
« Chariot » est certainement une des chansons françaises les moins reconnues comme telle. Il faut dire que, même si elle a été un succès dans plusieurs langues européennes dès sa création, son adaptation anglo-saxonne – « I Will Follow Him » - en a rapidement fait un standard que les Américains pensent leur.
L’histoire de « Chariot » commence fin 1961 par une version instrumentale enregistrée par Franck Pourcel dans le volume 17 de sa collection à succès, « Amour, Danse et Violons ». Le disque 30 cm sort en France mais aussi en Espagne. Idem pour le super-45 tours avec ce titre. Sur ces deux disques publiés par La Voix de son Maître / La Voz de su amo, la chanson est créditée aux mystérieux Stole et Del Roma. Ces derniers sont en fait les deux chefs d’orchestre et orchestrateurs Frank Pourcel (Stole) et Paul Mauriat (Del Roma). Paul Mauriat racontera plus tard que les deux musiciens avaient choisi ces pseudonymes aux consonances anglaise et italienne afin de faire croire que la chanson était signée d’un tandem venant de ces deux pays très en vogue dans la création de chansons à cette époque.
A noter, par ailleurs, que le bulletin de déclaration Sacem indique que la chanson a été écrite à partir d’une œuvre instrumentale du nom de « Piano inédit ». Et si l’arrangement est signé par Raymond Lefebvre, c’est qu’à l’époque, comme la Sacem limite à deux le nombre de compositeurs par œuvre, c’est la seule façon de créditer un troisième créateur. En effet, le trio Mauriat, Pourcel et Lefebvre aurait travaillé ensemble sur la composition à partir d’une suite de notes trouvée par le premier. Il faut dire que les trois musiciens sont alors des copains qui se retrouvent souvent Place St-Ferdinand par plaisir et en profitent pour créer.
Pour l’heure, le plus connu des trois est Pourcel car Mauriat ne le sera vraiment qu’à partir du milieu des années 60. Quant à Lefebvre, il le sera surtout à partir de 1965 quand il dirigera l’orchestre du « Palmarès des chansons » de Guy Lux sur la première chaine ORTF. Pour l’heure, il a travaillé comme pianiste et flutiste chez Pourcel (notamment sur « La femme » en 1956) et compose beaucoup avec Mauriat depuis leur rencontre au Coq d’Or, un concours de chansons.
Quant au texte, il est signé du grand auteur des années 50, Jacques Plante, auquel les musiciens imposent le titre de la chanson, « Chariot », ce qui va conduire le grand auteur à raconter une histoire d’amour très Far-West : celle d’une jeune fille qui demande à un cow-boy de l’emmener sur son chariot en bois et en toile… Parfait en ces temps où le mythe de l’Amérique des Grands Espaces est au plus haut grâce aux western américains de John Wayne.
C’est également Plante, éditeur depuis des années – notamment de succès internationaux comme « Domino » -, qui va mettre la chanson à son catalogue. Environ un après la publication de la version instrumentale, un bulletin de déclaration Sacem est signé le 13 novembre 1962 : Stole et Del Roma pour la musique, Raymond Lefebvre pour l’arrangement, Plante pour le texte. Plus tard, le fils du musicien Norbert Glanzberg me confiera que son père aurait également contribué à « Chariot ».

Certes, Petula a déjà eu quelques succès en France (« Marin », « Roméo » et l’adaptation beaucoup plus yéyé du « Yaya twist »…), mais c’est « Chariot » qui l’impose définitivement dans l’Hexagone, et auprès de toutes les générations. En effet, elle se retrouve N°1 du Hit de Salut les copains et décroche la une du magazine du même nom en septembre 1962, alors que, dans deux mois, « le bonbon anglais » fêtera ses 30 ans. C’est une prouesse à l’heure où des adolescentes comme Françoise Hardy ont commencé à envahir le marché.
Et la pétulante trentenaire ne s’arrête pas là : elle classe la version française N°8 en Belgique, N°7 en Espagne (à partir du 1er avril 1963 et pendant 15 semaines), ainsi qu’au Canada français (c’est ainsi qu’on appelle alors le Québec). Il faut dire que dans tous ces pays, comme en France, Petula vient de faire un joli succès avec sa reprise du tube américain « Yaya twist » et a donc une image de chanteuse pour les teenagers, ce qui n’est pas le cas chez elle, au Royaume-Uni où elle chante depuis 20 ans.
Voilà pourquoi, malgré une version adaptée par Norman Gimbel (et Arthur Altman) dans la langue de Shakespeare (« I Will Follow Him »), et sorti dès janvier 1963, Petula Clark va se faire coiffer au poteau sur les marchés anglo-saxons par une adolescente Américaine qui publie sa version le 22 du même mois de janvier : Little Peggy March.
Et l’âge n’est pas le seul handicap de Petula. On l’a dit, pour les Britanniques, elle fait partie de l’ancienne génération car elle a débuté durant la guerre et a aligné des succès « adultes » durant toutes les années 50. Sans compter qu’elle est mariée et maman.
Cependant, le problème n’est pas uniquement là. Petula est anglaise, et non pas américaine à l’heure où les USA inondent la planète de leurs productions. En 1962, les british Beatles débutent à peine et n’ont pas encore prouvé que des Britanniques pouvaient s’imposer aux USA… Et le fait qu’elle soit produite par Vogue, une maison de disques française indépendante, n’arrange rien. Certes, Léon Cabat, le patron de Vogue, a des alliés dans toute l’Europe (Hispavox en Espagne, Jolly en Italie…), mais pas vraiment plus loin… Rien de comparable à Little Peggy March qui bénéficie de la puissance internationale du prestigieux label RCA, celui du King Elvis Presley !

