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Eddy Marnay et Emile Stern
De la variété trempée dans le folklore de l’Est
Du milieu des années 40 aux années 60, ils vont donner naissance à plus de 60 chansons, à la fois des succès populaires et des grandes chansons, dont certaines traverseront le temps, jusqu’à Céline Dion.
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L’AVANT-TANDEM

Eddy Marnay, de son vrai nom Edmond Bacri, nait à Alger, en Algérie française, le 18 décembre 1920. Dans sa jeunesse, s’il est marqué par le folklore juif, il est aussi touché par les œuvres américaines de jazz d’Irvin Berlin, George Gerschwin et Cole Porter. À Alger, son père, bijoutier et grand amateur de music-hall, l'emmène régulièrement voir les spectacles du Casino, notamment Georgel.
Edmond débarque à Paris en 1937. Après avoir exercé les métiers de journaliste, de scénariste et d’assistant metteur en scène, il entame une carrière de chanteur à la Libération, sans enregistrer. Heureusement que, dès 1948, Eddy collabore avec Léo Ferré qu'il a rencontré au cabaret Quod Libet (géré par Francis Claude avant le Milord l’Arsouille). Ensemble, ils signent « Les amants de Paris » qu’Edith Piaf enregistre avec succès.

Emile Stern nait le 28 avril 1913 à Paris. Ses parents sont juifs roumains. Le jeune Emile obtient un premier prix de piano à l’issue de ses études musicales classiques au Conservatoire de Paris. Vers le milieu des années 1930, il est pianiste de jazz et musicien de scène, notamment pour Maurice Chevalier.
Si, pendant la guerre, il fait partie des Collégiens de l’Orchestre de Ray Ventura, à la Libération, il devient l’accompagnateur et l’orchestrateur de vedettes de l’époque comme Jean Sablon, André Claveau ou Renée Lebas. Pour cette dernière, il compose le jazzy « Où es-tu mon amour ? » avec Henri Lemarchand comme auteur.
Si Renée Lebas en fait sa carte de visite en 1946, son éditeur, Philippe Parès, donne au titre un destin international puisqu’il va être repris par Yves Montand, Django Reinhardt, et adapté en anglais (« Where Are You My Love ? » ou « Have You Change For A Dream ? »), italien (« Dove sei mon amour »), suédois (« Var Finns Du ? »), finnois (« Missä Oot, Rakkarin »).


La rencontre

C’est avant tout celle d’un Séfarade et d’un Ashkénaze, qui ont échappés par miracle à la barbarie nazie. C’est d’ailleurs une chanson du folklore juif qui leur donne leur premier succès commun. Il faut dire que leur interprète fait aussi partie des Juifs qui ont dû se cacher pendant la guerre, après avoir échappée à la Rafle du Vel d’Hiv’ : Renée Lebas. Réfugiée en Suisse après un début de carrière à la fin des années 30, celle-ci est devenue une vedette depuis la Libération.

C’est grâce à cette chanteuse à la forte personnalité que notre Tandem voit le jour au début des années 50… et renoue avec ses racines. En effet, en 1952, alors qu’elle est une des premières signatures de l’écurie d’Eddie Barclay, Renée Lebas enregistre l’arrangement d’un titre du folklore juif ashkénaze (qui compte plusieurs textes en hébreu : « Le Rabbin exige que nous soyons joyeux », « Que c'est beau », « Danse, Danse, petit Juif ») que ce dernier a déposé avec Stern.

Ce titre devient un succès de la chanson pour enfants grâce au texte universel « cousu main » d’Eddy : « Tire l’aiguille (Laï, laï, laï) ». Le succès est tel que toutes les vedettes de l’époque mettent ce titre « à gimmick » (avant le mot) à leur répertoire : de Line Renaud à Patachou… La chanson traversera le temps puisque Celine Dion l’enregistrera dans les années 80. Il faut dire que c’est la grande époque où les succès sont gravés par plusieurs interprètes. On le voit bien sur les petits formats (les partitions de musique) vendus par les chanteurs des rues, moins chers que les microsillons (et les électrophones !) qui commencent à remplacer les 78 tours.

Le premier chant de la Shoah ?

A la suite, Renée Lebas les enregistre beaucoup pendant dix ans. En 1956, celle-ci grave même une chanson « historique », « La Fontaine endormie (Varsovie) », qui évoque les déportés de la Shoah (notamment le père et la petite sœur de Renée). D’autres interprètes, comme André Claveau ou André Dassary – pourtant « inquiétés » après l’Occupation -, se risqueront à chanter ce texte qui sera adapté en polonais (« Uspiona fontanna »).

