et ex-mannequin Geneviève Galéa. Ensemble, ils deviennent jeunes parents d’Emmanuelle Béart en 1963, devenue depuis une grande actrice du cinéma français.

Ce n’est cependant pas sa vie familiale qui l’oblige à devenir plus distant des scènes musicales et télévisuelles à la fin des années 1970. À cette période, il découvre être atteint d’un cancer qui le contraint à revoir son quotidien mais surtout à s’interroger sur sa vie artistique. Pendant de nombreuses années, il se coupe de la musique et de la télévision afin de mettre sa santé et sa famille au premier plan. Pour autant, cette période marque considérablement sa vie musicale : ses textes et les albums qui suivront présenteront une vision plus existentielle de la vie et aborderont des thèmes moins insouciants, liés au temps ou à la fragilité. En témoigne sa chanson « Les couleurs du temps », en duo avec Barbara (« Je suis de toutes les couleurs / Et surtout de celles qui pleurent », chantent-ils) ou encore « Demain je recommence », chanson d’espérance (« J’ai le cœur qui fait la gueule / Mais je pédale encore tout seul »).

Plus grave mais toujours aussi lumineux, Guy Béart revient sur le devant de la scène dans les années 1980 mais aussi à travers son livre, L’Espérance folle, pour lequel il reçoit le prix Balzac et dans lequel il l’admet : « Le temps s’en va. Mais sans le savoir vraiment, nous avons tous confié un fragment de notre passé à nos amies les chansons. » Ses amies les chansons lui permettent aussi de s’engager, comme lorsqu’il retourne sur les lieux de son enfance à Beyrouth en juin 1989, en pleine guerre du Liban. Il y chante la chanson « Liban libre », ému : « Pour qu’un beau jour le monde entier / Ne vive pas dans la terreur / Je ne dois jamais oublier / Le petit Liban au grand cœur. »

À la recherche de l’intimité


Loin des grandes machines médiatiques, souvent en marge du « show-business », il privilégie des rapports plus directs avec son public, des concerts plus intimes, plus familiaux. Quelques années plus tard, dans les colonnes du Nouvel Observateur, il le confie : « J’ai donné des concerts par milliers, signé des montagnes d’autographes, produit des émissions de télévision, j’ai connu la vie mondaine. Pourtant, je suis viscéralement un solitaire. » Tellement qu’il connaît aussi des années de vaches maigres, aussi bien financièrement qu’en studio : entre 1986 et 1995, il ne sort aucun album. Reste qu’à cette période, en 1994, il est distingué par l’Académie française et reçoit la Grande Médaille de la chanson française, preuve de sa postérité. Un accélérateur, probablement, pour revenir l’année suivante avec un nouvel album, intitulé sobrement Il est temps, discret et puissant, où il semble avoir retrouvé la sérénité. Tellement qu’il ne sortira plus rien ensuite pendant quinze ans, comme s’il n’avait plus rien à prouver.

En 2010, il revient avec Le Meilleur des choses, un album de treize chansons douces et émouvantes comme à ses débuts, mais aussi plus critiques. À 80 ans, il y expose sa vision sur l’amour, la société mais aussi sur le temps. C’est un succès : l’album se classe pendant dix semaines dans le top. De quoi être fier de donner en 2015 son « coup de chapeau avant de partir dans l’autre monde », comme il qualifie son dernier récital à l’Olympia le 17 janvier 2015, à l’âge de 84 ans. Guy Béart n’a pas foulé de scène depuis celle du théâtre Bobino en 1999 et revient alors, pour la dernière fois, accompagné de trois musiciens seulement, pendant près de 4 heures où il incarne ses chansons les plus emblématiques, douces et graves à la fois. Comme si le public était dans son salon, il l’invite à chanter avec lui ou avec Julien Clerc et sa fille Emmanuelle Béart, tous deux montés sur scène. L’Olympia est devenu ce soir-là un lieu intime, comme un dernier rendez-vous.

Quelques mois seulement plus tard, le 16 septembre 2015, il est victime d’une crise cardiaque à l’âge de 85 ans. Lors de son inhumation à Garches, de grands auteurs et artistes se croisent, de Laurent Voulzy à Alain Souchon.

Ses chansons animent encore les nouvelles générations, qui le reprennent ou s’en inspirent comme Vincent Delerm, qui cite Guy Béart parmi ses références. Auteur de plus de 300 chansons, homme de scène discret, il est l’un des derniers représentants de la chanson poétique française.

Publié en septembre 2025 - Crédit photo : Lecoeuvre photothèque / Collection Christophel