X
interstitiel
Histoire d'une oeuvre
Les jolies colonies de vacances
« L’envers du décor de carte postale… »
Tombé dans la gauloiserie et l’argot étant petit (ses parents tenaient un bistro, où il a pu grandir en écoutant les propos fleuris des clients), Pierre Perret se fait connaître en 1957 avec son goût pour la bagatelle (« Moi j’attends Adèle »).
Découvrir la chronique

Si la peinture d’un boui-boui malpropre (« Le Tord-Boyau ») lui offre son premier succès en 1963, c’est trois ans plus tard qu’il recevra la consécration populaire d’être chanté sur toutes les lèvres.

Ce sont d’abord celles de sa femme qui ont repris un refrain et un premier couplet hâtivement griffonnés, l’encourageant à aller au bout de son idée. En 48 heures, les paroles et la mélodie sont bouclées. Et 15 jours après la sortie du 45 tours sur lequel l’orchestre de Jean Claudric l’accompagne, il est impossible pour les Français de passer à côté des « Jolies Colonies de vacances ».

Une chanson faussement candide

Démarrant par un air entraînant qu’appuient des chœurs en culotte courte, la chanson déroule ensuite cinq couplets faussement candides et vraiment sarcastiques. Le narrateur, un enfant de 8 ans, y raconte son quotidien dans la colonie de vacances où ses parents (indignes !) l’ont envoyé.

L’alimentation laisse à désirer (« les fayots c’est du vrai béton »), obligeant les pensionnaires à « faire les poubelles ». Si au moins ces derniers étaient en sécurité…
Mais ce serait méconnaître l’encadrement : les surveillants « ronflent les trois quarts du temps vu qu’y sont ronds comme des queues d’pelles », l’un d’entre eux attache même les enfants « en plein soleil tout nus barbouillés d’confiture »…
Le pire reste néanmoins à venir avec les conditions sanitaires, déplorables. Le garçon écrit qu’il « avale la fumée de l’usine d’à côté » avant d’aller « jouer dans la décharge municipale » et « tremper dans un p’tit bras où sortent les égouts d’la ville ». L’occasion pour l’auteur de fournir à la variété française l’une de ses images les plus scatologiques :

On a tous le typhus
On a l’pétrus tout boutonneux,
Et l’soir avant d’se mettre au pieu,
On compte à çui qu’en aura l’plus

La censure de la Première Dame

Offusquée par ces « Colonies de vacances » qu’elle trouve tout sauf jolies, Yvonne de Gaulle – alors Première dame – appelle Roland Dhordain, le directeur de France Inter : « Nous considérons cette chanson comme la honte de la France et nous souhaitons que vous la déprogrammiez ! ».

Plus sensible au talent de Pierre Perret qu’à la pression venue d’en haut, son interlocuteur décide plutôt de diffuser davantage la chanson. Et quand Guy Lux, sommé par Claude Contamine (directeur général adjoint et directeur de la télévision à l’ORTF), demande à l’artiste de caviarder « pipi dans le lavabo » par un accès de toux avant un direct, Pierre Perret réplique qu’étant en bonne santé, il n’en fera rien ! Durant six mois, l’auteur-compositeur-interprète sera indésirable sur la deuxième chaîne.

Dégoûtante pour quelques-uns, jouissive pour beaucoup d’autres, cette chanson aura eu l’incontestable mérite de déclencher une campagne de vérification des normes d’hygiène et de sécurité dans les colonies de vacances, faisant ainsi fermer plusieurs centres pas assez soucieux de leur application.

Par Vincent Dégremont
Crédit : Picot/Gamma Rapho

Bulletin de déclaration "Les jolies colonies de vacances"
DÉCOUVRIR L'ARCHIVE

L'auteur

Vincent Dégremont

Journaliste Sport & Musique.
Ecoute avec un égal bonheur « L’Apprenti sorcier » et « La Maladie d’amour ».
Préoccupé par le dérèglement climatique et les fake news.
Considère la cuisine comme un art majeur.

Vous souhaitez nous signaler un problème sur une archive, demander sa dépublication ? Nous contacter