Dès 1953, toutes les vedettes font appel au Tandem, notamment Jean Sablon, Les Sœurs Etienne, Jacqueline François, Roland Gerbeau… qui enregistrent « Le manège aux souvenirs », signé avec Eddie Barclay et Marc Heyral. La chanson sera même adaptée en allemand (« Wenn du wiederkommst »).

Les rois de la Bourse des chansons des années 50 !

Et ce n’est pas tout, le Tandem ne quitte plus la Bourse des chansons, soit le premier classement des ventes des chansons en France (celui des petits formats et non pas des disques), réalisé par André Salvet et publié par le Figaro. A sa création, en 1955, on y trouve « Z’yeux bleus », chanté notamment par la jeune vedette Mouloudji, mais aussi la figure de Montmartre : Patachou… Jean-Claude Pascal, qui débute, et André Claveau, qui s’accroche, font aussi partie de leurs interprètes de 1955 et 1956.

Cette dernière année, c’est carrément un tube avant le mot, « Java ». Là encore, le titre est enregistré par de nombreux interprètes, de Marjane à Lucienne Delyle (qui reçoit pour cette interprétation le Grand Prix Charles Cros), en passant par Georgette Plana et le grand Tino Rossi. Sans oublier les accordéonistes et les grands orchestres jusqu’à celui de Mitch Miller.
Toujours en 1956, c’est la Dame Noire de St-Germain des Près, Juliette Gréco, qui enregistre leurs « Guinguettes » en français avant de les adapter en anglais en 1957 (« The Carrousel »).

1957 est marquée par des enregistrements par Michèle Arnaud, les déjà fidèles Lucienne Delyle et Jacqueline François, ainsi que les Trois Ménestrels avec « Capitaine d’Aquitaine », encore une preuve qu’Eddy aime autant les mots forts de sens que de son.

1958 est à nouveau un grand cru avec « La ballade irlandaise (un oranger sur le sol irlandais….) » que Bourvil et Danielle Darrieux subliment, loin devant les autres interprètes, y compris en langues étrangères (« Blutrote Rosen » en allemand). A noter que c'est Jean Sablon qui aurait créé et enregistré le premier cette chanson en Suisse, Emile Stern étant son pianiste-accompagnateur à travers le Monde. Un succès, comme un bonheur, n’arrivant jamais seul, le Tandem se retrouve la même année à nouveau enregistré par Montand grâce à « Planter café », une supplique bluesy d’esclave de couleur qu’aucun autre artiste n’ose mettre à son répertoire.

A la fin des années 50, l’auteur et le compositeur ne savent plus où donner de la plume ni du clavier, tant les demandes s’intensifient. Jugez plutôt, rien que pour 1958 : Dalida, Yvette Giraud, Colette Renard, Suzy Delair, à nouveau Les Trois Ménestrels, Jean Sablon… 1959 est tout aussi dense avec, entre autres, un nouveau titre pour Bourvil.

Années 60 : malmenés par le yéyé !

La décennie 60 commence bien. Le rock est vu comme une mode passagère. Marcel Amont, un des chanteurs venus des années 50 qui a bien résister à la vague yéyé, enregistre plusieurs titres très « music-hall » (très scéniques) du Tandem entre 1960 et 1962. D’autres de la même génération font de même comme François Deguelt, l’habitué Jean-Claude Pascal et Les Compagnons de la chanson. Les filles des années 50 persistent aussi - notamment Colette Déréal et Michèle Arnaud - et le Tandem signe.

Dans cette période, les compositeurs français sont un peu mis au placard par les jeunes interprètes et surtout les éditeurs qui préfèrent sous-éditer des œuvres anglo-saxonnes, voire italiennes, qui ont fait leurs preuves. De ce fait, ces jeunes chanteurs ne font donc plus qu’appel qu’à des adaptateurs. Eddy Marnay connaît l’exercice et s’y plie, tout en réussissant à placer quelques musiques de son « vieux » complice Emil Stern, notamment à la seule jeune vedette féminine, un peu en marge : Marie Laforêt, plus folk que yéyé. En 1967, celle-ci leur offre un succès avec « Ivan, Boris et moi » qui sent bon les pays de l’Est.
Une autre jeune chanteuse très folk chante le Tandem à ses débuts, en 1962, la Grecque Nana Mouskouri, avant de faire d’Eddy un de ses principaux paroliers.
Egalement venue d’ailleurs, il y a l’Allemande qui vit à Paris, Elga Andersen qui chante aussi le Tandem en 1961. Tout comme, en 1960, la dernière héritière de la chanson réaliste au cœur du yéyé, la marginale Rosalie Dubois.

