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Pépites
Boris Vian
En avant la zizique !
« Ingénieur des arts et manufactures jusqu’en 1947. Homme de lettres depuis. » Les termes que choisit Boris Vian pour sa fiche professionnelle à son adhésion à la Sacem, le 21 février 1951, revêtent la majesté avec laquelle on brûle ses vaisseaux.
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Cette « déclaration sincère et véritable » – selon la formule consacrée – est aussi une étape importante. Car le nouvel auteur indique comme pseudonyme « Vernon Sinclair », ce qui acte d’une certaine manière la mort de Vernon Sullivan, l’alias américain dont il prétendait « traduire » les sulfureux romans.
Cette œuvre est achevée, avec trois autres romans policiers semés de scènes érotiques parus après le scandaleux J’irai cracher sur vos tombes en 1946. Et Boris Vian a déjà publié trois des quatre romans de sa carrière romanesque sous son nom de baptême (L’Écume des jours, L’Automne à Pékin et L’Herbe rouge) qui sont trois échecs commerciaux sans appel.

Le libre enfant de Saint-Germain-des-Prés

Il trône aujourd’hui au Panthéon des légendes de la chanson et des poètes populaires avec Le Déserteur, J’suis snob, La Java des bombes atomiques, La Complainte du progrès, Bourrée de complexes ou On n’est pas là pour se faire engueuler
Mais, début 1951, il note sur sa fiche, comme « œuvres principales » : Ce n’est que l’ombre d’un nuage, mélodie de salon enregistrée par le baryton Jacques Jansen, et J’ai donné rendez-vous au vent pour la soprano Irène Joachim, des chansons semble-t-il jamais enregistrées (T’en souvient-il, Je crois entendre), une chanson à la gloire du lieu nocturne qu’il a fondé, Club Saint-Germain, et deux titres discrets de son premier compagnonnage avec Henri Salvador (C’est le be-bop et La Vie grise).

Rien encore de glorieux, ni même de notable. Pour les médias, ce colosse aux joues creuses et au sourire mélancolique est surtout un des libres enfants de Saint-Germain-des-Prés, qui heurte les bien pensants autant pour ses bruyantes fiestas que pour quelques écrits à ne pas mettre entre toutes les mains. Et, pour les fous du jazz, il est un critique aussi exigeant que généreux, dont le style flamboyant et insolent cadre bien avec la turbulente révolution esthétique qui s’affirme de plus en plus clairement dans les caves et chez les disquaires.

D'auteur à directeur artistique

Mais qui sait qu’il est auteur de chansons ? Depuis l’euphorie de la Libération jusqu’à sa mort en 1959, il laissera plus de 450 textes. La première à avoir un écho a été une chanson d’intérêt local, Ah si j’avais un franc cinquante, sur le standard de jazz Whisperin’, qui est en 1947 l’hymne du Tabou, la première des légendaires caves de Saint-Germain-des-Prés. On y devine déjà une veine majeure de Vian avec l’approche potache de sa culture musicale américaine.

Plus tard, il sera le premier à poser des paroles sur des rock’n’roll, il défiera la France coloniale en guerre, il moquera mille travers de ses contemporains... Il connaîtra aussi une carrière de chanteur singulièrement courte, de janvier 1954 à mars 1956, Vian ne montant sur scène qu’à partir de décembre 1954. Et ce sera un double échec commercial et critique. Si son 33 tours Chansons possibles et impossibles contient plus de chansons remémorées aujourd’hui que mille carrières plus longues et plus prolifiques, il ne se consolera de ce désastre qu’en passant « derrière la zizique », comme directeur artistique en maison de disques. Sa mort prématurée à trente-neuf ans ne lui laissera pas l’occasion d’une seconde chance comme interprète.

Par Bertrand Dicale

Fiche professionnelle de Boris Vian
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