exposition
Une oeuvre au coeur de la résistance
Sommaire
Une enfance marquée par l'histoire
Une musique pour parler de ceux que l’on veut faire taire
De survivant politique à compositeur en devenir
Figure majeure de l’histoire politique et militante grecque, Míkis Theodorákis a transformé la musique en partition de résistance.
Poésie engagée, compositions acclamées, il a marqué l’histoire par sa complexité, son audace et ses œuvres musicales – au service d’un éveil des consciences.
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C’est une île où les champs d’arbres à mastic surplombent la mer turquoise. Chios, véritable joyau grec à quelque 200 kilomètres d’Athènes et non loin de la Turquie, a vu naître le 29 juillet 1925 un grand artiste aux plus de 1000 œuvres classiques et populaires, comme Zorba le Grec. Un compositeur prolifique au destin également politique et militant. Son nom : Míkis Theodorákis, artiste majeur du XXe siècle et résistant infatigable. Il y a de ces vies avant tout parsemées de différents chemins et voyages. C’est le cas de Míkis Theodorákis dès son enfance, volatile.
Issu d’une famille aisée, son père, fonctionnaire d’État, parcourt avec sa famille toute la Grèce, au gré de ses mutations. Athènes comme Tripoli, la Crète comme le Péloponnèse… Les paysages se muent malgré tout en musique. À chaque étape, un son. Chaque ville possède un habillage musical. Il découvre par exemple, dès l’âge de 12 ans, la musique byzantine et folklorique grecque dans les églises et les différents villages. Dès ses premières lectures, il se passionne aussi pour les poètes grecs et romains. Ses oreilles s’affûtent également autour des musiques qu’il écoute à la maison - comme Beethoven, son premier modèle, entre autres grands compositeurs, de Bach à Verdi. Míkis Theodorákis est doué, très jeune. Il écrit ses premières compositions alors qu’il n’est même pas encore adolescent et peaufine sa technique au travers de différents professeurs partout dans le pays et ailleurs.
Mais l’histoire le rattrape. Míkis Theodorákis vit dans un pays fracturé. Un territoire marqué par l’événement d’octobre 1940 lorsque l’Italie de Mussolini envahit la Grèce depuis l’Albanie, ce qui marque l’entrée de la Grèce dans la Seconde Guerre mondiale, peu de temps avant que les troupes allemandes prennent le contrôle du pays, en avril 1941. Il fait partie de ces compositeurs qui savent prendre le pouls du monde. Pendant cette période, il s’inspire de la douleur du peuple grec, en composant notamment des pièces influencées par la musique byzantine. À l’âge de 17 ans, il donne son premier concert. Ce n’est cependant qu’en 1956 qu’il adhère en qualité de compositeur à la Sacem. Car l’histoire ne lui permet pas de vivre de sa musique dès sa jeune vie d’adulte.

Le 21 février 1956, Míkis Theodorákis, alors diplômé du conservatoire d’Athènes comme l’indique ce document, adhère à la Sacem en qualité de compositeur.
Comme nombre de ses concitoyens, Míkis Theodorákis, pas encore majeur, s’engage dans la Résistance et rejoint le Front de libération nationale, aussi appelé l’EAM. C’est la principale organisation de lutte contre l’Occupation, dans laquelle il occupe une place forte. Peu de temps après, il devient membre de la jeunesse de l’EAM, un mouvement de jeunesse clandestin d’éducation, d’actions et de soutien logistique à la Résistance. Lui qui croit en la musique pour raviver les cœurs et éveiller les consciences participe même à des représentations cachées en chantant et en dirigeant des chœurs. Parallèlement, il suit clandestinement des cours au conservatoire d’Athènes. Il en est convaincu : la musique peut être un instrument de lutte politique.
Míkis Theodorákis fête ses 18 ans dans un contexte de guerre et de Résistance. Mais surtout, derrière les barreaux. Quelques mois après le début de ses activités au sein de l’EAM, il est arrêté et torturé par la police collaborationniste grecque à Tripoli. Plusieurs faits lui sont reprochés : la participation à des réunions de l’EAM ou à des rassemblements illégaux, la diffusion de tracts mais surtout, la célébration de chants patriotiques ou antifascistes. Il y subit des coups de matraque, se voit privé de sommeil et de nourriture, contraint aussi à être isolé sans accès à sa famille ou à un avocat, ce qu’il décrira plus tard dans ses mémoires. C’est là qu’il se forge une réputation de résistant loyal : “Ils voulaient que je dénonce mes camarades de l’EAM. J’ai refusé, écrit-il. Même quand ils me frappaient à coups de bâton sur les pieds jusqu’à ce que je m’évanouisse.” Une expérience qui restera traumatisante à bien des égards, mais scellera aussi les fondations de son identité politique et artistique. En témoigne par exemple la bande originale du film Z, sorti bien des années plus tard, Z signifiant zêta, pour “il est vivant”. Une lettre écrite sur les murs pour protester contre l’assassinat du député grec Grigóris Lambrákis.

