X
interstitiel
Les inattendues
Kolé séré
Aux Antilles, comme dans toute la Caraïbe, en Afrique ou dans l’océan Indien, les années 80 voient déferler un nouveau rythme et un nouveau son, le zouk.
Découvrir la chronique

Inventée et portée par Kassav’, la nouvelle musique fédère les deux îles françaises d’une manière inédite dans l’histoire de la culture créole : parmi les chanteurs du groupe, Jacob Desvarieux et Patrick Saint-Éloi sont de la Guadeloupe, tandis que Jean-Philippe Marthély, Jean-Claude Naimro et Jocelyne Béroard sont de la Martinique.

Jocelyne est un cas à part car, aux Antilles, il était jusque là inimaginable que la fille d’un dentiste fasse carrière dans les variétés. Et, en 1986, elle sort un album solo révolutionnaire. Derrière des romances sentimentales et des tableaux du quotidien, un regard insolent voire féministe sur la vie des Antillaises. Siwo, Kaye Manman, Mi tchè mwen, Sa ki ta la, Son la ri deviennent aussitôt des classiques.

Comme des centaines de milliers d’Antillais, le chanteur Philippe Lavil est aussi charmé par Kolé séré, une chanson sentimentale que Jocelyne Béroard a écrite et enregistrée en duo avec son compositeur, Jean-Claude Naimro. En cette fin d’année 1986, sur toutes les pistes de danse des Antilles, on se love l’un contre l’autre sur ce dialogue d’un couple qui se retrouve après longtemps de séparation.

Lavil, enraciné dans la variété française depuis son premier succès, Avec les filles je ne sais pas, en 1970, est martiniquais. S’il chante souvent sur des rythmiques tropicales comme Il tape sur des bambous en 1982 ou Elle préfère l’amour en mer en 1985, le public français ignore qu’il est un béké, c’est-à-dire un descendant de la caste des maîtres esclavagistes de l’île.

Une chanson à deux voies et en deux langues

Quand il propose le duo à Jocelyne Béroard, elle accepte à une seule condition : elle ne chantera pas en français, Kassav’ ne transigeant pas sur la défense de la langue créole.

Ils vont donc faire dialoguer les deux langues parlées en Martinique : « Moi je n'aurais pas imaginé / Que je te reverrais / Tant d'années ont passé / Je vois que tu n'as pas changé ».
Elle répond : « Mwen, mwen pa té ka sipozé / Mwen té ké ripalé ba'w / Mwen té menm oubliyé / Sa mwen té ka riproché'w / An sel kout-zié fè mwen kraké / Mwen té kéy lé rézisté / Mé lanmou-a té dous / Lè nou pa té ka joué ». Elle n’aurait jamais imaginé qu’ils se reparlent, elle ne peut pas lui résister…
Et ils prennent ensemble le refrain : « Si nou té pran tan pou nou té palé / Kolé séré nou té ké ka dansé / Si nou té pran tan pou nou té kosé / Kolé séré nou téké ka dansé » – s’ils avaient pris le temps de se parler, le temps de s’expliquer, mais ils n’avaient fait que danser collé-serré…

Pour s’adapter aux usages de la variété française, la structure de la chanson a été transformée pour lui donner une sage alternance de couplets et de refrains, moins systématique dans le zouk.

Le clip de Kolé séré est astucieux : Philippe Lavil, le Blanc, est filmé sous le soleil des Antilles et Jocelyne Béroard, la Noire, chante dans un décor de rues parisiennes en hiver. La chanson déferle dans les médias français et reste classée vingt-quatre semaines au Top 50, atteignant la 4e place du classement du 17 août 1987. Une incursion rare de la langue créole dans l’univers musical quotidien des Français.

Bulletin de déclaration "Kolé séré"
DÉCOUVRIR L'ARCHIVE

L'auteur

Bertrand Dicale

Bertrand Dicale explore la culture populaire.

Auteur d’une trentaine d’ouvrages consacrés à l’histoire de la chanson ou à des vies d’artistes (Serge Gainsbourg, Georges Brassens, Juliette Gréco, Charles Aznavour, Cheikh Raymond…), il est chroniqueur sur France Info (« Ces chansons qui font l’actu ») et auteur de documentaires pour la télévision.

Il dirige également la rédaction de News Tank Culture, média numérique par abonnement spécialisé sur l’économie et les politiques de la culture.

Vous souhaitez nous signaler un problème sur une archive, demander sa dépublication ? Nous contacter