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L'examen d'entrée de Bourvil
Totor le tatoué
Longtemps, il ne suffisait pas de composer pour être compositeur ni d'écrire pour être auteur. Il fallait passer un examen pour devenir membre de la Sacem. Pour les auteurs, le principe est d'une simplicité biblique : sous la surveillance d'un appariteur, le postulant écrit deux couplets et un refrain sur un sujet tiré au sort.
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L'œuvre doit montrer de suffisantes qualités, mais surtout que l’on peut attendre que les œuvres déposées ensuite seront réellement de sa main et qu’il ne s’agira pas des créations d’un autre – quelques menus scandales du XIXe siècle justifient cette précaution.

L'originalité n’est pas un critère déterminant et, comme reviennent souvent des sujets tels que « Le retour du printemps » ou « La promesse du fiancé », on voit souvent crépiter sur les copieS d’examen les amour-toujours et les caresse-tendresse...

Totor le tatoué

Le lundi 6 février 1945, André Raimbourg se soumet à l’examen décisif.
À vingt-huit ans, c’est un passage obligé. Il est arrivé à Paris quelques mois après l’armistice et il court le cachet dans les cabarets. L’Occupation n’était guère propice aux grands espoirs mais, depuis la Libération en août 1944, l’euphorie saisit la nuit parisienne, ivre de ne plus connaître de couvre-feu.

Il passe son examen sous son nom d’état-civil, même s’il s’appelle déjà Bourvil, pseudonyme inspiré par le nom du village normand où il a grandi, pour éviter les confusions avec son cousin Lucien Raimbourg, acteur de la « bande à Prévert » et également artiste de cabaret.
Le sujet qui échoit à André Raimbourg, « Totor le tatoué », ne l’invite pas à l’innovation révolutionnaire. En 1938, Fernandel à été le héros du film Raphaël le tatoué dans lequel il incarnait un ancien des bat' d'Af' et chantait Un dur, un vrai, un tatoué sur une musique de Casimir Oberfeld et des paroles de Jean Manse.
Quant à ce cher Totor, on le croise souvent, notamment dans Mimile et Totor par Fernandel en 1935 ou Totor ou le roman d’un bagnard par Georgius en 1939, mais surtout dans Totor t’as tort par Georges Milton en 1932.

Inspirations gagnantes

En effet, sur un texte virtuose du parolier et réalisateur Jean Boyer, Milton a fait entrer dans la mémoire de tous les Français un refrain aux allitérations méthodiques : « Totor t'as tort tu t'uses et tu te tues / Pourquoi t'entêtes-tu ? / En t’entêtant, t’entends, Totor / Tu te tues et t’as tort ». Comment ne pas trouver une réminiscence flagrante dans la fin du refrain écrit par André Raimbourt : « Alors ? mon Totor / Détatoue-toi ! t’as tort ! »

On ne lui tient pas rigueur non plus de ses lacunes en orthographe (« le marchand de vaiselle (sic) », « il s’est plaind (sic) d’elle »).
L’essentiel est qu’il sache camper un personnage en multipliant les sourires en coin (« Il n’avait pas de chapeau / Il habitait la Chapelle (…) Il se tenait à carreau / Dans une petite carrée ») et qu’il construise un personnage amusant (« Tu n’as pas l’allur’ / D’un vrai, d’un dur de dur »).

Ce Totor le tatoué est loin d’être un chef d’œuvre. Mais il libère Bourvil. Car il a déjà commencé à déposer des chansons sur des compositions de l’accordéoniste Étienne Lorin, rencontré au régiment pendant la « drôle de guerre ». Parmi elles, le 26 janvier, une parodie de chanson réaliste qui sera bientôt un triomphe, Les Crayons.

Par Bertrand Dicale

Examen d'entrée de Bourvil - auteur
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L'auteur

Bertrand Dicale

Bertrand Dicale explore la culture populaire.
Auteur d’une trentaine d’ouvrages consacrés à l’histoire de la chanson ou à des vies d’artistes (Serge Gainsbourg, Georges Brassens, Juliette Gréco, Charles Aznavour, Cheikh Raymond…), il est chroniqueur sur France Info (« Ces chansons qui font l’actu ») et auteur de documentaires pour la télévision.
Il dirige également la rédaction de News Tank Culture, média numérique par abonnement spécialisé sur l’économie et les politiques de la culture.

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