Mais tout cela ne suffit pas. Ces années 60 marquent donc la fin de ce Tandem magique, même si les deux amis se retrouvent encore un peu autour des artistes que leur amie Renée Lebas produit. Surtout Régine et Tereza, Serge Lama étant un auteur qui n’a donc besoin que des services de compositeurs.
La Reine de la Nuit les chante donc de 1966 à 1971, notamment avec « Patchouli chinchilla » et « Le jour où tu te maries », une chanson du film « Mazeltov (Le mariage) » de Claude Berri (dont Stern signe la BO), où Régine joue et qui sort jusqu’en Amérique. Quant à la Yougoslave (croate) Tereza (Késovija), elle chante le Tandem en 1967.
On aurait pu encore citer : Isabelle Aubret, Bob Azzam, Georges Guétary, Mathé Altery… parmi leurs interprètes.

Ultime consécration à l’Eurovision, repris par la chanteuse d’Abba !

En 1969, même si quatre pays obtiennent le même nombre de points et remportent l’Eurovision, le Tandem savoure « ce quart » de victoire qu’ils offrent à la France avec « Un jour, un enfant », portée par la superbe voix de Frida Boccara qui donne le frisson grâce à sa parfaite alchimie avec la musique et le texte.

Un Grand Prix de l’Académie Charles Cros couronne l’album porté par ce titre. « Un jour, un enfant » devient aussi un succès international en français jusqu’au Japon alors que Frida l’adapte en plusieurs langues : « Through The eyes Of A Child (anglais), « Un dia y un nino » (espagnol), « Um dia, uma crianca » (portugais), « Canzone di un amore perduto » (italien), « Es schlägt ein Herz für dich » (allemand)…

D’autres artistes s’en chargeront dans d’autres langues : « Zijn Eigen Wonder » (hollandais), « Sov gott min lilla vän » (suèdois, par Agneta Fältskog, future chanteuse d’Abba) pendant que tous les grands orchestres, de Paul Mauriat à Percy Faith la mettront aussi à leur catalogue.

Que rêver de mieux pour un bouquet final ?


L’APRES-TANDEM

Que ce soit avant, pendant ou après le Tandem, Eddy Marnay écrira des centaines de chansons avec d’autres compositeurs, notamment les plus « historiques » : Francis Lemarque, Charles Aznavour (« Tes yeux, mes yeux »/ « Our Love, My Love »), et même Barbra Streisand (« Ma première chanson »). Il faut dire qu’il a connu la Star américaine grâce à un de ses principaux compositeurs, Michel Legrand, avec lequel il a signé le premier succès international du musicien, « La valse des Lilas », en 1955, un titre co-composé par Eddie Barclay. Marnay aura un deuxième succès international avec Legrand, « Les moulins de mon cœur » en 1968. Il serait trop long d’évoquer ici tous les compositeurs avec lesquels Marnay a collaboré, mais citons, pêle-mêle, Mireille, Misraki, Gasté, Jarre (Maurice), Popp, Magne, Sarde…
Eddy Marnay a aussi co-écrit avec d’autres auteurs comme Jacques Larue ou Michel Jourdan.
Il a également beaucoup adapté comme tous les grands auteurs des années 50 et 60 : « La fille d’Ipanema (The Girl From Ipanema) », « Faits pour s’aimer (Desafinado) », « Hava Naguila », « La maison où j’ai grandi (Il ragazzo della via gluck) », « Le temps des fleurs (Those Were The Days) », « Elle chantait ma vie en musique (Killing Me Softly…) », y compris des chansons de films pour : « Un roi à New-York » de Charlie Chaplin, « Exodus », « Le jour le plus long », « Goldfinger », « Chevalier des sables » (« Le sourire de mon amour »), « Docteur Doolittle », « Livre de la jungle » (« Le mini-minimum »), « Macadam Cowboy » (« Comme un étranger dans la ville »)…
Dans les années 60, toujours solidaire des « déracinés », il accompagnera les jeunes chanteuses à accent, comme l’Israëlienne Rika Zaraï, la grecque Nana Mouskouri et, dans une moindre mesure, l’Egyptienne Dalida. Passionné aussi par les puissantes voix de caractère, il restera fidèle à Frida Boccara, allant jusqu’à la co-produire avec l’éditeur Claude Pascal. Il sera également un des auteurs de Mireille Mathieu dans les années 70 et 80. Plus étonnant, il écrira beaucoup pour Claude François qui avait enregistré ses « Moulins de mon cœur ». On ne compte plus les succès de Cloclo signé Marnay pendant les dix dernières années de la carrière de l’Idole (« Il fait beau, il fait bon », « Shalala (Hier est près de moi) », « Le mal-aimé », « Cette année-là », « Le vagabond », « Je vais à Rio »…). On retrouve aussi son nom sur les disques de Marie Laforêt, France Gall... Il est l’auteur du plus grand succès de Jacqueline Dulac, « Ceux de Varsovie », à nouveau un texte sur les persécutés… On peut rajouter à la liste : Constantine, Mariano, Salvador, Reggiani, Michèle Torr, Nicoletta, David-Alexandre Winter, Esther Galil, Anne-Marie David…,
Quant à la chanson québécoise, elle lui doit aussi beaucoup. Et pas seulement Céline Dion qu’il va coproduire en France avec son ami Claude Pascal dès 1982 en plus d’écrire ses premiers succès (« D’amour ou d’amitié », « Mon ami m’a quittée »). En effet, René Martel, Nicole Martin, Mario Pelchat, Lara Fabian… et même Ginette Reno, ont chanté les mots d’Eddy.
S’il obtient le Grand Prix de la Sacem en 1985, Il est nommé Chevalier de la Légion d’Honneur en 1993. Il sera administrateur de la Sacem de 1990 à 1997, ainsi que de la SODRAC (la Sacem au Québec).
Retiré à Neuilly sur Seine, il nous quitte le 3 janvier 2003 à 82 ans à l’hôpital américain de cette ville. Discrètement, Céline Dion et René Angélil, éternellement reconnaissants, viendront à son chevet lui dire adieu.

