X
interstitiel

exposition

Musiques du monde, musiques de France


Et si les « musiques du monde » racontaient une autre histoire de France ? Une histoire faite de circulations, de migrations et d’hybridations, loin des récits linéaires. 

Issues des héritages coloniaux, des Outre-mer ou de territoires intérieurs longtemps relégués aux marges, elles accompagnent, depuis les indépendances et les grandes migrations contemporaines, la transformation en profondeur du paysage culturel français.

D’abord cantonnées aux cafés, foyers et bals, elles gagnent studios et scènes des festivals. Du raï au flamenco, de la rumba congolaise au zouk, ces musiques dessinent une France plurielle et métissée, dont les échos irriguent aujourd’hui les créations les plus actuelles. 


Par Anne-Laure Lemancel en partenariat avec Zone Franche 

Dans les valises des immigrés – chanter l’exil 


Après les indépendances de 1956 à 1962, la France se fait terre d’accueil pour des travailleurs issus des anciennes colonies. Dans les cafés de Barbès et les foyers Sonacotra, une question s’impose : comment vivre loin de chez soi ? L’exil devient matière première de la création musicale. 

Idir – Mémoire kabyle
Avec son tube planétaire « A Vava Inouva » (« Mon petit père », 1973), Idir, arrivé en France en 1975, puise dans les contes et traditions orales kabyles pour faire entendre une mémoire berbère absente de l’espace public français. Sa musique évoque l’enfance, la terre natale et les racines. En filigrane, cette question : comment préserver une culture lorsqu’on vit loin de son pays d’origine ? Chez ce fils de berger et poète, la chanson devient un espace de transmission et de reconnaissance. L’exil n’est plus seulement une rupture, mais un lieu de création, où l’identité kabyle se raconte et se partage. 

Idir, Fonds Sacem 
Idir, Fonds Sacem 

Noura – Faire communauté
Noura, arrivée en France dès 1959, incarne une génération d’artistes qui donnent une visibilité nouvelle aux musiques de l’exil. Ses chansons circulent dans les radios et les événements de la diaspora maghrébine. « Ya Rabi Sidi » exprime par exemple la souffrance du départ et celle de la séparation. Avec Noura, une autre problématique apparaît : comment faire exister une culture minoritaire dans l’espace public ? En collaboration avec son époux, le légendaire musicien Kamal Hamadi, elle contribue à faire passer la musique de l’exil, du cercle intime à une expérience partagée. 

Dahmane El Harrachi – Un hymne pour l’exil 
Installé en France en 1949, Dahmane El Harrachi s’inscrit, comme Slimane Azem, dans la première génération de musiciens de l’exil algérien. Il chante son chaâbi dans les cafés et les foyers où se retrouvent les travailleurs immigrés. Avec « Ya Rayah » (1973), l’une de ses quelque 500 chansons, il transforme l’expérience de la nostalgie en oeuvre universelle. Son tube évoque le départ, l’errance et l’espoir du retour, touchant bien au-delà de la seule communauté algérienne. Avec la simplicité poétique de son titre, l’exil quitte les marges pour entrer en pleine lumière dans la mémoire collective.

L’Afrique, c’est chic 


Dans le sillage des indépendances, la rumba congolaise de Franco et du Grand Kallé, avec son hit « Indépendance Cha Cha » (1960), accompagne les espoirs politiques du continent. À Paris, les musiques africaines circulent, pour gagner clubs, radios et scènes culturelles : la marginalité se place désormais sous les projecteurs. 

Manu Dibango - Du jazz africain aux clubs parisiens 
Dans les années 1960, les musiques venues d’Afrique, bien présentes à Paris, restent encore discrètes, diffusées en marge dans les clubs. Au fil de collaborations, dans des big bands, le saxophoniste camerounais Manu Dibango, installé en France depuis 1949, forge son style afro-funk-jazz. Avec « Soul Makossa » (1972), enregistré à Paris, « Papa Groove » franchit un cap. Le titre circule aux États-Unis et devient un succès mondial, repris et samplé par Michael Jackson (1982), puis par Rihanna (2007). Pour la première fois, une musique africaine contemporaine s’impose dans les circuits grand public et transforme le regard porté sur l’Afrique en France. 