En 1969, Míkis Theodorákis remplissait la feuille de timbres des compositions originales du film Z, réalisé par Costa-Gavras.
Dès le début, ce passage de sa vie alimente une grande partie de son œuvre musicale, à travers des chants de lutte, des poésies mises en musique, des cris de douleur et de résistance. C’est par ces mots qu’il le confirme : “J’ai compris à ce moment-là que ma musique devait parler pour ceux que l’on fait taire.” L’histoire de cette importante future figure politique commence ici mais aurait pu s’arrêter là. Míkis Theodorákis reste plusieurs semaines en détention et finit par être libéré : “Je n’ai jamais su si c’était grâce à mon père [haut fonctionnaire respecté, ndr] ou parce qu’ils pensaient m’avoir brisé, souligne-t-il, toujours dans ses écrits. Mais ils ne m’avaient pas brisé.” Ce n’était pourtant que le début.
Jusqu’en 1950, Míkis Theodorákis subit tout un tas de sévices et sa vie est parcourue de nombreuses arrestations. D’abord en 1947, après l’éclatement de la guerre civile dans le pays, où il est envoyé sur l’île d’Ikaria. À plus de 100 kilomètres au nord de son île natale de Chios, il est entouré d’autres prisonniers politiques avec lesquels il chante et compose. La musique est un moyen de survie collective. Son destin de souffrances ne s’arrête pas là : en 1948, il est transféré au sinistre camp disciplinaire de Makronissos où il subit torture, isolement et humiliation. Ici, malgré la douleur, il continue à composer des chants de résistance. Deux fois enterré vivant, atteint de la tuberculose… il s’en sort miraculeusement. Sa vie musicale, définitivement marquée par toutes ces expériences physiques, morales et politiques, peut alors éclore.
Son état est fragile. Son corps, fébrile. Mais ses ambitions musicales sont toujours aussi vives. Malgré ces années laborieuses et bouleversantes, il reprend ses cours au conservatoire d’Athènes, où il étudie notamment Philippos Tsalahouris ou encore Yánnis Papaioánnou, deux figures clés de la musique moderne grecque. Míkis Theodorákis façonne son art comme ses écrits. Il compose ses premières œuvres reconnues, un concerto de piano, un quatuor à cordes, commence à écrire des musiques de scène pour le théâtre athénien… Avec tout ça, il obtient rapidement son diplôme en harmonie, contrepoint et fugue. Surtout, il apprend à apprivoiser son style : un art aux harmonies complexes et traditionnelles, à l’aura aussi populaire qu’engagée. Toujours militant, il évolue dans les cercles d’intellectuels, d’écrivains et d’activistes de gauche, sans jamais cesser d’y accoler la musique. Il co-fonde par exemple une organisation musicale pour promouvoir la musique grecque moderne avec pour ambition de créer une tradition symphonique nationale.
Ses premières œuvres, à cette époque, sont exigeantes, denses et ancrées dans les traditions académiques européennes. C’est sûrement grâce à cela – et à son talent – qu’en 1954, il obtient une bourse par l’État grec pour aller étudier au Conservatoire de Paris. Outre sa valise, il emmène son épouse jeune étudiante rencontrée pendant la guerre. Dans la capitale française, tout semble possible : “J’avais besoin de respirer, de sortir de cette atmosphère de surveillance, de peur, de censure. Paris, c’était l’idée même de liberté”, confie-t-il, plus tard. Au Conservatoire, il suit les cours d’Eugène Bigot pour la direction d’orchestre et d’Olivier Messiaen pour l’analyse musicale. Il y découvre l’avant-garde musicale, fréquente d’autres compositeurs et se confronte aussi au langage musical moderne. Pour preuve, il déclare : “Je pensais connaître la musique. À Paris, j’ai compris ce qu’est vraiment la composition, la forme, la pensée musicale pure.” La capitale, pour lui, est un choc esthétique et intellectuel qui continue à fabriquer sa légende musicale. Et ça marche. Míkis Theodorákis reçoit ses premières distinctions, notamment la médaille d’or au Festival de Moscou pour sa Suite n° 1 pour piano et orchestre en 1957. C’est à cette période qu’il commence à écrire pour le cinéma : il signe ainsi la bande originale du film Honeymoon de Michael Powell et Emeric Pressburger. L’une de ses chansons est même reprise par les Beatles, alors en passage à la BBC.
Mais Míkis Theodorákis n’oublie pas ses racines – bien loin de là. Il a même le mal du pays. Après quelques allers-retours entre Paris et Athènes, il retourne s’installer en Grèce. C’est à cette période qu’il pense et compose Epitafios, une œuvre issue du recueil de poèmes de Yánnis Rítsos, écrits à la suite de la mort d’un ouvrier lors d’une manifestation à Thessalonique (“On t’a tué dans les escaliers, dans la porte du quartier”, peut-on notamment lire). Son but : briser la frontière entre musique savante et populaire et rendre la poésie accessible à tous, tout en dénonçant les enjeux de société. C’est un succès immédiat, une véritable révolution culturelle. Et pour beaucoup, une menace. Ses détracteurs politiques voient en lui un danger.
