
Après Perdu d’avance (2009), un premier album qui a retenu l’attention des amateurs éclairés par son cynisme auto-dérisoire, Orelsan veut transformer l’essai avec Le Chant des sirènes.
Sorti le 26 septembre 2011, ce second opus a été annoncé par les singles « Raelsan » (30 mai), « Double vie » (9 juin), « Plus rien ne m’étonne » (25 juillet) et l’apocalyptique « Suicide social (15 septembre).
La veille de Noël, le rappeur normand lance un cinquième extrait, « La Terre est ronde ». Une cinquième carte qui va lui permettre d’entrer pour la première fois dans la rotation permanente des plus grosses radios musicales de l’Hexagone, de toucher un public plus large, et de remporter un vaste succès, aussi bien commercial que critique (il sera lauréat en 2012 des Victoires de la Musique du Meilleur album de musiques urbaines et du Groupe ou artiste révélation du public).
Ce changement de dimension tient beaucoup à une rencontre impromptue, celle de Fred Savio, alors claviériste de studio (Fred a notamment participé aux projets Dalida Révolution et Besame Mucho, et composera ensuite pour Christophe Maé, Soprano, Amir ou Kendji).
Le claviériste travaille au studio Haxo (dans le XIXème arrondissement de Paris), où Orelsan et Skread, le producteur, compositeur et réalisateur du rappeur s’installent pour enregistrer Le Chant des sirènes.
Un après-midi, Skread - qui a un rendez-vous d’affaires de prévu – propose à Fred (avec lequel il vient de sympathiser) d’en profiter pour travailler une chanson avec Orelsan. Fred s’installe au grand piano du studio Haxo et écoute le rappeur lui lire un texte sur lequel existe déjà une musique peu satisfaisante. Le claviériste est ébloui : « Le texte est incroyablement limpide. Tout le monde comprend en une minute ».
L’inspiration vient aussitôt, Fred confectionne une mélodie à la cadence pop. Instinctivement, Orelsan se met à chanter sur le refrain, s’éloignant pour la première fois de son pré carré de rappeur. Et s’il doute que le résultat soit probant, pour Fred « la magie de l’artiste opère ». Les complexes de l’interprète sont balayées deux heures plus tard, lorsque Skread revient de son rendez-vous, et le convainc qu’il tient un « gros hit potentiel ». Laurent Bouneau de Skyrock sera du même avis. Vous connaissez la suite… Mais replongeons-nous dans ce texte à la fois « incroyablement limpide » et si profond, par un florilège de ses punchlines.
L’astronome et mathématicien grec Ératosthène avait prouvé au IIIème siècle avant JC que la Terre était ronde en s’appuyant sur un puits, un bâton et les rayons du soleil.
2300 ans plus tard, Orelsan propose un morceau qui commence par le refrain. Chanté, donc. La première phrase du couplet percute ensuite l’auditeur par sa logique implacable, mettant le doigt sur l’illogisme de la logique qui le gouverne : « T’as besoin d’une voiture pour aller travailler, tu travailles pour rembourser la voiture que tu viens d’ach’ter ».
Epicurien au sens premier, Orelsan s’est extrait du travailler plus pour gagner plus et consommer plus, assumant sans complexe : « J’ai la flemme, et ça va finir en arrêt maladie pour toute la s’maine […] Y’a vraiment rien dont j’ai vraiment b’soin ». Il déplore que la pensée matérialiste soit devenue dominante : « Les rappeurs cainris donnent les mêmes conseils que mes parents : "fais c’que tu veux dans ta vie, mais surtout fais d’l’argent !" ».
Cette doxa ne rend pas heureux : « J’essaie de trouver l’équilibre, à quoi ça sert de préparer l’av’nir si t’oublies d’vivre ? ».
Selon Orelsan ; il faut au contraire prendre le temps de vivre à son rythme, loin du système de domination vérolé de l’entreprise : « En caleçon qui m’sert de pyjama, au lieu d’lécher mon patron pour une avance qu’y m’file’ra pas ». Mieux vaut être casanier, cueillir le jour, procrastiner : « J’vais tout r’mettre au lend’main ». Si « quand on a fait le tour du monde, tout c’qu’on veut c’est être à la maison », autant commencer par y rester ! Orelsan sait que la vie est brève, et nous incite à « profiter de l’instant ».
« La Terre est ronde », leçon de sagesse à mettre en pratique !
Remerciements à Fred Savio
L'auteur