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Histoire d'une oeuvre
Manureva
L’hommage à «l'oiseau de voyage » resté au large…
« Ici Manureva, suis en difficulté. Demande assistance ». C’est le dernier message radio d’Alain Colas, capté aux Açores le 16 novembre 1978 à 18h30. Alors en tête de la première édition de la Route du Rhum, course transatlantique reliant Saint-Malo à la Guadeloupe, le navigateur de 35 ans disparaît en mer.
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On ne retrouvera aucune trace de l’homme et de son bateau, un trimaran racheté à Éric Tabarly et rebaptisé « Manureva » (« oiseau de voyage » en tahitien), avec lequel Colas avait décroché le record du tour du monde à la voile en solitaire.

En 1979, Alain Chamfort sollicite Serge Gainsbourg pour que l’auteur de Rock’n rose, son deuxième album, parole une mélodie qu’il vient de composer avec Jean-Noël Chaléat en vue de son troisième opus. Trop occupé, Gainsbourg décline, l’obligeant à aller frapper à d’autres portes. Mais les nombreuses tentatives que le chanteur reçoit le déçoivent toutes.

Adieu California

Conscient du potentiel de sa musique, envoûtante, lancinante, à la fois dansante et profonde, l’ancien protégé de Claude François retourne à la charge et convainc son premier choix de se mettre au travail. Gainsbourg lui propose « Adieu California ». Si Chamfort trouve ce texte meilleur que tous ceux qu’il a lus jusqu’à présent, il n’est toutefois pas conquis, trouvant son thème et ses allusions (Marylin Monroe, Santa Monica…) démodées. En effet, Patrick Juvet vient d’envahir les ondes avec « I Love America », et les références de « So Far Away From Away », (1975) et « Sur la route de Memphis » (1976), sont encore dans toutes les oreilles.

Mais l’interprète pose tout de même sa voix en studio. Le patron et l’état-major de CBS, sa maison de disques sont séduits par cet « Adieu California ». La fabrication du single annonçant le troisième album lancée dans la foulée.

Conscient de l’urgence, Chamfort relance l’Homme à la tête de choux et au stylo génial, mais celui-ci répond qu’il ne pourra pas faire mieux.

Un hommage à Alain Colas

Pourtant, une nuit, le téléphone sonne. Gainsbourg, qui vient de dîner avec le navigateur Eugène Riguidel (cité par Renaud dans « Dès que le vent soufflera », Riguidel a, comme Alain Colas, participé à la première édition de la Route du Rhum, au bord d’un trimaran dont Jane Birkin était la marraine), chuchote de sa voix brûlée par le tabac « Manu Manureva ».

Deux mots qui ravissent le chanteur par leur sonorité poétique, douce… évidente pour la mélodie qui lui tient à cœur. Néanmoins, lorsque son interlocuteur lui apprend que c’est le nom du bateau à bord duquel Alain Colas a disparu, il tique, réticent à l’idée d’« utiliser un accident ». Son prestigieux parolier le rassure aussitôt : « Ne t’en fais pas, je vais écrire un hommage ».

Nouveau coup de fil le lendemain. Gainsbourg lit à Chamfort le texte de « Manureva ». Emballé, l’interprète fonce à CBS, faisant arrêter la fabrication du single d’« Adieu California » pour enregistrer à la place de ce qui deviendra son plus gros succès, la chanson emblématique de sa carrière… ainsi qu’une magnifique épitaphe à Alain Colas.

Par Vincent Dégremont

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L'auteur

Vincent Dégremont

Journaliste Sport & Musique.
Ecoute avec un égal bonheur « L’Apprenti sorcier » et « La Maladie d’amour ».
Préoccupé par le dérèglement climatique et les fake news.
Considère la cuisine comme un art majeur.

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