Emile Stern, lui, sera principalement l’orchestrateur de nombreux artistes des années 50. Il continuera, en parallèle à publier des 45 tours et 33 tours d’orchestre jusqu’au milieu des années 60. Il composera d’autres chansons – souvent pour les mêmes interprètes que ceux qui ont chanté le Tandem - avec quelques-uns des grands paroliers français : Pierre Delanoe, Jean Dréjac, René Rouzaud, Pierre Louki…
Il compose également quelques autres musiques avec Eddie Barclay (« La St-Bonheur » avec Henri Contet comme parolier)…
On se souvient aussi que, grâce à Renée Lebas - qui enregistre aussi ses autres arrangements issus du folklore juif, « Mammy (My Yiddische Mamme) » et « Garde l’espérance (Hatikvah) » -, il est le premier compositeur à travailler avec l’auteur-interprète Serge Lama dès 1965. L’année suivante, il compose les quatre titres du troisième super 45 tours du Bordelais. Deux autres titres se rajouteront en 1966, sans succès, avant que le rythme ne baisse : cinq titres entre 1967 et 1981. Stern signe cependant aussi avec ce dernier trois titres pour la Yougoslave Tereza, l’autre « protégée » de Renée Lebas.
Parmi ses interprètes, on retrouve les mêmes que ceux du Tandem : Jean-Claude Pascal, Jean Sablon… à l’exception de Pierre Dudan (« Cœur tranquille ») qui signent eux-mêmes leurs textes.
Emil Stern meurt à Cannes le 13 janvier 1997.

L'auteur

Jean-Pierre Pasqualini

Animateur sur Melody, la chaine vintage de divertissement musical depuis 2003, JPP en dirige les programmes depuis 2013.

Cet ex-pionnier de la radio FM (entre 1982 et 1985) et rédacteur en chef de Platine Magazine durant 25 ans (de 1992 à 2017), membre de l’Académie Charles Cros et du Collège des Victoires de la Musique, est aussi sollicité régulièrement par de nombreux médias (M6, W9, C8…). Ces derniers mois, il a participé à de nombreux documentaires sur la chanson patrimoniale (Hallyday, Sardou, Pagny, Renaud…), comme contemporaine (Stromae, Christophe Mae…).

JPP intervient également sur les chaines et dans les émissions de News (BFM, LCI, C News, « Morandini », « C’est à vous »…) et les radios (Sud Radio, Europe Un, RMC Info Sport, France Inter…) pour des événements liés à la chanson (Eurovision, Disparitions de France Gall, Charles Aznavour, Dick Rivers…). Il a même commenté en direct les obsèques de Johnny Hallyday sur France 2 avec Julien Bugier.

Coté chansons, JPP a participé, depuis presque 30 ans, à de nombreux tremplins, du Pic d’or de Tarbes au Festival de Granby au Québec en passant par le tremplin du Chorus des Hauts de Seine.
Enfin, JPP a produit des artistes comme Vincent Niclo, en manage d’autres comme Thierry de Cara (qui a réalisé le premier album des Fréro Delavega)…
JPP a signé quelques ouvrages sur la musique et écrit des textes de chansons. Il a même déjà travaillé sur un album certifié disque de platine (Lilian Renaud).

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