Et il n’est pas le seul : en mai 1963, le médecin, athlète, député de gauche et militant pour la paix Grigóris Lambrákis est assassiné, ce qui provoque un mouvement d’indignation nationale. Ce meurtre marque la vie de Míkis Theodorákis qui décide de fonder l’année suivante la Jeunesse démocratique Lambrakis, un mouvement pour unir les jeunes Grecs autour de la démocratie et de la paix mais aussi de la culture, à travers des concerts, des actions culturelles dans les campagnes et des représentations théâtrales. Avec plus de 50 000 membres, la Jeunesse Lambrakis devient l’un des plus grands mouvements de jeunesse dans le pays, et matérialise les premiers pas de Míkis Theodorákis au sein de la vie démocratique en Grèce, puisqu’il est élu au parlement en 1964 sous l’étiquette de son mouvement. Il est au service du peuple avec son engagement politique, mais aussi avec sa musique. Outre des concerts pensés comme des rassemblements, il compose à cette époque l’un de ses plus grands succès : la musique du film Zorba le Grec.

Sur un papier d’une largeur de 27 centimètres, Míkis Theodorákis déclare à la Sacem l’une des œuvres les plus marquantes de sa carrière.
C’est avec cette œuvre et grâce à sa musique qu’il popularise le sirtaki, une danse mise en lumière dans le film. Il entérine alors l’une de ses ambitions : “Nous voulions une jeunesse qui chante Rítsos, qui pense librement, qui danse Zorba et qui croie en la justice.”
Míkis Theodorákis ne cesse d’allier musique savante et populaire à la poésie et à l’activisme, avec pour “tentative de faire chanter la Grèce entière comme un seul chœur”. En témoignent ses autres œuvres majeures comme l’oratorio To Axion Esti ou encore Romiosini, qui célèbre la résistance populaire. Míkis Theodorákis connaît une période musicale prospère jusqu’en 1967 : le coup d’État militaire du 21 avril, lors duquel un groupe d’officiers d’extrême droite prend le pouvoir par la force, fait du compositeur une véritable cible. Sa musique est interdite, ses disques saisis et ses concerts annulés. Il devient de nouveau un résistant, un militant pour la liberté en fondant le Front patriotique : “J’étais compositeur, mais j’étais devenu général de l’ombre”, écrira-t-il. Après plusieurs mois de clandestinité, il est arrêté puis emprisonné, de nouveau.
Mais sa musique, elle, continue de résonner. Chantée dans le monde entier comme symbole de résistance. Libéré en 1970 sous la pression intellectuelle et populaire, il s’exile pour la France. Là, il plaide pour la démocratie de son pays, enchaîne les concerts et rassemblements militants, devenant la voix et l’instrument d’une Grèce opprimée. Malgré le climat politique tendu, il compose quelques-unes de ses œuvres les plus éminentes, comme Canto General, symbole de solidarité entre les luttes d’Amérique latine et celles de la Grèce. Ses concerts deviennent des événements politiques et artistiques qui mêlent musique, poésie et révolte.
En 1974, Míkis Theodorákis reprend la route de son pays natal, alors que la dictature militaire est tombée. Il entame une nouvelle période de sa vie, marquée par un mélange de victoires démocratiques, d'engagements politiques mais aussi de controverses et d’évolutions musicales. Pas toujours raccord avec les idées d’autres personnalités politiques, même à gauche, il déconcerte certains de ses anciens camarades en faisant des choix politiques contestés, comme lorsqu’il devient ministre dans un gouvernement d’union nationale dirigé par la droite en 1989. Son image est également ternie au début des années 2000 lorsqu’il déclare lors d’une conférence publique à Athènes qu’il est antisioniste. Qualifié aussi de populiste par certains, de loyal par d’autres, il est une figure aussi admirée que critiquée, à cause également de sa personnalité, franche et assumée.
Mais chaque fois, Míkis Theodorákis maintient une vie culturelle forte et le fait jusqu’à la fin de sa vie : dans un esprit d’éducation populaire par la culture, il mène par exemple des combats contre la télévision commerciale, fonde plusieurs institutions musicales et chorales. Il crée le ballet Zorba, représenté à ce jour plus de 700 fois dans le monde entier. Le compositeur prolifique mêle poésie et opéras, avec Medea ou encore Antigone, où l’on retrouve ses traditions grecques et une orchestration moderne.
Míkis Theodorákis est même à l’origine du Canto Olympico, une musique écrite pour les Jeux olympiques de Barcelone en 1992. Toutes ses chansons deviennent des hymnes populaires repris par des générations entières. Ses œuvres, elles – qu’il ne cesse de réorchestrer ou de développer jusqu’au bout –, restent de véritables marqueurs de l’histoire politique grecque et de l’histoire musicale. Míkis Theodorákis meurt le 2 septembre 2021 à Athènes à l’âge de 96 ans, laissant derrière lui l’héritage de l’une des figures les plus emblématiques et complexes de la Grèce moderne. Faisant de la musique non plus seulement un art, mais un véritable champ de bataille.