Manu Dibango, Grand Prix Sacem 2014
Manu Dibango, Grand Prix Sacem 2014

Francis Bebey - Entre tradition et expérimentation 
En parallèle, une autre approche se développe, tracée par le facétieux camerounais Francis Bebey. Arrivé à Paris en 1951, il côtoie Dibango, qui l’initie au jazz. Journaliste, écrivain, ethnomusicologue, employé à l’Unesco, cet artiste explorateur, biberonné à Bach, Haendel et aux traditions de son pays, crée ses propres sons. Un mix audacieux entre synthétiseurs, boîtes à rythmes et sanza, arcs à bouche ou flûtes pygmées. Dans ses compositions poétiques, aux motifs enfantins et hypnotiques, ce laborantin des musiques africaines insuffle humour et satire sociale. Une œuvre profondément hybride, qui place l’Afrique sur le terrain de l’expérimentation. 

Mory Kanté - L’Afrique populaire et dansante  
Fin des années 1970, la diffusion des musiques africaines change d’échelle. Les migrations ouest africaines s’intensifient et de nouveaux lieux de diffusion (salles de concert, fêtes, etc.) apparaissent. Paris devient la « capitale des musiques africaines ». Le guinéen Mory Kanté y débarque en 1984. Issu d’une lignée de griots, passé par le Super Rail Band de Bamako, nourri au funk, à la salsa et au rock, ce virtuose de la kora sort en 1987 son tube, « Yéké Yéké », vendu à plusieurs millions d’exemplaires. Grâce à ce « griot électrique », les musiques africaines s’imposent au coeur de la culture et des fêtes françaises. Bienvenue dans l’ère de la world music! 

Révéler les musiques du monde : médias et festivals 


Dès la fin des années 1970, festivals et médias rendent visibles ces sons venus d’ailleurs et accompagnent l’essor de la world music. Une scène se structure, des artistes émergent, et le pays devient une caisse de résonance de ces « musiques du monde ». 

Festivals - Ces pionniers qui font vibrer la France 

Dès 1976, Musiques Métisses, créé par Christian Mousset, Africa Fête (Mamadou Konté en 1978), ou Africolor (Philippe Conrath en 1989) ouvrent des scènes inédites aux artistes africains et diasporiques. Le public français découvre les légendaires Cesaria Evora, produite par le Français d’origine cap-verdienne José da Silva sur son label Lusafrica, Youssou N’dour, Johnny Clegg, Bonga, mais aussi Ismaël Lô, Baaba Maal, Touré Kouda, ou Salif Keita, etc. Ces festivals inventent un espace de circulations et de rencontres, entre fête populaire et découvertes artistiques. Ils font sortir ces musiques des marges tout en assurant leur reconnaissance professionnelle. 

Festivals - Les grands rendez-vous de la sono mondiale 

Dans les années 1990, une nouvelle génération de festivals consolide cette dynamique. Les nuits atypiques de Langon (1995), Rio Loco à Toulouse (1995) ou Les Suds à Arles (1996) ancrent ces esthétiques dans le paysage. On peut y entendre, entre autres : Angélique Kidjo, Rokia Traoré, Ali Farka Touré, les frères Chemirani, Oumou Sangaré, les frères Joubran, Mayra Andrade, etc. Un marché des musiques du monde se structure aussi, notamment à Marseille, avec Babel Med Music en 2005. Porté par Villes des Musiques du Monde, créé en 1997 dans le 93, le « Prix des musiques d’ici » valorise depuis 2017 les sons issus des territoires français et des diasporas. 

Ondes et journaux - Amplifier les voix du monde 

En parallèle, les médias jouent un rôle décisif. Radio Nova, Actuel, Libération, FIP, RFI, et de nombreuses radios communautaires (Beur FM, Radio Latina, Radio Soleil, FPP, etc.), grâce à la légalisation des radios libres en 1981, se font les haut-parleurs de ces sons venus d’ailleurs. Ils accompagnent l’émergence d’artistes et élargissent leur audience. Dans ce panorama, Mondomix (1998-2014), site web et magazine papier, devient une plateforme incontournable de découvertes de ces musiques. Il propulse notamment la carrière de l’Algérienne Souad Massi. 

