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Voyages, voyages
Papaoutai
Pour se mettre au carré avec ses racines
Le soir où Stromae fit la paix (et la fête) avec son père et son histoire, en venant jouer à Kigali…
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Grand et beau Rwandais venu suivre des cours d’architecture en Belgique, Pierre Rutare n’a pas besoin de professeur lorsqu’il s’agit de séduire Miranda Van Haver, jeune et pieuse Flamande aux yeux clairs. Rapidement, un petit Paul vient au monde. Mais Pierre, dragueur invétéré, se voit mal en père de famille. L’enfant souffle sa sixième bougie lorsque son papa décide de repartir dans son pays d’origine, sans même prendre la peine de le reconnaître. Paul ne le reverra qu’une dizaine de fois, avant avril 1994 et le génocide des Tutsis. Pierre, qui appartient à cette minorité persécutée par les extrémistes Hutus, est arrêté à son domicile de Kigali, puis emmené. Plus personne n’aura de ses nouvelles. Paul a alors neuf ans. Témoin des angoisses qui traversent la communauté rwandaise de Bruxelles, il pressent qu’il est arrivé quelque chose de grave, mais devra attendre d’être un peu plus âgé pour que sa mère lui avoue, du bout des lèvres, que celui auquel il ressemble tant n’est plus. L’adolescent se jette alors à corps perdu dans la musique et la pratique des percussions.

De Paul à Stromae

Le 13 mai 2013 sort Papaoutai, premier single de Racine carrée, le deuxième album d’un Paul Van Haver désormais plus connu sous le nom d’artiste de Stromae depuis qu’Alors on danse (2010) a imposé son pseudonyme et son électro glaçante dans toute l’Europe. Grâce à son sujet touchant, ses sonorités envoûtantes et son clip viral (plus de 500 millions de vues sur YouTube), Papaoutai sert de rampe de lancement au succès phénoménal de Racine carrée, qui s’écoulera à plus de deux millions et demi d’exemplaires. La notoriété de ce maestro en verlan dépasse le Vieux Continent, gagnant l’Amérique, l’Asie… et l’Afrique subsaharienne.

Le 12 juin 2015, alors que sa gigantesque tournée l’a fait chanter à Dakar, Douala, Abidjan, Libreville et Brazzaville, Stromae annonce l’annulation des deux derniers concerts prévus à Kinshasa et… Kigali. Epuisé par un marathon de 150 dates, l’artiste est également victime d’hallucinations provoquées par les effets secondaires d’un traitement antipaludique. On lui diagnostique une sévère décompensation psychique.

Retour à Kigali

Quatre mois plus tard, le 17 octobre, Stromae, en rémission, a tenu à honorer son engagement et achève son « Racine carrée tour » au Stade de l’Université libre de Kigali, où plus de 20 000 fans l’attendent. Après avoir déclaré en conférence de presse « Je suis super heureux d’être là et ça me fait bizarre de voir des têtes qui me ressemblent, enfin, auxquelles je ressemble », il monte sur scène et chauffe le public en kinyarwanda (la langue locale). Avant de lancer : « une venue à Kigali, ça se fête, n’est-ce pas ? Comme vous le savez, je suis à moitié belge… et à moitié rwandais ! ». Au moment d’aborder la très attendue Papaoutai, le show, hyper-réglé jusque-là, se laisse déborder par l’émotion. Stromae improvise : « Dis-moi où t’étais ? A Kigali… au Rwanda » avant de regarder le ciel : « Il est là ! Je ne l’avais jamais fait, mais je crois que c’est l’heure, l’endroit. Pour la première fois, j’aimerais faire une grosse dédicace à mon papa. Merci papa ! Oh merci papa ! Merci papa ! Oh merci papa ! Merci papa ! ».

L’une des plus belles fêtes (de famille) que le pays aux Milles Collines ait connue, d’après les médias locaux. Depuis, à Kigali, Stromae est un peu moins belge et un peu plus rwandais. Et tout le monde le trouve formidable !

L’anecdote : Les premières ébauches de Papaoutai, cathartiques et baignées de larmes, étaient plus dures et personnelles. Stromae les a ensuite lissées, ôtant les reproches au père absent pour mieux fédérer.

Par Vincent Dégremont - Platine
Crédit photo : Marc Chesneau/Sacem

L'auteur

Vincent Dégremont

Journaliste Sport & Musique.
Ecoute avec un égal bonheur « L’Apprenti sorcier » et « La Maladie d’amour ».
Préoccupé par le dérèglement climatique et les fake news.
Considère la cuisine comme un art majeur.

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