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Pépites
Serge Gainsbourg "Aux armes et cætera"
Hymne reggae
Quand, le 23 mars 1979, Serge Gainsbourg dépose *Aux armes et cætera* à la Sacem, il ne viole aucune loi ni aucune règle. Certes, cela fait belle lurette que le cosignataire de sa chanson, Claude-Joseph Rouget de Lisle, a écrit dans la nuit du 25 au 26 avril 1792, le texte du *Chant de guerre pour l’armée du Rhin*, dont tous les Français connaissent l’essentiel sous le titre de *La Marseillaise*.
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Mais la musique est nouvelle, signée par Serge Gainsbourg. C’est donc une chanson neuve.
Au regard du droit, Rouget de Lisle reste l’auteur du texte, même si la découpe des couplets n’est pas exactement celle qui a été apprise par tous les Français à l’école, au régiment, au stade ou dans un mouvement politique de jeunesse.

Notamment, Gainsbourg chante le « couplet des enfants », le seul qui ne soit pas de la plume de Rouget de Lisle mais, semble-t-il, de l’abbé Antoine Pessonneaux, professeur de rhétorique à Vienne en 1792. Ce sera donc grâce à Gainsbourg qu’un certain nombre de Français en apprendront les quatre premiers vers : « Nous entrerons dans la carrière / Quand nos aînés n’y seront plus / Nous y trouverons leur poussière / Et la trace de leur vertu ».

Paris-London-Kingston

Il se trouve que Serge Gainsbourg a relu et recopié le texte de La Marseillaise avant de quitter Paris pour la Jamaïque et le studio Dynamic Sounds de Kingston, où il enregistre son album du 12 au 18 janvier 1979. Fasciné par l’orage punk qui a déferlé sur la Grande-Bretagne en 1977, il a apprécié en esthète la provocation des Sex Pistols qui ont titré God Save the Queen leur plus grand hymne de rage et de haine. Mais il est convaincu que leur geste aurait eu plus de portée encore s’ils n’avaient pas crié « God save the Queen, her fascist regime they made you a moron » (« Que Dieu sauve la Reine, son régime fasciste a fait de toi un abruti ») mais s’ils avaient simplement fait éclater, dans leur propre idiome musical, l’hymne national britannique.

Et c’est pourquoi, en partant enregistrer avec une prodigieuse équipe de musiciens de reggae, Gainsbourg a copié les paroles de La Marseillaise dans un Larousse. Plutôt que de reprendre plusieurs fois le refrain in extenso, celui-ci indique « Aux armes, etc… ». Le procédé l’inspire. Sous la direction de Sly Dunbar et Robbie Shakespeare, immenses batteur et bassiste jamaïcains, sont enregistrés les dubs sur lesquels il posera sa voix, les choristes chantent « aux armes et cætera » en lieu et place du refrain le plus patriotique de la culture française.

Succès, scandale, etc.

Ces mots deviennent le titre de sa Marseillaise et du 33 tours dont elle sera le premier titre de la première face. Lorsque, le 29 mars, le bulletin de dépôt qu’il a signé quelques semaines plus tôt est déposé à la Sacem, l’album Aux armes et cætera est dans les bacs depuis le 13. En quelques semaines, il atteint les 100 000 exemplaires certifiés du disque d'or – le premier de la carrière de Gainsbourg, après qu’Histoire de Melody Nelson, Vu de l’extérieur, Rock Around the Bunker et L’Homme à tête de chou ont été des échecs commerciaux.

L’album arrive aux 300 000 exemplaires du disque de platine en à peine plus d’un mois. En mai 1979, le 45 tours d’Aux armes et cætera porte Serge Gainsbourg pour la première fois à la première place du hit-parade de RTL, devant The Logical Song de Supertramp, In The Navy de Village People, Toto 30 ans d'Alain Souchon et I Will Survive de Gloria Gaynor…

Le succès va bientôt se transformer en scandale dans la presse et dans le monde politique. Mais cette Marseillaise fait de Serge Gainsbourg une star. Il a cinquante et un ans.

Par Bertrand Dicale

Bulletin de déclaration "Aux armes et cætera"
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