Raï explosion : une musique franco-algérienne 


Janvier 1986, Bobigny. Un concert historique marque le coup d’envoi d’un nouveau style : le raï. Né à Oran, il devient en France, dans les années 1980-1990, un phénomène. Porté par les allers-retours de la diaspora, il circule sur les cassettes, les radios, etc. Pour devenir la bande-son de toute une génération. 

Cheikha Remitti - La racine  
Mère fondatrice, trait d’union entre les traditions et l’avant-garde, Cheikha Remitti ou Rimitti incarne les racines du raï. Dès les années 1950, elle impose en Algérie une parole libre. Sur des musiques d’inspiration bédouine, avec flûte gasba et tambourin gallal, elle chante l’amour, l’alcool, le désir, les réalités sociales, au fil de 200 titres. Arrivée en France en 1978, elle vit dans une chambre d’hôtel à la Goutte d’Or (Paris 18), et se produit à La Chapelle, au Bejaïa club. Dans un univers masculin, elle devient un symbole d’émancipation. Son style rugueux, sulfureux et bouleversant, influence toute une génération de jeunes chebs et chebas, comme Fadela et Zahouania. 

Rimitti, Fonds Sacem
Rimitti, Fonds Sacem

Rachid Taha - L’enfant terrible 
1983 : la « Marche des beurs » s’élève contre le racisme. Avec Rachid Taha, le raï devient un outil critique au coeur des débats français sur l’immigration. Né à Sig, ce génial provocateur, rebelle écorché vif, grandit dans l’Est de la France, puis fonde à Lyon, en 1980, le groupe Carte de séjour. En 1985, sort « Douce France », reprise abrasive de Trenet distribuée à l’Assemblée nationale. En solo, il mixe raï, chaâbi, rock, new wave, punk, etc. Et taille le classique « Ya Rayah » pour les dance floors : le 1er hit planétaire en arabe ! Adoubé par Mick Jones, Brian Eno ou Robert Plant, le thrash et classe Taha révolutionne une musique française qu’il rend plus libre, plus métisse et résolument politique. 

1, 2, 3 Soleils - L’apogée populaire 
En pleine euphorie « black-blanc-beur », suite à la Coupe du monde 1998, le concert 1, 2, 3 Soleils, à Bercy en septembre, fait salle comble. Il réunit Khaled, passé d’Oran aux grandes scènes internationales avec son raï occidentalisé, « le petit prince du raï » Faudel, enfant des banlieues devenu idole d’une jeunesse française, et Taha. Le tout accompagné d’un orchestre de 60 musiciens, sous la houlette de Steve Hillage. Devant 15 000 spectateurs, ce moment consacre l’entrée du raï dans la culture grand public. L’album sera vendu à plusieurs millions d’exemplaires. Entre héritage algérien et ancrage français, il se fait l’écho d’une génération et d’une société en pleine redéfinition culturelle. jeunesse

Le temps des gitans 


Portées par des communautés marginalisées et souvent contrôlées, les musiques roms, manouches et gitanes naissent de siècles de migrations en Europe. En marge des récits coloniaux, elles influencent jazz, musette et musiques du monde. 

Django Reinhardt - Héros du jazz manouche 
En première ligne, ce héros : le génie Django Reinhardt né en 1910, dans une famille manouche. En autodidacte, il apprend la guitare dans les bals musette des « fortifs », des « zones » aux portes de Paris. Et, mixe son jeu au jazz naissant. Dans l’incendie de sa roulotte, il perd l’usage de trois doigts, et développe, malgré son handicap, une technique virtuose. Avec Stéphane Grappelli, il fonde le Quintette du Hot Club de France, et crée le jazz manouche, mix de swing, de musique tzigane et d’influences parisiennes. Compagnon de jeu de Duke Ellington, encensé par Jimi Hendrix, il transforme durablement le jazz, la musette et la musique française. 

