
Visionnaire, bâtisseur et doté d'une plume précise, Saint-Granier a autant de casquettes que de talents. À la fois acteur et créateur de revues côté art du spectacle, auteur-compositeur et interprète pour la musique, mais aussi journaliste, Saint-Granier est un passeur. Celui qui manie les textes, les notes et les porte à l’écran comme sur les scènes de music-hall. Un artiste au parcours foisonnant.
Né Jean de Granier de Cassagnac en 1890 à Neuilly-sur-Seine d’une famille noble de Gascogne, Saint-Granier aurait pu suivre le parcours tout tracé d’héritier de bonne famille. Avec un père habitué des bancs de l’Assemblée nationale et une mère chanteuse lyrique qui a renoncé à son art une fois mariée, le destin de Saint Granier aurait pu être tout autre. Pourtant, la vie en a pourtant décidé autrement. Son père meurt alors qu’il n’a que sept ans, sa mère, dix ans plus tard. Élevé dans l'ombre de ces absences, il ne lui reste de ses parents que le plus précieux : de son père, l’amour de la parole publique, et de sa mère, la passion de la musique.
Un quartier façonne alors son destin : Montmartre. Sur les buttes, au cœur des ruelles aux allures de village au début du 20ème siècle, c’est le lieu des rencontres, des spectacles, des fêtes et de la vie. De ces cafés et ateliers naît une effervescence artistique sans pareille. Agent de change le jour, noctambule avide de culture la nuit, Saint-Granier fréquente alors les cabarets et ses habitués : Yvette Guilbert, vedette de cafés-concerts et maîtresse de l’art de la diction satirique, mais aussi l’auteur-compositeur Harry Fragson, vedette de music-hall de la fin du 19ème siècle. De ces rues et ces rencontres, Saint-Granier absorbe tout : la gouaille, la pique, le mordant. Avide des rouages du monde et de l’actualité, il apprend alors que derrière la légèreté se cache un art sérieux. En 1913, au 100 boulevard de Clichy, Saint-Granier découvre la scène, celle du Porc-Épic, un petit cabaret de quartier. Un nom amusant, qui n’est pas dû au hasard : le porc-épic est un animal qui pique mais ne mord pas, se défend sans attaquer. Une philosophie que Saint-Granier fait sienne. C’est armé de ce piquant qu’il se prend d’amour pour le music-hall. Loin de se contenter de n’en fouler que les planchers, Saint-Granier écrit, adapte, produit, monte des revues autant qu’il joue.
Plus qu’un simple artiste, il se révèle être un bâtisseur. Il s’entoure de l'élite du music-hall, de Willemetz à Rip, en passant par Jacques-Charles. Pourtant, au milieu de ces collaborations prestigieuses, un homme va occuper une place à part : Maurice Chevalier.
C’est au Casino de Paris que tout bascule vraiment. Lui et Maurice Chevalier partagent les mêmes envies, le même appétit, le même Paris et construisent alors six revues à partir de 1921. Du comique au sentimental, du satirique au spectaculaire, elles mêlent chansons, sketchs, théâtre et actualité. Saint-Granier croise et collabore avec la grande meneuse de revue Mistinguett, le chanteur Fortugé comme le compositeur Henri Christiné. Avec Jacques-Charles (qui a fait du Casino de Paris l’un des temples du music-hall français), il signe la chanson C’est jeune et ça n’sait pas, devenu un classique, tout comme Billet Doux. Il est du côté de ceux qui fabriquent, produisent, ont l'œil, l’oreille, le talent et la vision. Avec Maurice Chevalier, il va même jusqu’à acheter un dancing rue des Acacias, preuve de ses ambitions. C’est au même moment, alors que tout lui sourit, que Saint-Granier devient auteur définitif à la Sacem.
Tout s’imbrique. En 1927, Saint-Granier flaire la qualité de Ramona, une chanson américaine de Mabel Wayne qu’il adapte en français. La chanson devient l’un des plus grands succès de l’entre-deux guerres. Plus tard reprise par Tino Rossi, ce triomphe planétaire va éclipser les ambitions initiales de Saint-Granier. Lui qui se rêvait créateur et journaliste devient, aux yeux du grand public, l’homme d’un seul refrain. Saint-Granier se transforme à cette période en un véritable homme de cinéma. Nommé directeur artistique de la Paramount pour la France, il supervise les versions françaises d’une quinzaine de films, écrit des scénarios, jusqu’à se glisser lui-même devant la caméra, alors que le cinéma parlant vient de naître.
Il croit au son, à la force de la voix pour partager son ton pince-sans-rire et son regard en biais sur le monde. Saint-Granier rejoint Radio-Cité en 1935 et crée avec Jacques Canetti le premier radio-crochet français. L’ambition ? Offrir un espace de liberté à des inconnus, tendre le micro aux conteurs de l’ombre. C'est également sur les ondes de cette station privée qu'il donne naissance à sa fameuse chronique, La Minute du bon sens. Véritable rendez-vous quotidien, ce billet d'humeur traverse les époques et suit l'animateur lorsque son talent lui ouvre, après-guerre, les portes de Paris-Inter. Rebaptisée pour l'occasion La Minute de Saint-Granier, cette chronique de la vie quotidienne égratigne la société sur un ton aussi bienveillant que volontairement moralisateur. Des décennies plus tard, Pierre Desproges reprendra ce flambeau parodique avec La Minute nécessaire de Monsieur Cyclopède.
Artiste discret qui n’a cessé de vouloir comprendre les rouages de la scène mais surtout du monde, Saint-Granier meurt en 1976 à l’âge de 86 ans en ayant toujours été au service du spectacle et de l’Histoire. Un jour, il lança comme à son habitude “Bonsoir, mes chers auditeurs, bonsoir”, sans que personne ne se doute que c’était la dernière fois.