A part la France et le Royaume-Uni, Petula se contente de miettes internationales grâce à ses versions de « Chariot » en plusieurs langues : italienne (« Chariot (Sul mio carro) »), sortie aussi en juillet 1962, et allemande (« Cheerio »), publiée au printemps 1963. Ces dernières se classent dans leurs pays respectifs : N°4 en Italie, N°6 en Allemagne (classée 29 semaines dès le 11 mai 1963).
Ceci dit, sur le marché italien, la jeune Betty Curtis fait un peu mieux que Petula (N°3), alors que Frank Pourcel s’y classe N°5. La version de Curtis finira même N°1 en Uruguay.
Et si la version française de Petula Clark se classe, on l’a vu, en Espagne, l’Italien Ennio Sangiusto fera encore mieux, parvenant à être N°1 durant trois semaines avec sa version espagnole, « Cha(r)riot/ La Tierra », qui restera 29 semaines classée à partir du 3 juin 1963. En Argentine, c’est un autre Italien, Joe Sentieri, qui terminera N°1, alors que l’Argentin Alberto Cortez finira N°2 en Espagne et que sa compatriote, Violeta Rivas sera aussi N°1 en Uruguay.
Petula, elle, réussit aussi à exister aux Pays-Bas, en Australie et dans les pays scandinaves avec sa version anglaise de « I Will Follow Him ».
En revanche, chez elle, au Royaume-Uni, c’est le 45 tours de sa version française qui va se classer 7 semaines au Top of The Pops dès le 2 mai 1963 et va atteindre la 39ème place. Il faut préciser que juste avant, en été 1962, Petula avait décroché une 14ème place avec son « Yaya twist » déjà chanté en français.
Evidemment, avec un tel raz de marée sur la planète à partir des USA, la chanson est adaptée en de nombreuses autres langues : portugais, espagnol, suédois, finnois, norvégien, tchèque, malais… (Cf. annexe)
Parmi les belles réussites, il y a celle de Dee Deep Sharp N°1 à Hong-Kong en 1963.
Il y a même une version masculine qui voit le jour, « I Will Follow Her », ainsi qu’une version mixte, « I Will Follow You », dont le « Teenage Idol » Ricky Nelson, le rival d’Elvis, fait un succès.
« Chariot » / « I Will Follow Him » ne s’arrêtera pas là et reviendra à plusieurs époques dans les hits.
Le titre fait un premier retour en 1976 avec la version instrumentale disco de l’éphémère Lafayette Street Orchestra dont c’est le seul 45 tours. Distribué en France par Vogue, ce disque est au catalogue Melba, le label d’Alain Boublil, alors gendre de Frank Pourcel et complice de Claude-Michel Schönberg. Pourtant, cette version aurait été produite par Blue Wax Records à Philadelphie, la capitale du disco. Mais comme Boublil et Schönberg en signent la face B, à nouveau sous des pseudos (Frank Briston et Malcolm Albee), on se dit que derrière l’orchestre de la Rue Lafayette se cache peut-être celui de Franck Pourcel… Gros succès, le 45 tours du LSO sort dans toute l’Europe (y compris au Royaume-Uni), au Canada et même aux USA, notamment en maxi-single pour les discothèques.
Suite à ce succès, Paul Mauriat enregistre enfin une version instrumentale de son morceau (après celle orchestrée pour les Satellites en 1962) et Franck Pourcel en grave une nouvelle. Toutes les deux sont disco.
Peggy March, dont la carrière s’est recentrée sur l’Allemagne depuis le milieu des années 60, et qui a enregistré « Chariot » en allemand en 1970, publie également une version disco en anglais. Produite par un Autrichien, celle-ci sort en 1979 sur un album en RFA, mais le miracle ne se reproduit pas.
Si la chanson avait remarché au début de la période disco, elle refait aussi parler d’elle à la fin de celle-ci, en 1982. Cette fois, grâce à José Hoebee du groupe Luv’ qui exporte partout son « I Will Follow Him », déjà classée N°1 chez lui, en Flandres et aux Pays-Bas, dès le 5 juin 1982. José restera 10 semaines dans les hits.
Pour clôturer le chapitre disco, rajoutons que la disco queen Claudjia Barry et Sandy Posey s’emparent aussi du titre.
Plus anecdotique : en 1989, les Garçons Bouchers publient une version live de « Chariot », en compagnie des Tambours du Bronx…

Evidemment, la chanson finira dans tous les karaokés du monde et sera largement utilisée dans la pub, notamment par Digi, l’opérateur de téléphones mobiles en Malaysie, à partir de 2006…
Nul doute que « Chariot » n’a pas fini de tanguer et de faire tanguer la planète.
Cerise sur le gâteau, la mélodie est reprise en 1999 par les choeurs du titre “Guilty Conscience” des rappeurs Eminem et Dr Dre qui en font leur gimmick : « these voices, these voices, I hear them, and where they go I'll follow, I'll follow, I'll follow, I'll follow ».
A noter qu’Eminem samplera dix ans plus tard, en 2009, pour son « Crack A Bottle », un autre titre français : « Mais dans la lumière » que Jean Renard avait écrit à Mike Brant en 1970.
Déjà, en 1995, Skibby (Featuring King Lover) avait repris le gimmick de “Chariot” pour son titre urbain « Feel My Riddim », c’est vrai avec bien moins d’écho qu’Eminem.
Et ce n’est pas tout ! la mélodie est également reprise par le groupe de rock musclé Seether dans l’intro de leur « Same Damn Life » en 2014.
L'auteur