Gipsy Kings, Grands Prix Sacem 2012
Gipsy Kings, Grands Prix Sacem 2012

Bratsch – Musiques nomades 
Dès le début des années 1970, en pleine vague folk, le groupe Bratsch, fondé par Bruno Girard et Dan Gharibian, fait feu de toutes traditions – grecques, arméniennes, yiddish, roumaines, etc. – et popularise les musiques tziganes. Jusqu’en 2014, ces éternels vagabonds, aux créations « sans domicile fixe », élaborent dans la fougue et la joie, leur « folklore imaginaire ». Dans ce sillage, le guitariste et oudiste Titi Robin, forge sa musique intérieure, son langage personnel, aux confluences des cultures orientales,  européennes et gitanes, etc. Sous ses doigts et ceux de Bratsch, les couleurs tziganes arpentent des territoires inédits. 

Gipsy Kings – Flamenco mondial 
Il y a enfin ces rois, les Gipsy Kings, réunion des Reyes et de leurs cousins, les Baliardo, montpelliérains et arlésiens, d’origine gitane et catalane. Après leur rencontre au pèlerinage des Saintes-Maries-de-la-Mer, dans les années 1970, ils se produisent régulièrement à Saint-Tropez. Invités à jouer pour l’anniversaire de BB, ils deviennent les chouchous de la jetset. Mais il faudra attendre les années 1980, pour que leur recette rumba catalane-pop-sons latinos explose. Des titres comme « Bamboleo » deviennent des tubes mondiaux. Premier groupe gitan disque d’or aux États-Unis, ils vendent plus de 20 millions de disques de par le monde, et reçoivent la bénédiction d’Eric Clapton ou Joan Baez. 

Le laboratoire ultramarin 


Des plantations aux scènes internationales, les musiques des Outre-mer racontent une autre histoire de France, marquée par l’esclavage, les migrations, la créolité. Véritables laboratoires, elles transforment des héritages locaux en créations innovantes. 

Kassav’ – Le raz-de-marée zouk 
Dans les années 1980, Kassav’ invente le zouk, bouillonnante machine à danser, fusion de gwo ka, ti bwa, biguine, calypso, compas, rock, funk, salsa. En modernisant et créolisant les rythmes traditionnels, le groupe crée, à grand renfort de synthés et de riffs de cuivres, un son ancré dans l’identité antillaise mais pensé pour un public global. Chanté en créole, leur répertoire porte une mémoire et une fierté culturelle. Le thérapeutique « Zouk la sé sèl médikaman nou ni » devient ainsi un slogan autant qu’un manifeste : une musique locale capable de fédérer bien au-delà de son territoire. Adoré par Miles Davis, Kassav’ transforme une tradition insulaire en phénomène mondial. 

Danyèl Waro – Maloya révolutionnaire 
Le volcanique chanteur Danyèl Waro reste le grand héros du maloya, musique de tambours et de mots, héritée de l’esclavage, longtemps marginalisée, voire interdite jusque dans les années 1980. Après un coup de foudre pour Brassens, il s’empare dans les années 1980 de ce « blues de l'océan indien », exhumé par le Parti communiste réunionnais, pour en faire un outil poétique de revendication identitaire réunionnaise contre le pouvoir métropolitain. Entre mémoire et spiritualité, dans la lignée de ses mentors Firmin Viry, Gramoun Lélé ou Lo Rwa Kaf, cet artiste engagé inscrit le maloya et ses transes, dans une dynamique de création contemporaine et dans un espace d’éternelle résistance. 

Malavoi – Biguine symphonique 
Comme Waro ou Kassav’, Malavoi part, dès les années 1970, à la reconquête des racines insulaires. En Martinique, le groupe puise dans les bals et traditions créoles, dans les biguines, les mazurkas, les quadrilles, pour développer une musique d’une grande sophistication. Violons, arrangements soignés, influences du jazz, de la salsa, et de la musique savante : la création passe ici par l’écriture et l’orchestration. Malavoi transforme ainsi une musique populaire en forme élaborée, capable de séduire un public au-delà des Antilles, et même jusqu’à l’Élysée devant François Mitterrand, en 1992. 

La France des territoires 


Après les Outre-mer, laboratoires du métissage, l’hexagone révèle une diversité longtemps minorée par la centralisation. Des polyphonies corses d’A Filetta aux répertoires revisités de Malicorne, ces musiques régionales renaissent en dialoguant avec le monde, entre héritage et création. 

Alan Stivell - Le barde celtique 
Fin des années 1960. En plein développement des bagadoù, le jeune Alan Stivell ouvre une brèche décisive. À rebours du rouleau compresseur de la centralisation culturelle, cet expérimentateur exhume la harpe celtique et les chants bretons. En mêlant tradition, folk, rock et influences du monde entier, cet inlassable militant aux 400 chansons transforme un héritage régional en langage universel. Son geste fondateur a ouvert la voie à de nombreux autres artistes : Dan Ar Braz, Erik Marchand, ou plus récemment, Fleuves ou Craze. Tous frottent les codes bretons à des esthétiques contemporaines pour réinventer les traditions. 

Fabulous trobadors - Fièvre occitane 
Avec Fabulous Trobadors, fondé en 1986 par les agitateurs culturels Claude Sicre et Ange B., la musique occitane se réinvente en milieu urbain et dans le présent. Le groupe toulousain remet la langue d’oc, les joutes poétiques et la tradition des troubadours, au coeur d’une création vivante où se croisent parole rythmée, rap, engagement, culture populaire et tambourins. À Marseille, leurs homologues de Massilia Sound System mêlent leur ragga efficace aux accents occitans. Des polyphonies du Lo Còr de la Plana aux traditions dépoussiérées et revigorantes des Toulousaines de Cocanha, le Sud n’a décidément pas la langue (d’oc) dans sa poche. 

Lo’Jo - Chanson créole 
Dans la douceur angevine, éclot au début des années 1980, la tribu bohème Lo’Jo, autour du poète Denis Péan. Jongleurs de mots créoles, collectionneurs de rythmes du monde, cette troupe au fonctionnement circassien sillonne la planète pour donner vie à leur grand souk musical, gorgé de couleurs et de saveurs orientales, balkaniques, africaines, etc. Sur la route, ces bourlingueurs collaborent avec Robert Wyatt, Robert Plant, Tony Allen, etc. Et propulsent Gangbé Brass Band ou Tinariwen. Avec leur son unique, Lo’Jo fait valser le français sous d’heureuses latitudes. Dans un autre registre, en centre France, des formations comme Super Parquet explorent une réinvention radicale des traditions locales. 

Années 2000-2010 : les musiques du monde à l’épreuve de la mondialisation 


Les années 2000-2010 marquent une transformation profonde des musiques du monde en France. Avec Internet, YouTube et les réseaux sociaux, leur diffusion s’accélère et les hybridations se multiplient. Dans cet espace globalisé, circulations humaines et numériques redessinent les frontières musicales. 

Manu Chao – Le passeur des mondes 
Le franco-espagnol Manu Chao, ex-Mano Negra, s’impose comme une figure centrale de la mondialisation musicale. Avec Clandestino (1998), ce voyageur compulsif, héros altermondialiste et sympathisant zapatiste, met en musique les circulations humaines, les frontières et les identités en mouvement. En forme de « carnet de route », son oeuvre télescopique mixe reggae, rock, chanson et influences latines, etc. Dans les années 2000, son influence structure une nouvelle manière de penser la musique : globale, engagée et sans frontières. Idole planétaire, il devient un passeur entre les scènes européennes, latino-américaines et africaines, préparant le terrain aux hybridations numériques à venir. 

Amadou & Mariam, Victoires de la Musique 2013
Amadou & Mariam, Victoires de la Musique 2013

Amadou & Mariam – De Bamako à Paris, le grand mix 
Dans les années 1990, Amadou & Mariam s’installent en France avec, dans ses bagages, un mix de traditions de leur pays d’origine, de blues et de rock. Révélés aux Transmusicales de Rennes en 1998, ils franchissent un cap avec « Dimanche à Bamako » (2004), réalisé avec Manu Chao : un pont entre Afrique et Europe. Leur électro blues africain, mêlé de pop et de reggae, accompagne l’élargissement des circulations numériques et touche un public toujours plus large lors de concerts en première partie de Blur ou Coldplay, de collaborations prestigieuses avec Damon Albarn ou -M- ou à l’occasion des Jeux paralympiques de Paris 2024. 

Flavia Coelho – Globale Parioca 
Flavia Coelho représente une génération d’artistes connectés au monde. Ancrée en France depuis 2006, elle y développe une world pop solaire, qui mixe reggae, ragga, ska, baile funk, forro, frevo, etc. Une musique hybride, nourrie par les réseaux de diffusion numérique et les collaborations (Ibrahim Maalouf, David Walters, etc.). Un autre résilien doit sa carrière à Paris et à un producteur français : l’enjôleur Seu Jorge, qui balance, de sa voix suave, entre samba, soul et David Bowie. Une histoire d’amour France-Brésil, qui se traduit aussi par la folie des rodas de samba en France dès les années 2000. Une mondialisation « par le bas », par la pratique collective et la convivialité. 

Les musiques du monde au cœur de la création actuelle 


Au fil des années 2010-2020, une deuxième génération d’artistes intègre ces musiques du monde aux musiques actuelles françaises. Les frontières entre catégories se brouillent : afro-pop, rumba, bouyon  ou shatta irriguent désormais le rap, la pop, les scènes urbaines, etc. Ces sons périphériques deviennent le coeur même du sujet. 

Dadju, Gims, Ninho – La rumba congolaise réinventée 
Avec Gims, Dadju ou Ninho, la rumba irrigue rap et musiques actuelles françaises. Héritiers d’une culture musicale transmise entre Kinshasa, Paris et les diasporas, ces artistes mêlent mélodies congolaises, R’n’B et sons actuels. Dès les années 2010, Gims, nommé avec son frère Dadju « ambassadeurs de la rumba » par le président congolais en 2022, popularise une esthétique afro-congolaise avec « Sapés comme jamais ». Dadju prolonge, lui, cette hybridation dans son registre plus mélodique, lors de collaborations avec Fally Ipupa. Ce dernier, figure centrale de cette transmission, apparaît aussi aux côtés de Ninho, rappelant combien la rumba façonne la scène urbaine francophone d’aujourd’hui. 

Ninho, Grands Prix Sacem 2022
Ninho, Grands Prix Sacem 2022

Aya Nakamura - La langue revisitée 
Née à Bamako, arrivée en banlieue parisienne à quelques mois, Aya Nakamura, issue d’une famille de griots, forge une pop R’n’B qui mêle sons afros, rythmes caribéens et références latines. Avec elle, les musiques du monde deviennent l’une des matrices de la pop mondialisée, mais sa révolution réside surtout dans son usage du français. Aya invente une « outre langue » où s’entrechoquent argot des banlieues, expressions africaines ou antillaises, onomatopées, dans un groove parfait. Avec ses hymnes, la « queen » cumule tous les records et impose une esthétique française métissée, jusqu’à sa performance iconique avec la Garde républicaine lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris 2024. 

Theodora – La boss lady du bouyon 
Avec Theodora, une nouvelle génération d’artistes afro-urbains fait émerger des scènes peu visibles dans l’espace français. L’extravagante chanteuse/rappeuse franco-congolaise fusionne shatta antillais, rap français, afrobeat, amapiano, zouk, calypso, dancehall, R'n'B, rock, etc. Soit le son des diasporas et le miroir d’une jeunesse hybride. En 2024, « Kongolese sous BBL » devient le premier titre bouyon certifié disque d’or en France. Via ses morceaux et ceux d’artistes comme la martiniquaise Meryl, ces musiques circulent désormais par les réseaux sociaux, les clubs et les plateformes, révélant une France musicale décentrée, nourrie autant par Kinshasa, Fort-de-France, TikTok ou Paris.

A écouter en complément : une série de podcasts "Mémoires des musiques du Monde"

Elle se présente sous forme de discussion entre deux (parfois trois) personnalités emblématiques du secteur des Musiques du Monde.

Les échanges sont pensés comme des moments de partage, d’apprentissage et d’anecdotes.
Les invité-e-s sont représentatif-ve-s de la richesse de l’écosystème : programmateur-trice-s, producteurtrice-s, tourneur-euse-s, journalistes, artistes.
On s’y remémore plus de 50 années de Musiques du Monde en France faites de rencontres, de moments suspendus et d’aventures. C’est autant un espace de découverte qu’un moyen de figer une mémoire collective détenue par celles et ceux qui ont fait découvrir et mis en avant les artistes de toutes ces musiques.

Découvrez les 6 premiers épisodes